L’étrange cas de Rudy Schröder

Rudy Schröder n’a rien à voir avec Gerhard Schröder. C’est un nom que j’ai croisé dans les Mémoires de Raymond Aron, quand celui raconte son séjour en Allemagne au début des années 1930 :

À Cologne, je rencontrai un jeune étudiant dont le charme me ravit, Rudy Schroder. Son père vendait des imperméables et des parapluies. Une amitié tendre nous unit pendant mon séjour. Il détestait le national- socialisme. Deux ans plus tard, il vint à Paris où il vécut difficilement jusqu’à la déclaration de guerre. Il s’engagea dans la Légion étrangère; après la guerre, j’appris [. . .] qu’il avait passé en Indochine dans le camp de Hô Chi Minh. Je lus un jour dans le Figaro un article de Dominique Auclères sous le titre le Colonel SS Rudy Schroder. Rudy était devenu un familier de Ho Chi Minh. Je lui ai envoyé une lettre qu’il n’a probablement jamais reçu. En 1946, ses parents m’avaient demandé de ses nouvelles; vers 1960, j’entendis dire par des Allemands qu’il était professeur à l’université de Leipzig. S’il vit encore en Allemagne de l’Est, j’aimerais le revoir. Je doute que la vie l’ait transformé en bon communiste. Qu’il ait déserté la Légion étrangère et l’ordre français à Saigon ou à Hanoi, je ne m’en étonne pas; et au nom de quoi pourrais-je l’en blâmer. J’ai la naïveté de croire que nous pourrions encore nous entendre.1

Il y avait là comme la matière formidable pour un roman, aussi me suis-je dit que j’allais essayer d’en savoir un peu plus sur l’étrange M. Schröder. Un article de Heinz Schütte (qui cite cet exact passage d’Aron !) vient à notre secours2. Heinz Schütte est un spécialiste de la question, et son livre Zwischen den Fronten : Deutsche und österreichische Überläufer zum Viet Minh (entre les lignes de front : les transfuges allemands et autrichiens au sein du Viet Minh) porte précisément sur ces allemands légionnaires passés du côté des colonisés dans la guerre d’Indochine.

Reiner Joseph Rudy Schröder (1911 –  1977) était un jeune étudiant communiste (membre de la Kommunistischen Studentenfraktion, « Groupe des étudiants communistes »), qui apprenait le Français, la sociologie et la littérature allemande ; son philosémitisme lui valut les foudres des journaux nazis. Dans une lettre à Raymond Aron, Leo Spitzer lui raconte que Schröder avait ostensiblement remis un bouquet de fleur à un professeur juif mis à la retraite par les nazis. La vie devenant impossible sous le régime hitlérien, il part pour la France. Schütte présente l’émigration parisienne non comme un drame, mais plutôt comme une chance pour le jeune Rudy ; il étudie à la Sorbonne, devient assistant de Walter Benjamin (l’Institut de Sociologie de Frankfort s’est « délocalisé » à Paris après l’arrivée au pouvoir des nazis), et reste proche de Raymond Aron. Le directeur de l’institut célèbre ses dons intellectuels. Mais, déjà à l’époque !, la vie estudiantine est difficile et :

Pour joindre les deux bouts, il était obligé de travailler dans une fabrique de textiles ; à d’autres moments, il vendait des tapis de porte en porte.3.

Dès ses études, le jeune Schröder montre une nature assez pessimiste et en proies aux contradictions ; au cours de sa vie, il pestera régulièrement contre « l’absurdité de l’existence ». Dans un article publié dans la revue Esprit consacré à l’Allemagne, en 1933 (numéro où publie également Aron), il écrit :

D’un côté [les étudiants allemands] ont reçu des événements une formation individualiste qui les fait souvent apparaître comme des étrangers aux yeux mêmes de leurs camarades. Mais d’un autre côté l’expérience vécue de questions dont le sens est proprement collectif leur impose un mode de pensée pour ainsi dire aux extrêmes limites de la conscience individuelle.4

Cet article commence par une citation de Brecht (dans l’Opéra de Quat’sous): « Dites moi, vous-même, messieurs, est-ce que c’est une vie ? ». L’article, dans une prose à côté de laquelle la mienne paraît lisible, développe l’idée d’une double misère, intellectuelle et matérielle des étudiants allemands ; et tiens des propos assez ambigus sur la place de la Russie soviétique pour ces étudiants, source d’espoir, notamment pour la respectabilité des sciences : « Il faut être Russe pour croire encore à la Science. »5 Mais l’espoir d’une révolution en Allemagne n’a, à ses yeux, pas lieu d’être, car la  misère du prolétariat allemand empêche toute conscience de classe (« Il ne faut pas confondre émeute de famine et Révolution »((Id.))).

Mais la guerre arrive et Rudy est placé en camp d’internement, comme la majorité des ressortissants allemands. D’après un de ses amis, Fritz Meyer, on promettait alors aux internés que leur enrôlement dans la légion étrangère leur permettrait non seulement d’être libre, mais aussi de se voir assuré que leur famille ne devrait pas rester dans les camps. Il semble que ce facteur ait été déterminant dans le cas de Schröder. L’incapacité de la France à défendre sa famille face à l’invasion allemande lui fit réaliser assez vite qu’il avait été victime d’un marché de dupe. La vie de la légion n’était pas faite pour cet intellectuel hédoniste.

Rudy Schröder n’était pas seul dans son cas. Il appartenait à ce petit groupe d’Allemands, moins d’une douzaine6 anti-fascistes, qui, fuyant le national-socialisme, se sont réfugiés en France et ont rejoint les rangs de la Légion pour échapper aux camps d’internement. Ils furent d’abord stationnés en Algérie, mais la capitulation vit l’Allemagne exiger leur rapatriement. Le commandement de la légion refusa d’extrader ceux qui ne voulaient pas revenir. Maxime Weygand fit envoyer tous les autres en Indochine avant que les Allemands n’aient le temps de les arrêter7. Dans le bateau qui l’amène en Indochine, Schröder se lie d’amitié avec un autre anti-fasciste allemand, Erwin Borchers, avec lequel ils font des paris sur les verbes irréguliers en latin8.

Mais ces combattants qui voulaient affronter l’Axe se retrouvent à être au service d’un régime très proche du fascisme, et qui, loin d’affronter les alliés de l’Allemagne (en l’occurrence, dans la région, le Japon) essaie de composer avec eux. Les quelques résistants français en Indochine, de leur côté, ne soutenaient pas pour autant l’indépendance indochinoise et refusaient de rejoindre la lutte des indépendantistes contre les Japonais.

Schütte souligne très subtilement que le « changement de camp » en faveur du Viet Minh n’avait rien d’évident : ni Schröder, ni Borchers n’étaient des « communistes orthodoxes »9 qui auraient automatiquement rejoint une cause marxiste ; c’est au contact de la réalité coloniale, selon lui, et de la dureté des rapports entre colonisateurs et colonisés, que ces légionnaires ont tourné casaques. Leur ralliement à l’adversaire ne se fît pas sans quelques difficultés. Ils commencèrent par être simples propagandistes, collants des affiches « jusque dans le bureau de la garnison »10. La fin de la Seconde Guerre Mondiale complique les choses. Rudy Schröder, et d’autres, sont enfermés dans des camps d’extermination japonais en mars ; ils sont libérés en septembre. Ils tentent de négocier pour le compte des indigènes avec la France, mais celle-ci refuse systématiquement l’indépendance du Viêt Nam. C’est alors qu’ils désertent pour de bon.

La situation géopolitique, comme le souligne Schütte, a changé : les Français ne sont plus en Asie du Sud-Est pour affronter le fascisme, mais pour écraser une révolte coloniale, contre des communistes à l’heure où ceux-ci représentent une force politique de premier plan en métropole. Les changements de camps sont nombreux et fournissent une expertise technique et militaire aux Viet Minh. Schröder devient propagandiste pour Radio Viet Nam. Cette oeuvre de propagande est très importante pour convaincre les civils français ou encore les vietnamiens non ralliés à la lutte du bien-fondé de la révolte. Ils changent de noms – Rudy Schröder est désormais Le Duc Nhan – et, dans leur esprit, de patrie, espérant devenir les nouveaux lettrés-soldats du vietnam, dans le sillage de Nguyen Trai. Exemple de ce changement complet d’identité, Erwin Borchers restera au Viet Nam jusqu’en 1966, et épousera une vietnamienne. Mais même lui finira par se sentir mal à sa place, trop vietnamien pour les Allemands (de RDA, avec lesquels il collaborait) et trop étranger pour les vietnamiens. A ce tableau il faut ajouter les conflits politiques habituels dans les pays de la sphère communiste, et le danger propre à la remise en cause de la politique du Parti qui frappait aisément ces intellectuels prompts à la critique.

Revenons à Rudy Schröder, qui semble avoir envisagé lui aussi de faire sa vie au Viet Nam, écrivant à sa femme de venir l’y rejoindre. En 1946, il est lieutenant-colonel et part au front contre l’armée française. Il est chargé de créer une espèce de légion étrangère à la vietnamienne, le régiment Tell (d’après Guillaume), composée de déserteurs divers du camp opposé, mais l’affaire tourne mal ; les hommes sont difficiles à tenir, commettent des crimes ; alors qu’il n’en a pas le pouvoir, Schröder fait exécuter six hommes qu’il soupçonne de mutinerie, sonnant la fin de ses bonnes relations avec le Parti et le général Vo Nguyen Giap (le vainqueur de Dien Bien Phu). En août 1951, il repart en RDA, se sentant « renvoyé » et persuadé que tout le monde se méfie de lui au sein des Viet Minh.

Revenu en RDA, Rudy Schröder enseigne, dans un Lycée de Dresde, l’allemand et l’histoire. En 1953, il accepte d’espionner pour la Stasi ses collègues et d’anciens légionnaires. Il ne dénoncera personne au cours de sa brève carrière d’agent de la stasi, et, à la fin des années 1950, est grillé politiquement à force de critiquer le régime dans ses rapports pour les services de la police politique. Il devient tourneur dans une usine. En 1959, il s’enfuit à l’Ouest avec sa femme mais ne parvient pas à trouver un emploi de journaliste, comme il l’espérait. Il vit assez misérablement et enseigne le français à Francfort. Il meurt, seul, en 1977.

Je trouve cette histoire terrible. Lorsqu’Aron écrit ses mémoires, en 1983, Rudy Schröder est déjà mort et il ne le sait pas. Le fait qu’il s’imagine pouvoir retrouver cet ami, qu’il avoue « avoir la naïveté » de penser qu’ils pourraient encore s’entendre m’achève. Si la vie intellectuelle d’Aron est une fuite constante des illusions, la recherche de la vérité devant être la seule consolation, ces désillusions successives ne sont pas tragiques mais plutôt heureuses ; la vie de son ancien ami offre à l’inverse un triste contrepoint, une série de désillusions qui le confirment dans sa peur de l’absurdité des choses. Il devait être effroyable, pour ceux qui croyaient au sens de l’Histoire, d’être victime des ruses cruelles de l’Arbitraire.

Notes & références
  1. Je n’ai pas les Mémoires sous la main au moment de poster ce billet, je préciserais ultérieurement la référence et corrigerais certains éléments de la citation qui doivent être fautifs. Le passage exact est dans le troisième chapitre. []
  2. Heinz Schütte, Les Doktors germaniques dans le Viet-Minh, Aséanie, 2005, n°15. En ligne ici. Pour ceux qui s’intéressent aux questions d’historiographie sur l’Indochine, Schütte a pris clairement position pour Georges Boudarel dans ses démêlées avec la justice, dont on peut avoir un résumé sur Wikipedia et que je laisse à de plus juristes que moi le soin de préciser. []
  3. Ibid., p.68. []
  4. Rudy SchröderEtudes sans espoir, in Esprit,   n°5, février 1933, p. 19-20. La revue Esprit fait, et c’est honteux, payer la consultation de ces vieux articles. Et comme elle ne paye pas assez son service informatique, il est assez facile, toutefois, de consulter le contenu des articles sans verser de dîme. Donc, si vous bossez chez Esprit et que vous me lisez : rendez la consultation des vieux numéros gratuites ou payez mieux vos webmasters. []
  5. Id., p. 23. []
  6. Ibid., p. 63. []
  7. Le rôle de Weygand dans la réorganisation de l’armée française en Afrique du Nord a souvent été souligné et son caractère ultra-réactionnaire et antisémite de l’a pas empêché de s’opposer aux nazis sur certains points. []
  8. Ibid., p. 70. []
  9. Ibid., p. 71. []
  10. Ibid., p. 74 []
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Critique et précision

Un des éléments fondamental de la critique politique, comme toute critique, est la réduction de l’adversaire. La droite manie, avec art, et pas toujours sans raison, l’art de fustiger l’incompétence économique de la gauche. Aron s’en était fait un grand spécialiste :

Tous mes amis étaient plus ou moins pour le Front populaire. J’ai naturellement, moi aussi, voté pour le Front populaire. Il y avait pourtant une objection décisive : le programme économique du Front populaire était parfaitement absurde. Il était absurde dès le point de départ et iln’avait aucune chance de réussir.1

Il faut toutefois lui rendre justice : Aron ne reconnaissait nullement à la droite un monopole théorique du pragmatisme, mais estimait que la gauche de son époque se fourvoyait sur certains points. Lui-même persistait à ne pas s’identifier, en soi, à la droite ; on le voit ainsi lorsqu’on lui demande pourquoi il n’est plus classé à gauche à partir de 1945 :

Ce sont les événements et les autres qui m’ont classé [à droite]. A l’étranger où les hommes sont plus indulgents à l’égard des Français, on a presque toujours dit qu’il était impossible de me classer. Si j’ai changé, c’est parce que j’étais très ignorant encore avant-guerre et que la situation était autre. Mais à partir de 1945, je n’ai pas commis à mes yeux d’erreur fondamentale, ni de jugement ni d’engagement.2

La dernière phrase nous montre cette position dans toute son ambiguïté. Malheureusement, comme souvent avec Aron, les faits lui donnent raison : lorsqu’il fustige l’irréalisme économique du programme de Mitterrand en 1981 comme il s’en prenait à celui du Front Populaire cinquante ans auparavant, 1983 vient comme une confirmation de ses analyses. Pourtant, croire que la gauche est, de façon homogène et perpétuelle, d’une grande générosité et d’aucun sens des réalités économiques est à peu près aussi sot que penser que la droite n’est jamais que du côté des plus riches.

On peut être le dupe de son propre stratagème, et prêcher tant et si bien l’éthique de responsabilité que sa propre foi perpétuelle en l’éthique de responsabilité la transforme en éthique de conviction. Cet argument auto-référentiel pourrait passer pour un sophisme et je ne suis pas certain de pouvoir démontrer le contraire ; je ne peux donc qu’attirer les soupçons du lecteur.

Avec la permanence de métadiscours sur la politique, et l’obsession médiatique avec la « stratégie » des politiciens plus que leur programmes ou leurs actions, l’UMP a ajouté un ingrédient à l’art de la réduction : seule elle disposerait d’un talent politique, le P.S. ne serait qu’une « machine à perdre ». J’ai dénoncé, plusieurs fois, ce raisonnement, qui me paraît préjuger d’une conception de l’organisation politique (domaine où on peut se permettre autrement plus de liberté que pour la sphère économique). Les jeunes populaires (dieu que ce nom est grotesque), ayant adopté comme hashtag twitter « LeBoulet » pour parler de François Hollande sont totalement dans cette logique.

Mais il n’y a pas que les jeunes pops, et il n’y a pas que de la mauvaise foi ou des stratagèmes. Sophie-Laurence Roy (dite @sl_rc) twitteuse pour qui j’ai de la sympathie mais dont les opinions politiques (et économiques) me font souvent bondir de fureur, poste aujourd’hui ce twitt :

Attraper les gros, c’est comme faire payer les riches : idéologie qui fait plaisir mais inefficace.3

Je reconnais bien volontiers à sl_rc le droit à l’agacement, et je n’entends nullement ici lancer contre elle un anathème particulier. J’isole ce tweet simplement parce qu’il me paraît représentatif d’un discours de droite prototypique4. Je suis, à titre personnel, plutôt d’accord avec cette proposition. Mais en même temps, je ne pense pas que les organes du parti socialistes soient bêtes au point d’ignorer que « faire payer les riche » ne fait pas une politique économique – et ça ne résume du reste nullement leur politique. Il s’agit aussi d’un calcul politique. La gauche blâme fort souvent l’opportunisme idéologique de la droite, particulièrement en matière de droit des étrangers (et je regrette beaucoup que la droite n’essaie pas d’argumenter vraiment sur la question ; peut-être parce qu’elle est consciente que la traque des étrangers et contraire, toutes considérations morales mises à part, à toute logique économique ?5), la droite ne pourrait donc pas en faire autant ? Si, naturellement ; sauf que lorsqu’on affirme son attachement à un mouvement politique qui se veut si réaliste et si compétent, il est quelque peu contradictoire de reprocher aux mêmes mouvements de faire de la realpolitik.

Faire payer les riches est peut être inefficace économiquement mais n’est pas nécessairement nocif politiquement ou démocratiquement, du reste. Laisser, par exemple, à une frange la possibilité de vivre en gated community, n’est-ce pas s’en prendre à la cohérence de la société, au contrat social ? L’impôt n’a pas qu’une valeur économique ; il a aussi une valeur sociale, non au sens de « justice sociale » mais au sens de « preuve que la société existe ». On peut le regretter, mais le fait est que la majorité des gens fonctionnent comme ça ; peut-être que Nicolas Sarkozy aurait pu changer les choses sur ce point, mais il n’y est pas parvenu ; son quinquennat, autant que la crise économique, a même, à mon sens, aggravé la défiance envers les riches, les puissants, les privilégiés, qu’ils soient méritants ou non.

A force d’employer la réduction, ou d’être aveuglé par ses propres obsessions et un mélange de reproches de nature économique et de nature politique faits au Parti Socialiste qu’il n’est plus possible de maintenir de façon cohérente, je crains que la droite UMP ne voit pas son ennemi. Ce serait très dommageable à la campagne présidentielle. La critique doit se nourrir de précision pour qu’elle contribue à l’avancement du débat. Si elle est incapable de redéployer sa critique, elle risque fort de perdre de longues années passées à se poser en figure de la raison. Ce serait une bonne chose – l’argument est après tout des plus irritants – si cela ne risquait pas d’annoncer un même hybris du côté de la gauche pour les années à venir.

Notes & références
  1. Raymond Aron, Le spectateur engagé, Julliard, 1981, p. 49. []
  2. Id., p. 186. []
  3. Il était à l’origine question de copie privée dans cette conversation ; pour le contexte, je vous invite à suivre le lien vers le twitt. []
  4. Là encore, et on m’excusera ce luxe de précautions oratoires !, prototypique n’est nullement péjoratif ; on trouverait tout aussi aisément des discours de gauche prototypiques. []
  5. Sur ce point, je renvoie à la très bonne synthèse d’Alexandre Delaigue et Stéphane Ménia dans Nos Phobies économiques, Pearson éducation, 2010. []
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François Bayrou et la IIIe République

C’est une vieille idée des historiens, popularisées entre autre par Maurice Agulhon, que les Français des années 1870 se seraient rallié à la République un peu comme Adolphe Thiers est devenu lui-même plus ou moins républicain : sans grande passion, mais avec le sentiment que rien d’autre ne marchait ; bref, c’était un choix par défaut.

On ne devrait jamais oublier, avant de sacraliser la République, qu’elle ne fût pas, d’emblée, une grande passion française. Ce n’est pas un argument pour refuser toute sacralisation des institutions républicaines ; mais plutôt un garde-fou, une façon de rappeler que l’attachement à la République est tardif et qu’on ne saurait se prévaloir d’une « grande ancienneté » en la matière.

Je me demande si un scénario similaire ne pourrait pas s’appliquer à la personne de François Bayrou. Nous ressortons de dix ans de droite RPR-UMP au pouvoir, et d’expériences variées de gouvernements socialistes dans les trois décennies précédentes. Les deux grands partis se jettent mutuellement l’opprobre : la gauche augmente la dépense structurelle par des mesures sociales excessives (35 heures) ou des embauches dans la fonction publique ; la droite multiplie les niches et les cadeaux fiscaux (niche Coppé, TEPA). La gauche est angélique en matière de sécurité, la droite mène une politique de répression à court terme et sans perspective. Et ainsi de suite. Rien n’interdit de penser que c’est par lassitude que les Français pourraient, en majorité, choisir le principal candidat centriste.

Pourquoi Bayrou plus que, par exemple, Le Pen ou Mélenchon ? Pour deux raisons : Bayrou divise moins, d’une part ; et il peut s’appuyer sur une expérience en fin de compte plutôt réussie de présidence centriste sous VGE, tandis qu’il n’existe pas réellement d’expérience du pouvoir de l’extrême-gauche ou de l’extrême-droite lors de la Ve République. C’est aussi contre la radicalité (sous sa forme monarchique ou sa forme révolutionnaire) que les Français sont devenus républicains (élément qu’a bien compris François Hollande, du reste).

Loin de moi de jouer à nouveau au prophète : je hasarde une hypothèse, je ne dis pas du tout que c’est ce qui va se passer. Il va sans dire que pour que ce scénario ait vraiment lieu, il faudrait réunir bien des conditions : plus de ralliements, une meilleure idée de ce que serait un gouvernement bayrouiste, et l’incapacité continue des principaux candidats à donner l’impression d’un changement. Mon argument est surtout qu’il ne faut pas tant compter sur un « moment Bayrou » enthousiaste ; ce sera un vote de lassitude plus qu’autre chose (après tout, Chirac aussi, après d’innombrables candidatures, a fini par obtenir ce qu’il voulait). Voilà pour le coup une menace pour François Hollande : il n’est pas le seul vers qui pourrait converger ceux qui sont prêts à voter sans grande passion.

Après, on peut s’en désoler ou s’en réjouir ; pour ma part, je pense que la IIIe République n’a pas si mal marché, et il importe peu qu’on y soit entré à reculons.

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Aventure et médiocrité

J’aime les colères, mais non les lynchages ; j’aime les jugements moraux personnels, non les consensus de la multitude. Ce sont des amours difficiles à maintenir, et je crains leur avoir été parfois infidèles. Et il est délicat, en abordant le sujet que je vais traiter aujourd’hui, de ne pas déborder, de ne pas laisser les passions, qui sont parfois justes et semblent bien plus raisonnables que la réflexion la plus froide, engloutir le propos.

Napoléon aurait dit1 : du sublime au ridicule, il n’y a qu’un pas. Il entame ainsi un processus de dégonflement de l’histoire, de dédramatisation (au sens strict) du sens de l’histoire, qui donne au XIXe siècle ce regard si particulier, et lui permet à la fois de tresser des prophéties grandiloquente, et, sous les mêmes plumes, d’avoir des intuitions comme « les événements se répètent, d’abord comme tragédie, ensuite comme farce »2. Ce détachement a quelque chose de merveilleux. Je ne crois pas que cette légèreté soit une survivance du XVIIIe ; je pense qu’il s’agit vraiment de la face assagie du XIXe, cynique et pinçant, capable en fin de compte de plus d’esprit que son prédécesseur.

Hélas, le XIXe siècle semble surtout nous avoir laissé en testament son autre face, le sens de la gravité, et décidément, il nous faut être sublime et au bord du gouffre – la campagne présidentielle nous le démontre aisément. Alors, puisque de toute façon il est vain d’échapper à la pose, traqués par les deux lois inébranlables, napoléonienne et marxistes, que je viens de citer, plongeons sans remords dans le romantisme le plus éculé ; prenant le tour prophétique, je dirais que je ne crois pas à la réélection de Nicolas Sarkozy. Ce n’est pas, il est vrai, prendre un grand risque. Et pourtant, je me garderais bien de l’annoncer mort et enterré, de dire qu’il ne figurera pas au second tour. Loin de là ; je ne le vois battu que d’assez peu. Mais je pense qu’il ne peut pas se relever d’avoir secoué tant de passions pour si peu de choses.

C’est du reste pour cela qu’il faut, à tout prix !, être mesuré. Non, Nicolas Sarkozy n’est ni ange, ni bête ; ni nabot ridicule, ni sauveur incarné. C’est un génie des passions. Ce n’est pas rien. Ce n’est pas grand chose non plus. Le président de la République n’a pas tant commis d’erreur qu’il a échoué. Trois échecs que j’aimerais rappeler.

Echec, le deuxième dans l’histoire du régime, du renouvellement de la place et de l’image de la Présidence de la république. On se gausse toujours de Valéry Giscard d’Estaing jouant au français moyen, tout en cultivant un goût monarchique qui ne s’arrêtait pas aux jolies princesses anglaises. Oui, c’était du chiqué, et personne ou presque n’en était dupe. Mais à tout le moins, il essayait de décoincer un peu la fonction sans la diminuer. Bref, ça ne fut pas un grand succès. Nicolas Sarkozy avait là un beau coup à jouer. Il aurait pu, au prix de la présidentialisation accrue du régime, reconnaître à défaut d’une responsabilité devant le Parlement, une responsabilité devant la presse, créant un rendez-vous régulier, « à l’américaine », avec les journalistes politiques. Il aurait pu, au nom de la simplicité, réduire le train de vie de la présidence ; il n’a voulu qu’augmenter le droit à la vie privée. C’est en somme un Louis XV, qui, sans renoncer à Versailles, tente de se débarrasser tant bien que mal du spectacle permanent, voulant renoncer au fardeau sans renoncer aux plaisirs. Cela n’a pas réussi au monarque3. Ce n’est pas, en soi, quelques anecdotes, Fouquet’s, yacht, cigares, apostrophes injurieuses ou autres qui doivent être relevés, mais le fait qu’elles ne s’accompagnaient pas d’une humanisation, d’une simplification réelle, de la présidence. Du reste, le retour, ces derniers mois, à une présidence plus austère, plus traditionnelle (le vieux coup du président lecteur, depuis Pompidou, est un peu éculé) montre bien du reste que ce qui aurait pu être un projet n’était qu’un brouillon. Il est amusant de voir combien le Président de la République va s’appuyer sur son bilan international (présidence de l’Union Européenne, gestion multilatérale de la crise, intervention libyenne), sujet qui était pratiquement absent de sa campagne de 2007, sinon pour dire que la Turquie ne rejoindrait pas l’Union Européenne.

Echec de l’élimination de l’extrême-droite. Elle aurait pu, à la rigueur, justifier un léger glissement populiste. Elle n’a fait que tailler un boulevard aux idées xénophobes. On aurait pu, à défaut d’approuver, être contraint de reconnaître un certain courage à un président qui aurait assumé une logique parfaitement froide sur la question des quotas d’immigration et une lutte farouche contre l’immigration illégale. On peut plus difficilement se satisfaire d’une espèce de flirt permanent avec l’électorat le moins ouvert d’esprit. Si on a rien à dire sur l’identité nationale, mieux vaut se taire. Lutter contre la délinquance, c’est très bien. Lui associer constamment l’image de l’immigré est non seulement idiot, mais en plus dangereux. C’était surtout un piège gros comme une maison : le Front National fait son pain sur l’idée que les étrangers sont, pour les français, une menace économique. Ne pas démontrer la fausseté de cette proposition, ce qui n’a rien de bien difficile, c’était déjà perdre un combat qu’on prétendait mener. Il est même frappant de constater qu’on a débattu d’un point fort de la France, son identité nationale, qui n’a jamais tellement posé problème,4 tout en ignorant l’augmentation perpétuelle de la véritable menace, l’identité économique de plus en plus fragmentaire, la défiance des français les uns envers les autres, au mépris de toute considération nationale.

Echec, enfin, de la « rupture », ce concept un peu vague, mais derrière lequel on pouvait placer beaucoup de chose. Essentiellement, le sentiment de profondes réformes structurelles. J’applaudis une seule chose, et des deux mains, c’est l’arrivée des questions prioritaires de constitutionnalité. Mais à part ça ? Le non remplacement d’un fonctionnaire sur deux, mesure qui, par son caractère systématique, montre bien son manque de profondeur, n’est pas une révolution ; on aurait vu une bien plus grande transformation si le statut de la fonction publique avait été, même pas abrogé, mais modifié. Les défiscalisations d’heures supplémentaires ? Question quasi cosmétique, surtout dans le contexte économique actuel. Le grenelle de l’environnement ? Ca n’a pas révolutionné grand chose pour le moment. Puisque manifestement Nicolas Sarkozy n’a pas, pour la haute fonction publique, une immense considération, il aurait pu empêcher les jeunes énarques d’arriver directement dans les grands corps. Partout, on a assisté à des réformes patchwork, voire de franches reculades (en bon parisien, je ne peux m’empêcher de penser à l’exemple des taxis !). La société a-t-elle été transformée ? Même ce qui a empiré n’est pas tellement le fait des actions du Président, mais surtout les travers d’un système dont on ne parvient pas à vaincre les forces d’inerties. Je ne me plains pas, en bon conservateur, de ce que la France n’est pas si radicalement changée, même si quelques bonnes réformes complètes, mêmes quelques unes seulement, auraient été bienvenues. Je souligne simplement le décalage, non entre « les promesses » et le résultat, qui est habituel, mais entre l’image et le réel, les passions soulevées, et en fin de compte, le peu accompli.

Une ou deux de ces erreurs, seules, n’auraient fait que menacer superficiellement un Président qui, on le sait, est un candidat très efficace. Les trois en même temps me paraissent le condamner. Il ne faut pas juger moralement les aventuriers en politique, comme Constant ou Chateaubriand le firent avec Napoléon (après le Traité de Fontainebleau et avant les cent jours). Si je n’ai jamais eu beaucoup de sympathie pour Napoléon, je pense que c’est un personnage face auquel il faut garder, justement, un jugement froid. Ne se laisser emporter ni par une adoration qui n’a pas lieu d’être, ni par une haine injustifiée. Il faut pouvoir analyser froidement l’aventurier, et savoir reconnaître, à l’occasion, qu’il fût nécessaire ou qu’il était un moindre mal. Napoléon, et c’est bien le problème qu’il pose à ses héritiers et à ses historiens, n’a pas un bilan médiocre. On peut le juger terrible, on peut le juger grandiose ; il est parfois exagéré dans un sens, comme dans l’autre. Il n’est pas médiocre.

Agacé par la comparaison entre Nicolas Sarkozy et Bonaparte, Patrice Gueniffey, historien de la Révolution et de l’Empire (qui penche politiquement plutôt à droite), répondait à une interview du Point qu’il n’y avait pas lieu de comparer. Il avait cette image cruelle, peu après la médiatisation de la liaison du Président de la République et de Carla Bruni. Bonaparte avait offert à Joséphine une bague avec inscrit dessus : « Au destin ». Sarkozy amène son amie à Disneyland. Le parallèle est efficace, mais un peu méchant. Je le formulerais autrement : le médiocre tue l’aventurier.

Revenir à une présidence plus classique ne serait qu’un nouveau reniement. Le destin politique de Nicolas Sarkozy reste l’aventure, mais il n’est pas à la hauteur de ce destin. On peut réélire un président qui peine, mais pas un destin avorté.

Notes & références
  1. Je n’ai jamais trouvé la référence exacte, si un lecteur la connaît, je lui en serais très reconnaissant. []
  2. Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte. Gérard Genette fait remarquer, je crois dans Bardadrac, que si ce propos paraphrase Hegel en rajoutant l’opposition tragédie / farce, il prouve un certain manque de nuance de la part de Marx, car toute répétition fait perdre à la tragédie sa valeur et tombe dans la parodie. []
  3. Au risque de paraître monomaniaque, puisqu’on connaît ma prédilection pour la défense de la monarchie entre 1774 et 1789, il faut reconnaître à Louis XVI d’avoir beaucoup plus fait pour diminuer le train de vie de la monarchie. []
  4. Comparer l’unité de la France à celle de l’Espagne, du Royaume-Uni et, dans une moindre mesure, de l’Allemagne et de l’Italie. Franchement, vous avez l’impression qu’il y a un problème d’identité nationale ? Le seul problème, c’est la lenteur de beaucoup à reconnaître que les dernières vagues d’immigrations naturalisées sont composées de français. Dont l’écrasante majorité cherche à se sentir française, bref, rien d’insurmontable dans l’absolu. []
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Le mythe de la transmission

Certains ribauds s’amusaient hier de ce tweet de François Hollande :

Le contrat de génération permettra à un employeur de garder un senior et de recruter une jeune en CDI, avec une transmission du savoir.
Le « une » ne fera pas tiquer le lecteur anglophone, habitué qu’il est à voir des « she » glissé partout, venant contester au « he » sa prétention universelle1. Je n’entends pas non plus discuter de la pertinence économique du « contrat de génération », qui ne semblait pas avoir l’heur de convaincre Martine Aubry lorsqu’elle croisait le fer avec son camarade au cours de la primaire socialiste. J’aimerais plutôt critiquer le candidat du Parti Socialiste sur un point idéologique ; ce mythe de la transmission.
Je ne crois pas une seule seconde que les « senior » aient quelque chose à apprendre aux « jeunes »2. Cette phrase fera peut-être tiquer. Qu’on me laisse reformuler. Aux âmes bien nées, la valeur n’attends pas le nombre des années. En d’autres termes, le fait d’être « senior » n’est nullement synonyme de « dépositaire d’un savoir ». Ce n’est pas parce que l’on est vieux que l’on sait des choses ; être vieux, certes, est une condition nécessaire pour savoir beaucoup de choses ; mais même un « jeune » comme moi sait qu’une condition n’est pas une causalité. On confond trop aisément âge et expérience. J’ai rencontré des gens qui avaient plus d’expérience « que s’ils avaient mille ans » comme dirait niaisement le poète, quand ils en avaient à peine trente  ; d’autres qui, au début de la soixantaine, n’avaient pratiquement rien appris depuis qu’ils ont vingt ans.
Peut-être me soupçonnera-t-on d’appliquer ce raisonnement au secteur que je connais, l’informatique ; secteur qui serait un peu spécial, différent, « plus jeune ». Qu’on me permette de citer cette remarquable réponse sur le site Programmers de StackExchange, un site de communautaire de question & réponse consacré entre autre aux problèmes qui se posent aux développeurs dans leurs carrières :

I went down that road for about ten years, struggled the whole time, and finally woke up to the fact that I hate managing other people and really suck at it. So in 2002, I went back to just programming. Now, I make way more money and really enjoy what I do, and I have zero regrets about it.

There are usually only a few standard career tracks for technical people, no matter what the field. Unfortunately, in most organizations, the purely technical track has a salary ceiling, and has limited influence on the organization. A lot of programmers who jump to the management track don’t do it because they really want to stop coding, but because they want to keep progressing in income and authority.

I’ve been successful with a very different approach: become proficient in technologies I think are cool, and take jobs or contracts to work with them. Those positions then expose me to more cool technologies which I become proficient at, and the cycle continues.

There is certainly some age discrimination against older programmers – but there are ways to combat this, too. The first time somebody sees how fast my reflexes are from my ongoing practice of martial arts, they stop paying attention to my white beard.

(Est-ce que les développeurs, quarantenaires ou plus âges, qui ne sont pas devenus managers le regrettent ?

J’ai essayé le management pendant dix ans, je n’ai cessé d’en baver, et j’ai finalement compris que je détestais gérer les gens et que je n’était pas fais pour ça. En 2002, je suis donc revenu à la programmation. Aujourd’hui, je gagne nettement plus d’argent j’aime ce que je fais et je n’ai aucun regret.

Il n’y a, généralement, que quelques carrières possibles pour les profils techniques, quel que soit le domaine. Malheureusement, dans la plupart des organisations, la voie technique pure est limitée en terme de salaire, et n’offre pas d’influence au sein de l’organisation. Beaucoup de programmeurs qui se précipient vers le management ne le font parce qu’ils ont envie d’arrêter de coder, mais parce qu’ils veulent augmenter leur revenu et leur autorité.

J’ai constaté que certaines stratégies marchaient : maîtriser des technologies qui me plaisent, et choisir des postes ou des contrats qui me permettent de travailler dessus. Ces postes me permettent de m’approcher de technologies qui me plaisent encore plus et que j’apprends à maîtriser, et le cycle continue.

Il y a certainement une discrimination contre les programmeurs âgés ; mais il y a aussi des moyens de les affronter. Quand quelqu’un constate à quel point j’ai de bons réflexes, grâce à une pratique soutenue des arts martiaux, ils ne font plus attention à mes cheveux blancs.)

C’est un exemple, et je pourrais en citer bien d’autres.

Il n’y a pas de fatalités. Les vieux programmeurs qui ne s’adaptent pas aux nouvelles technologies n’ont pas d’excuses, et une quantité de vieux programmeurs qui ont sauté le pas, et le sautent sans cesse, ne méritent pas d’être mis dans le même sac qu’eux. Bien sûr, l’expérience a de l’importance. Lorsqu’un vieux de la vieille souligne que les nouvelles technologies ont tendance à être moins robuste que le bon vieux mainframe, il n’a pas tout à fait tort. S’il en fait un prétexte pour ne pas apprendre ces nouvelles technologies et chercher à les améliorer, là, en revanche, il y a un problème. Ceux qui raillent la mode du cloud parce qu’ils soulignent qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil ont raison de prévenir contre un discours marketing excessif ; mais cela ne signifie pas qu’il ne faut pas s’adapter.

 

On peut donc être vieux, travailler dans l’informatique et être à la pointe de son domaine, avoir des choses à transmettre. Encore heureux. Mais comme le suggère le programmeur que je viens de citer – et que j’admire profondément, soit dit en passant : il ne faut pas prêter tant d’attention aux cheveux blancs.

 

La transmission du savoir n’est pas une question générationnelle. Du reste, il suffit d’entrer dans un amphithéâtre d’université et constater la quantité d’étudiants qui ont le double de l’âge de leur professeur ; combien de charmants sexa, septua, voire parfois octogénaire qui viennent écouter tel ou tel à la Sorbonne. Et combien de fois n’ai-je pas appris à mes collègues, peu au fait de certaines innovations informatiques, telle ou telle chose ?

La « transmission » n’est pas la solution au conflit des générations. Le conflit des générations n’est pas le vrai problème, d’ailleurs. Le problème n’est pas « les vieux ». Le problème est une petite catégorie, un ensemble de vieux – généralement mâles et blancs – qui tiennent à leurs postes, sièges et avantages (ils préféreront sans doute « acquis ») rendant les choses plus difficiles pour tout le monde, y compris certains de leur propre génération. La classe politique est à ce titre un exemple flagrant du problème – certains parlent de « gérontocratie » et à la réflexion ça n’est pas exact, le problème est bien plus la concentration permanente et sans renouvellement. Je me fiche qu’on renouvelle avec des nonagénaires s’ils ont quelque chose à dire et à faire, pour peu qu’ils soient nouveau sur la scène politique.

 

Le vrai problème, en somme, c’est le renouvellement, pas la transmission. Et ce n’est pas un problème de génération; la connaissance est,  essentiellement, sans rapport avec l’âge. Elle naît surtout de la multiplicité des échanges, de la diversité des opinions et de la capacité individuelle à remettre en cause ce que l’on sait et ce que l’on aime. Il n’y a pas d’âge pour ça.

 

Cette proposition de Hollande me laisse douter, à vrai dire, de sa lucidité et surtout de sa connaissance des réalités du monde du travail (privé ou public, le problème n’est pas là). Ce n’est pas parce que les gens sont jeunes ou vieux qu’il faut les garder ou les écarter. C’est à mon sens le rôle du politique que de montrer aux  entreprises qui ne le saisissent pas que ce raisonnement est contre-productif.

Notes & références
  1. A mon avis à tort, mais ça n’est pas le sujet ! []
  2. On m’expliquera, si on dit « senior » et non « vieux », pourquoi on dit « jeune » et non « junior ». []
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Les aventuriers du verglas

Je n’ai pas l’esprit eschatologique ou manichéen : je n’aime pas décrire ou résumer le monde en un, ou quelques combats essentiels, voire apocalyptique. Ainsi, je trouve tout aussi pathétique les glapissements de quelques excités souverainistes, démondialistes ou anti-libéraux qui pensent que nous vivons l’heure du combat de la montagne de Megido face à la mondialisation, l’ultra-libéralisme-de-la-loi-du-plus-fort-de-la-jungle, ou à l’inverse, de certains gouvernements qui nous clament que nous sommes, de sommet en sommet, à la négociation de « la dernière chance ». Dans une autre vie, en passant le concours de Sciences-Po, qui me valut un de ces oraux superbement ratés dont j’ai le curieux secret, l’écrit de culture générale fut l’occasion pour moi de découvrir cette phrase de Keynes : « ce qui arrive, en fin de compte, ce n’est pas l’inévitable, c’est l’imprévisible ». Soit dit en passant, il  est profondément stupide de donner cette phrase à disséquer à des jeunes esprits. Les plus lucides ne peuvent que renoncer à l’analyse : je m’aperçois chaque jour plus de mon impéritie d’alors (malgré une note tout à fait acceptable à cette épreuve) et je constate aujourd’hui, que je suis loin encore de pouvoir m’abreuver autant que je ne le devrais de toute la sagesse de cette phrase.

Parce que je ne crois pas à l’inévitable, et que je ferais volontiers de cette phrase ma maxime, je ne peux croire à la nécessité des grands combats. Il entre, qui plus est, dans cette vision des choses, un hégélianisme simpliste dont je me suis toujours méfié. On court enfin trop le risque de se croire dans le camp des justes – ou, si on est cynique, des plus forts. Philippe Sollers, qui est à la profondeur de la pensée ce que la sardine à l’huile est à la gastronomie, résume les forces du mal par ce mot pitoyable : l’Adversaire. Le génie de l’intellectuel de façade contemporain est de paraître dépasser le manichésime en ne désignant jamais clairement son ennemi. « L’Adversaire » est un géométrique, pas une donnée essentielle. On retrouverait la même nullité de la pensée chez Bernard Henri-Lévy, dont le site s’orne d’une bannière flash portant le texte suivant :

Philosopher contre Hegel et les néo­hégéliens. Philosopher contre l’inter­prétation pré-Bataille, et pré-Collège de sociologie, de la politique de Nietzsche. Philosopher contre le néo-platonisme et son démon de l’absolu. Philosopher contre Bergson et son avatar, justement, deleuzien. Philosopher contre la volonté de pureté, ou de guérir, dont j’ai démontré ailleurs qu’elle est la vraie matrice de ce qu’on a appelé, trop vite, les totalitarismes et qu’une guerre conceptuelle bien menée permet de mieux nommer. Philosopher pour nuire à ceux qui m’empêchent d’écrire et de philosopher. Philosopher pour empêcher, un peu, les imbéciles et les salauds de pavoiser. Philosopher contre Badiou. Philosopher contre la gidouille Zizek. Philosopher contre le parti du sommeil, des clowns ou des radicalités meurtrières. Pardon, mais c’est la vérité. Chaque fois que j’ai, depuis trente ans, fait un peu de philosophie c’est ainsi que j’ai opéré : dans une conjoncture donnée, compte tenu d’un problème ou d’une situation déterminés, identifier un ennemi et, l’ayant identifié, soit le tenir en respect, soit, parfois, le réduire ou le faire reculer. Guerre de guérilla, encore. Harcèlement. Et à la guerre comme à la guerre.

On me pardonnera de préférer encore Badiou (toutes choses égales par ailleurs, hein !) à un individu qui, dans sa guerre contre « les clowns » a manifestement choisi d’infiltrer l’ennemi. Par chance, cela nous permet de constater qu’il y a pire que le manichéisme, c’est ce « moi face aux autres » dont le narcissisme confondant laisse sans voix.

Pourtant, j’ai tendance à croire qu’il y a quelques combats, bien sûr. Simplement, je n’en exagère pas l’enjeu, puisque de toute manière, l’imprévisible adviendra et brouillera les cartes. J’admire profondément ces phrases célèbres que Luther prononça face à Charles Quint à la diète de Worms (1521), heureusement placé dans l’introduction de sa page Wikipedia :

À moins qu’on ne me convainque de mon erreur par des attestations de l’Écriture ou par des raisons évidentes – car je ne crois ni au pape ni aux conciles seuls puisqu’il est évident qu’ils se sont souvent trompés et contredits – je suis lié par les textes de l’Écriture que j’ai cités, et ma conscience est captive de la Parole de Dieu ; je ne peux ni ne veux me rétracter en rien, car il n’est ni sûr, ni honnête d’agir contre sa propre conscience. Me voici donc en ce jour. Je ne puis faire autrement. Que Dieu me soit en aide.

Voici un homme qui sait pertinemment qu’il est au seuil d’une lutte épouvantable, qu’il peut diviser profondément son pays, et ne recule pas. Mais j’agrée sans adhérer ; je pense que je n’aurais pas eu le courage de dire une chose pareille ; et, cela ne paraîtra pas bien modeste, j’aurais plutôt été comme Erasme, craintif des divisions que pouvait engendrer une telle attitude. Pourtant, quelle magnifique expression de l’éthique de conviction – « ma conscience est captive de la Parole de Dieu ».

Je pense que le seul combat dans lequel je veux bien me reconnaître serait contre les expressions toutes faites, non tant la « pensée unique » que la « parole unique ». C’est un combat perdu d’avance, puisque l’ennemi est en nous-même. Je ne compte pas le nombre de cliché que je laisse passer, et dieu sait pourtant que j’en corrige. Et il est bien difficile de faire la part du cliché et de ce que les linguistes appellent une séquence lexicalisée (et encore, c’est la façon « claire » de dire « syntagme idiomatique » – en gros, une série de mots qui prennent un sens spécifique du fait de leur assemblage, par exemple, « les beaux arts » qui ne signifient pas « les arts qui sont beaux »), qui n’est peut-être jamais qu’un cliché devenu respectable. Ce n’est pas du reste un combat dont je suis sûr ; n’y a-t-il pas là qu’une pédanterie mal placé, un « refus de voir la langue progresser », etc. Les contre-arguments sont nombreux. En outre, il ne suffit pas de lutter contre des expressions toutes faites (ou pire, les déformations d’expression, voire les contresens, comme, ainsi que le note Genette, la manie de confondre « septentrional » et « méridional »), il faut encore se garder de néologismes ridicules, de phrases mal tournées, et, morbis bigbloggerus, de phrases trop pesantes ou faussement brillantes (quelques juristes me viennent à l’esprit, mais je ne citerais pas de nom).

Or, dans le cadre de ce « combat » (voici du reste un terme bien mal choisi), il y a bien une expression qui m’exaspère : « déraper ». Un ministre se plaît-il à laisser tomber une maxime douteuse, le voilà qui dérape. Des représentants de la fédération nationale de football estiment-ils qu’il faut appliquer une espèce de préférence nationale dans leur politique de gestion des clubs, ils dérapent. Un sénateur UMP, ancien ministre, parle d’un élu d’EELV en parlant de lui, dans une tournure qui à mon avis ne se voulait pas méchante, comme de « notre coréen national » ; voici un conseiller de François Hollande qui dénonce dans le parti de la majorité une suite de « dérapages nauséabonds ». Auparavant, lorsque le premier ministre avait estimé qu’une proposition de la candidate d’EELV montrait qu’elle n’étais pas de tradition française, c’était encore, pour certains, un dérapage. Nul n’a le monopole des sorties de route : le premier ministre estime que les amis de François Hollande dérapent lorsqu’ils parlent de l’Allemagne. Moscovici estime que le débat des primaires, menaçant de s’envenimer, passe de la « dérive au dérapage ». François Hollande, taxé d’être « candidat du système » par Martine Aubry, estime qu’il faut « arrêter cette escalade »  et croit que c’est « un dérapage ». On se souvient que Manuel Valls, polyglotte et ennemi de la répétition, avait souhaité dans une scène de rue d’Evry plus de « whites », « blancos » et « blancs » ; le même qui criait à l’accident de voiture pour les propos de Marleix, pas encore conseiller du candidat PS à l’époque, avait déjà demandé à ce qu’on arrête ces dérapages. Naturellement, le FN dérape régulièrement.

Bien sûr, la politique n’est pas le seul endroit où l’on « dérape » : Siné est un roi du dérapage, et même, dans le titre d’un reportage d’Arrêt sur Image, à la forme interrogative, ferait « déraper tout le monde ». Jean-Paul Guerlain fait une sortie ahurissante sur les « nègres » dans une interview, pan, dérapage (qualifié ça et là de nauséabond : un dérapage nauséabond suggère au néophyte l’idée de pneu brûlé, mais on aura bien compris que nous avons là une simple périphrase du « qui nous ramène aux heures les plus sombres de notre histoire »). La liste pourrait continuer, je vais m’arrêter là pour les exemples. Notons simplement que tous les dérapages ne sont pas nécessairement des propos « racistes » (les guillemets ne visent pas à dire que le racisme n’existe pas, mais qu’en la matière, une certaine précision du vocabulaire s’impose, et que je ne classifierais pas tous les exemples précédents de la même manière). Les lapsus de Rachida Dati, qui sait redresser l’économie en requalifiant l’inflation de fellation, firent naître l’expression de « dérapage coquin ». Mais le terme a peu été employé à cette occasion ; prenons plutôt l’expression de Jean-François Kahn à propos de l’affaire du Sofitel de New-York, parlant de « troussage domestique ».

Dire de quelqu’un qu’il a « dérapé », c’est estimer qu’il est sorti du droit chemin – et se permettre de définir ce que doit être ce droit chemin. Mais c’est un jeu bien dangereux. Un article récent du Guardian, intitulé Why are we becoming so intolerant ?, m’en paraît l’illustration parfaite. L’article relève la montée de l’intolérance et du racisme en Grande-Bretagne. Le capitaine de l’équipe de football d’Angleterre avait traité un de ses collègues, de « fucking black cunt » (la décence ne me permet pas de traduire cette vigoureuse apostrophe). L’affaire a fait grand bruit. Désireux de montrer qu’il y a de l’espoir, le journaliste écrit à ce propos :

 One wonders if the captain of a national team would have endured such public criticism for a sin of alleged racism if that nation were Italy or Spain. (On se demande si en Italie ou en Espagne le capitaine de l’équipe nationale aurait subi de telle critiques du public s’il était ainsi taxé de racisme. – N.B. Traduction un peu cavalière de ma part.)

Une commentatrice relève très judicieusement :

Unbelievable. One can find the usual racist comment against Southern Europeans even in an article about racism. THIS is what is wrong with Britain: complete ignorance about other countries and unlimited self-righteousness. (Incroyable. On peut trouver les habituels propos racistes à l’endroit de l’Europe du sud jusque dans un article qui parle justement de racisme. VOILA ce qui ne va pas en Angleterre : l’ignorance absolue des autres pays, et une tartufferie sans bornes.)

Entendons nous bien. Je ne défends pas tous les propos qualifiés de « dérapages » que j’ai cité jusqu’à présent, loin s’en faut. Mais l’idée que tout propos susceptible de choquer soit assimilé à une espèce de sortie de route me paraît déraisonnable. Il y entre aussi cet exercice pénible de la chose publique, la manie de lire les pensées secrètes des autres et de leur présupposer des desseins. On a l’impression aussi d’un plaisir sournois à voir les failles de la cuirasse d’une communication. Ou de prendre l’autre en faute, et exiger de lui des excuses publiques. Tout ce temps passé à disséquer les paroles est autant de perdu à examiner les actes. S’inquiéter du « racisme ordinaire » (expression à laquelle je préfère xénophobie, considérant que le racisme au sens strict est une chose différente), c’est très bien. Ce n’est pas en faisant taire ceux qui l’expriment qu’on peut vraiment l’affronter. Etablir un tabou n’est pas éclairer les esprits ; bien au contraire.

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Faut-il occuper Wall Street ?

(Ou la City, ou Frankfort, ou la Défense). Une fois n’est pas coutume, je suis plutôt d’accord avec The Economist. Le mouvement de manifestation, d’occupation, de contestation, de tout ce qu’on voudra pour peu qu’on trouve un terme synthétique qui ait le mérite de prêter une unité à ce qui ne me paraît pas en avoir, faute de cohérence, ne doit pas se voir prêté une importance disproportionné – à condition, bien sûr, de ne pas l’écarter d’un revers de la main comme s’il n’avait aucun intérêt. Dans les tweets et les réactions que je peux lire ou les conversations que j’ai pu avoir, on peut déceler trois ou quatre analyses-types :

1°) Les éternels croyants du Grand Soir, dont le nombre doit rester à peu près stable à toute époque. Autant le dire tout net : ça n’est pas un grand soir. Les mouvements révolutionnaires non-pilotés sont rapides et plus violents. Si on peut, et même on doit, regretter les affrontements avec la police, il y a loin entre quelques heurts et une prise de la bastille. Le contraste, du reste, entre un monde arabe, pour dire les choses rapidement, qui se bat pour sa liberté et la fin d’une oppression politique, d’un côté, et les mouvements du type « indignés », est à ce titre éclairant.

2°) Les attentistes qui pensent que quelque chose va en sortir. Rien n’est moins probable. Je peux parfaitement comprendre le sens d’une grève, d’une revendication syndicale, d’un programme articulé autour d’une série de manifestation et même d’un « mouvement social » qui se prononce contre telle ou telle mesure gouvernementale. Je peine à voir exactement le principe des indignés et autres. Le mouvement me paraît essentiellement relever d’une esthétique et d’une pétition de principe ; ce n’est pas, généralement, ce qui ressort de ce genre de choses sauf contexte révolutionnaire récent (ce qui, en Occident, n’est pas vraiment le cas). Je n’ai pas d’hostilité particulière à l’encontre de ceux qui remettent en cause « le pouvoir de la finance », mais encore faut-il savoir ce qu’on met à la place. Pour le moment, je ne vois pas de solution majeure qui émerge.

3°) Les fanatiques religieux (cachés derrière l’analyse sociologique ou politique, ou pire encore !, historique) qui sont persuadés qu’un mouvement de foule est l’expression du peuple, ralliés par / composés des  partisans d’une démocratie participative au contours encore plus flous que le programme économique de ces mouvements. Bref, les gens qui refusent le fait oligarchique et confondent une remise en cause des élites et émergence de l’auto-gouvernement. On en est loin. S’exprimer au nom des 99 % est certes très efficace. Mais ce n’est pas le pouvoir qui est demandé par tous ces gens, c’est un niveau de vie. Ils ne demandent pas à remplacer ou supprimer l’élite, ils lui demandent de faire son travail, ce qui est très différent. Cette fois-ci, le contraste serait plutôt avec le mai 68 estudiantin (distinct, en la matière, de celui des ouvriers, dont les revendications étaient autrement plus concrètes).

4°) Les pessimistes plus ou moins effrayés par cette soudaine colère. Il ne s’agit pas d’éviter un excès (c’est le grand soir !) pour tomber dans un autre (c’est la fin de tout !). Ce mouvement est à la politique ce que l’actualité boursière est à l’économie réelle : du bruit, ayant un impact indéniable, mais qui distrait tout de même de la réalité. Pour que révolution il y ait, il faudrait soit des mesures d’austérités encore plus drastiques (la Grèce me paraît bien plus proche d’une révolution qu’un autre pays, ce qui rendait du reste l’idée de referendum moins aberrante que certains l’ont affirmé – mais le premier ministre grec nous aurait rendu à tous, et à son peuple, plus de service en demandant le referendum avant l’accord européen et non après), soit des signes de volonté de réforme drastique de la part du pouvoir le forçant à composer avec une élite organisée.

Nous avons affaire, à mon avis, à un gros noeud gordien. D’abord, une révolution est un mouvement très « paretien » de substitution d’une élite à une autre : classe d’affaire contre classe de privilège, pour reprendre une analyse éminement simpliste mais à peu près opératoire de la Révolution française ; révolutionnaires professionnels organisés en parti contre élite tzariste ou groupes mencheviks, pour prendre un autre exemple célèbre. Or, en la matière, nous n’avons pas d’élite de substitution. D’où l’excitation des amoureux de la démocratie participative / directe / neuronale-réseaux-prophétiste (prenez votre parfum favori), qui croient qu’on va assister à la mort des élites. Il est évident que les inégalités ont augmenté d’une façon inacceptable surtout à partir du moment où on ne pouvait pas jeter jeux et pains (« croissance », si l’on préfère !) à profusion. Plus vites les élites politiques et économiques rétabliront un équilibre consensuel sur la répartition des richesses, plus vite on désamorcera les choses. Cet équilibre sera rétabli d’une manière ou d’une autre – que Walls Street soit occupé ou non. Le plus urgent, et à ce titre si François Hollande ne se contente pas de brasser du vent en la matière il fait preuve d’une certaine finesse politique, est de parvenir à employer au maximum les plus jeunes.  Deuxième problème, il faut effectivement, compte tenu des progrès technologiques et d’une plus grande émancipation des individus, augmenter le caractère participatif du système politique. En Europe, cela passe à mon sens par un renforcement considérable des pouvoirs du parlement européen, une représentativité accrue des syndicats et une réinvention du welfare-state - dont les mécanismes précis m’échappent, mais je pense que c’est dans cette direction qu’il faut creuser pour sauver le reste du capitalisme.

Pour répondre à la question du titre de ce billet, cette occupation est à mon sens l’aveu ultime d’une impuissance totale à penser autre chose. Les 99 % ne sont pas d’une des minorités actives qui prônent un bouleversement complet du système. Ce sont des réformistes impatients, pas des révolutionnaires. D’où l’incohérence. Si ce mouvement voulait vraiment un changement complet des règles du jeu, il n’occuperait pas Wall Street, il le raserait. Le premier studio de jeux video à proposer un doom-like où il s’agira de shooter du trader dans une salle de marché s’offrira un succès commercial à peu de frais. Mais cela resterait de l’ordre du défouloir. Nous n’en sommes pas encore à voir les financiers pendus aux lanternes. Occuper Wall Street ne fera rien d’autre qu’augmenter l’auto-satisfaction des gens du milieu financier. Il doit y avoir une meilleure manière de dépenser son énergie et sa colère.

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Les mutations démocratiques du Parti Socialiste

Le Parti Socialiste s’auto-félicite bruyamment de la tenue de ses Primaires. Il ne faudrait pas trop jouer les troubles-fêtes, tant on peut se réjouir de l’arrivée de cette pratique dans le paysage politique nationale. Elle devrait notamment être précieuse pour combattre les extrêmes, coupant l’herbe sous le pieds de ceux qui se réclament d’un hypothétique « pays réel ». Mais il reste encore du chemin à faire, la participation reste bien faible et il faut que la droite organise les siennes en  2017 pour que ces primaires soient un succès total.

Je propose, pour approfondir cette réflexion, de suivre aujourd’hui un article d’Anne-Laure Anizan, parut à la fin des années 1990 dans la revue XXe Siècle, au titre légèrement polémique : « Les congrès socialistes de l’après-guerre étaient-ils démocratiques ? »1. A partir d’une étude des sténographies du congrès de 1950, des sources officielles et officieuses, A.-L. Anizan souligne combien la S.F.I.O., sans être une structure tyrannique, n’était pas remarquablement démocratique, tiraillée par une division centre / périphérie qui opposent « militants de bases » à « dirigeants nationaux ». Je vais résumer aussi fidèlement que possible l’article (et la majeure partie de ce billet en est une simple paraphrase) mais on peut le trouver en version complète ici.

L’image que les sources socialistes « officielles » veulent donner du congrès est celle d’un rassemblement démocratique et joyeux. Il s’oppose notamment, et de façon tout à fait assumée, aux congrès communistes ; on peut pour en témoigner s’appuyer sur cette citation tirée de La Documentation politique2 :

« Un congrès communiste n’apporte jamais rien de bien nouveau dans la vie politique française. C’est toujours une grande manifestation spectaculaire, montée à grands frais … De telles assemblées n’ont aucun caractère démocratique, ce qui justifie pleinement le long intervalle qui sépare les deux derniers congrès communistes : trois ans. D’ailleurs, tous les détails du scénario ne sont-ils pas soigneusement réglés par les dirigeants communistes? Le nom des orateurs, le libellé de leurs interventions, les résolutions issues de la « discussion », les noms proposés au « vote » final des délégués, tout est minutieusement agencé par la célèbre « commission de contrôle politique » … Aucune surprise n’est possible ni permise. »3

Comme le remarque l’auteure, loin des sources officielles, dans les correspondances des militants, dans les notes à usage interne, ou à l’occasion dans certaines interventions, quelques critiques se font entendre, et soulignent que les membres les plus entendus sont ceux qui se trouvent dans le Comité directeur ou qui sont élus nationaux. Surtout, un conflit entre fédérations voit une nette opposition entre Paris et province, et plus généralement, grosses fédérations et plus petites entités. Bref, la « surprise » n’est pas non plus une composante majeure du congrès socialiste type.

Pour pouvoir s’exprimer au congrès, il faut être élu comme délégué d’une fédération ou appartenir aux organes de directions du Parti. Le congrès est donc un espace pré-organisé, déterminé selon des règles propres, par contraste avec d’autres partis de l’époque. Mais, comme le souligne A.L. Anizan et la plupart des historiens de la chose politique française au XXe siècle, les statuts et la pratique différent fréquemment4.

La chair de l’article réside dans sa description du congrès. Nous sommes en 1950, à la Mutualité ; le décor est dépouillé, contient fort peu de symboles ; il n’y a pas de musique. On peut reprendre la bonne formule de l’auteure : « Il semble donc plus juste, pour le congrès de 1950, de parler d’organisation plutôt que de mise en scène »5. On surveille de très près les entrées, notamment parce que certains votes sont faits à main levée. Sur les côtés, une mezzanine circulaire accueille des journalistes et des militants spectateurs qui n’ont pas le droit de s’exprimer à la tribune ou de voter. Ils ne sont pas même censés réagir aux discours. Les militants doivent présenter leurs cartes pour être admis ; les journalistes, leur carte de presse.

On l’a dit, il existe des votes à main levés, ou chaque délégué vaut une voix; mais on trouve aussi un système de votes par mandats, où chaque fédération reçoit une voix par défaut, plus une quantité variable de voix en fonction de la taille de la fédération. Le nombre de délégué qu’une fédération peut envoyer est également fonction de la quantité de mandats. Ainsi, selon les calculs d’Anne-Laure Annizan, 14 % des 101 fédérations disposent, à elles seules, de la majorité absolue en cas de votes par mandats. 27 % des fédérations dispose de la majorité absolue des délégués, et peut donc décider d’un vote à main levé. 54 % des fédérations ne disposent que de 28 % des délégués et 17 % des mandats.

A cette analyse des poids relatifs de chaque fédérations, l’article ajoute une intéressante typologie des militants en fonction de leur poids politiques. 85 % des délégués au congrès sont de « simples militants », sans rôle dans les organes nationaux du Parti et sans mandat électoral. Leurs interventions sont moins fréquentes et plus brèves (seuls 20 % parlent plus de dix minutes, aucun ne dépasse vingt minutes). Ils ne représentent que 33 % des orateurs ; plus de la moitié de leurs interventions se font sur l’organisation interne du parti, un sujet fort peu traité au cours du congrès. 10 % de leurs interventions portent sur la politique intérieure. Surtout, ceux qui prennent la parole sur des questions politiques autre que l’organisation interne appartiennent aux grosses fédérations. Piochant dans les entretiens de Robert Verdier, notre auteure offre une explication intéressante:

Un congrès ne constitue pas un auditoire facile. Si un discours n’intéresse pas les congressistes, ceux-ci peu disciplinés, ne l’écoutent plus, se mettent à discuter entre eux, quittent la salle. Dans ces conditions, il est plus évident pour un orateur aguerri de s’exprimer au congrès. Cela est d’autant plus vrai que la plupart des congressistes viennent écouter les discours des ténors du parti alors qu’ils sont indifférents à ceux des inconnus.6

Il y a, selon A.-L. Anizan, une culture de l’éloquence à la S.F.I.O. (qu’on peine un peu à retrouver au P.S. contemporain !), qui rend les choses bien difficile pour le militant de base. Un aspect révélateur de cette culture : l’habitude de faire publier les interventions des ténors (on retrouve là tout à fait les pratiques politiques de la Révolution française, ou on réclamait fréquemment, dans chacune des Assemblées jusqu’au 18 Brumaire, la publication de tel ou tel discours – motion immédiatement mise au voix et valant, au moins avant 1792, de délicieuses joutes parlementaires à propos de la pertinence de la publication). Si certains militants critiques ce goût exagéré pour la forme, souvent au détriment du fond, ils sont très rares.

Par ailleurs, l’organisation du congrès place les discours sur des sujets annexes (ou jugés comme tels par les organisateurs) en fin de journée, en séance de nuit, à des moments où ils savent que la salle sera vide ; à l’inverse, les interventions des ténors sont placées aux moments où on aura un public abondant et dispos. Notre article cite ainsi cette intervention d’un militant :

L’intervention de ce militant inscrit en soirée et qui prend la parole devant une salle pratiquement vide témoigne bien de la situation:

« C’est un paysan qui vous parle, n’ayant aucun autre titre que son titre de simple militant paysan socialiste. S’il ne doit pas considérer comme une faveur de prendre la parole à huit heures devant un congrès presque vide, il n’en est pas moins vrai que les choses qu’il aurait à dire, il les dira simplement, avec une grande sincérité et il pense que ces choses ont quand même une certaine importance … »7

On peut souligner avec l’auteure qu’on aurait tort de ne critiquer que la direction de la S.F.I.O. : après tout, ce sont aussi les « simples militants » qui ne viennent pas écouter leurs pairs et se pressent pour aller entendre un ténor du parti. On peut aussi ajouter que la professionnalisation de la politique ramène toujours à ce genre de situation. Et comme le souligne l’article, si les propositions et les discours des spécialistes dessinent généralement à l’avance les résolutions du Parti, ces propositions sont souvent préparées longuement à l’avance, y compris en consultant les fédérations.

Une « commission des résolutions » est chargée de produire le document final du congrès. Les statuts sont assez flous sur ceux qui sont éligibles à cette commission : « les camarades qui sont intervenus dans le débat de la manière les plus utiles ». En pratique, tout le monde peut demander à y être admis, mais ce sont les délégués qui en élisent in fine les membres. Là encore, ces militants ne sont pas prompts à voter pour leurs pairs : en 1950, 1/3 des simples militants composent la commissions, et 80 % d’entre eux viennent des plus grosses fédérations.

Comme le résume simplement l’auteure : « L’action des simples militants dépêchés au congrès se résume donc bien souvent à voter des textes dont il ne sont pas les initiateurs, qu’ils n’ont ni discutés ni amendés. »8 Le vote final est d’une unanimité impressionnante (97 %), alors même que les avis ont pu être très opposés sur certaines questions (politique coloniale, politique européenne, rôle des socialistes dans le gouvernement). Il n’y a pas pour autant de bourrages des urnes, mais plutôt un rôle astucieux de la commission des résolutions, plus proche, selon la bonne formule de l’article, d’une « commission de conciliation ». L’exemple cité par A.-L. est très parlant, et, dans son explicitation, renvoie à des problématiques très contemporaines :

Deux motions sont donc proposées au vote des militants. La première, celle de la minorité, refuse le soutien et la participation au gouvernement. La seconde, présentée par la majorité, est habilement rédigée : « Dans les circonstances actuelles, le congrès déclare que la question d’une éventuelle participation au gouvernement ne se pose pas. Si elle se trouvait posée dans des circonstances nouvelles, c’est le parti lui-même qui devrait la trancher par une décision expresse prise au sein d’un Conseil national ayant pouvoir de congrès». Cette motion ne tranche pas entre ceux qui voudraient que les socialistes participent au plus vite et ceux qui souhaitent que le parti reste, au moins jusqu’à la fin de la législature(1951), hors du gouvernement. Parce qu’elle n’est pas catégorique, elle peut rallier toutes les tendances et est adoptée par 97 % des militants. C’est donc à la commission des résolutions qu’il appartient de trouver les moyens pour que le parti, à la fin du congrès, s’exprime dans les résolutions votées d’une seule voix. Cette recherche de l’unité est inhérente au parti. La discussion peut et doit avoir lieu au sein du parti. Mais, vis-à-vis de l’extérieur, pour paraître cohérent et puissant, il est indispensable de paraître uni.9

De ce fait, en juillet 1950 sera convoqué un Conseil national pour déterminer si les socialistes doivent ou non être présents au gouvernement (pour ceux qui ça intéressent ou qui ont oublié, la réponse sera oui).

Moins démocratique qu’elle ne le prétendait, la S.F.I.O. pouvait-elle faire mieux ? On a déjà souligné qu’il serait abusif de tirer du faible poids des militants des manipulations des hautes instances du Parti. L’article souligne également les difficultés matérielles, le prix de l’opération ; et, encore une fois, le manque d’implication des militants qui pourraient envoyer des motions « en amont » du congrès, puisque les 4 jours disponibles ne permettent évidemment pas de tout aborder. L’article se conclut en estimant que ce manque d’élan démocratique repose donc, essentiellement, sur les militants qui ne doivent pas être perçus comme les « victimes naïves » du système.

On peut tirer plusieurs enseignements, ou plus probablement des rappels, de cette intéressante lecture. D’abord, qu’il y a un gouffre entre l’image qu’un parti entend donner de lui et la réalité. C’est une évidence, mais qu’il convient de rappeler à l’heure où chacun prétend à la transparence. Ensuite, que le « déficit démocratique » dont chacun se plaint ne doit pas être systématiquement interprété comme une faillite des élites ou du système, mais aussi un problème lié à tous les agents du système.

On retombe bien sûr sur un vieux débat (sont-ce les normes qui suivent les mœurs ou l’inverse ?). On notera que ceci n’interdit en rien de promouvoir certaines évolutions des normes10.

On sait que je n’ai pas de sympathie pour le « militant », qu’il soit de gauche ou de droite. Le ralliement à une cause me paraît une perte d’individualisme. Cet article ne m’encourage pas à changer d’opinion. Il remet surtout en cause la question de la « démocratie participative ». A quoi celle-ci ressemblerait donc ? Ne verrait-elle pas, encore, toujours, les mêmes mouvements grégaires ?

Les primaires ont toutefois le mérite d’offrir le spectacle d’un P.S. assez éloigné de la S.F.I.O. de 1950. L’esprit consensuel des motions votées à 97 % s’efface derrière de véritables oppositions idéologiques. Et c’est en ce sens que j’ai trouvé si pitoyable les attaques de Jean-François Coppé sur France 2 dimanche dernier, face à Manuel Valls et Benoit Hamon, qui résumait finalement un discours souvent entendu à droite : le P.S. est une machine à perdre, ils ne sont d’accord sur rien. On peut se demander, pour répondre à ce discours, si l’idée qu’un parti doit être monolithique est compatible avec un programme de « rénovation » ou de « rupture ».

Notes & références
  1. Anne-Laure Anizan, « Les congrès socialistes de l’après-guerre étaient-ils démocratiques ? », in Vingtième siècle. Revue d’histoire, n°59, juillet-septembre 1998, pp.76-90. []
  2. L’un des bulletins hebdomadaires publié par le Parti. []
  3. Ibid., p.78 []
  4. On me permettra de citer, comme j’ai déjà du le faire, cet aphorisme d’informaticien : la différence entre la théorie et la pratique est plus grande en pratique qu’en théorie. []
  5. Ibid., p.81. []
  6. Ibid., p.84. []
  7. Ibid., p.86. []
  8. Ibid., p.87. []
  9. Ibid., p. 88. []
  10. Guy Carcassonne, qui est loin d’être pour une « VIe République » et estime que le comportement des parlementaires est la première cause de la faiblesse du rôle du Parlement dans la Ve République, n’en veut pas moins, à raison, une suppression du cumul des mandats. Jean-Michel Baylet faisait valoir qu’un élu local, pour avoir du poids, doit être représenté à l’échelle nationale. On lit de pareilles sottises sous les plumes les plus variées et les plus estimables. On posera avec Guy Carcassonne la question : comment font donc nos voisins ? []
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Carolingiens et Sarkozystes

Comme pour mon précédent billet, je vais partir d’une référence très, très connue : l’article de Michel Sot publié dans la revue des Annales en 1988, intitulé « Hérédité royale et pouvoir sacré avant 987″1. Cet article essaie de comprendre le rôle de l’hérédité avant l’établissement de la dynastie capétienne, notamment grâce aux apports de l’anthropologie.

Nous commencerons par un petit rappel des faits sur la période étudiée (888-987) que le spécialiste pourra aisément sauter (à moins de vouloir corriger mes éventuelles erreurs) ; je résumerai ensuite l’article ; et enfin, j’essaierai d’en tirer quelques observations pertinentes pour la politique contemporaine.

« Francia occidentalis » confidential

Le lecteur a peut-être oublié le détail, il est vrai quelque peu complexe, de la période antérieure à l’élection de Hugues Capet (987). On peut rapidement résumer cette époque comme celle de la lente agonie du pouvoir Carolingien : 987 voit disparaître le dernier souverain de cette dynastie qui régnait depuis Pépin le Bref (715-768 – roi – élu – en 751), à la suite du pouvoir mérovingien.

En 888, l’Europe occidentale est divisée. L’immense royaume des Francs fut partagé par le traité de Verdun (843) entre les trois petits-fils de Charlemagne ; de ce partage est issu la Francie Occidentale2 sur laquelle nous nous pencherons.

Les choses ont commencé à se compliquer singulièrement à partir de 884. En théorie, Charles le Simple (879-929) aurait du régner à la mort de ses frères, Carloman II et et Louis III, qui trônaient ensemble sur la Francie Occidentale. Mais les Grands lui préfèrent un autre Carolingien, Charles le Gros, censé assurer la régence en attendant que Charles le Simple, qui n’a que 5 ans, soit en âge de régner. Charles le Gros est le dernier à régner de fait sur l’ensemble de l’Empire de Charlemagne, puisqu’il est déjà roi du reste des territoires de l’ancien Empire. Ca ne lui a pas réussi (il s’est fait déposer à l’Ouest comme à l’Est).

En 888, première crise dynastique dans la Francie occidentale : les grands du royaume déchoient Charles le Chauve et élisent Eudes Ier à sa place. Eudes appartient aux Robertiens, les ancêtres des Capétiens (Hugues Capet, le roi élu en 987, est l’arrière petit-fils de Robert le Fort, le père d’Eudes). Cette famille est très implantée dans le nord de la Francie occidentale, que l’on appelle alors la Neustrie. Mais certains reconnaissent malgré tout la légitimité (héréditaire) du Carolingien Charles le Simple, qui, en 888, a neuf ans. Dans l’une de ces péripéties complexe dont l’histoire médiévale a le secret, Charles est couronné en 893 (il a alors quatorze ans) par un groupe de Grands anti-Eudes. Eudes et Charles sont donc, en théorie, roi en même temps. On pense qu’une espèce d’accord est conclu : Eudes ne tentera pas de mettre sa propre descendance sur le trône, et Charles régnera de plein droit à sa mort. En 898, Charles devient donc le véritable roi de la Francie Occidentale.

L’histoire est cruelle pour Charles le Simple, puisque les grands du royaume le déposent à son tour en 922, et mettent à sa place un nouveau Robertien, qui les a mené à la révolte : Robert Ier, le frère d’Eudes. Victoire de courte durée : Robert meurt dans une bataille l’année suivante. Nous sommes en 923.

Charles le Simple est encore vivant, mais les grands ne veulent pas lui rendre la couronne, et élisent à sa place Raoul, membre d’une autre dynastie sur laquelle je ne vais pas m’appesantir, les Bosonides3. Raoul sera roi de la Francie Occidentale entre 923 et 936. Il meurt sans laisser d’enfant mâle, et la question de la succession se pose à nouveau.

Les Grands pensent tout naturellement à Hugues le Grand, un Robertien, le fils de Robert Ier (et pour la suite : le père de Hugues Capet, le premier roi capétien). Hugues, intelligemment, laisse pourtant la couronne au fils de Charles le Simple (ce dernier étant mort pendant le règne de Raoul), Louis IV dit d’Outremer, parce que sa mère l’emporta en Angleterre pour le protéger lors de la chute de son père en 922. Les Carolingiens récupèrent le trône, à partir de 936, mais Hugues le Grand dispose alors d’un pouvoir considérable. A Louis IV succèdera Lothaire, son fils, qui règne entre 954 et 986. Et à Lothaire succède Louis V, dit le Fainéant, non qu’il était particulièrement paresseux, mais tout simplement qu’il n’eut rien le temps de faire (il ne « fit néant »), puisqu’il mourrut en 987 ; il a régné à peine plus d’un an et meurt sans laisser d’enfants. En 987 s’ouvre donc une nouvelle crise, qui se conclut par l’élection de Hugues Capet, fondateur des Capétiens. Et c’est ainsi que la dynastie la plus solide de l’histoire de France commence son règne, ininterrompu jusqu’en 1792 (bon, en trichant parfois un peu et en allant chercher des parents au 22ème degré, mais ne chipotons pas).

Résumons rapidement la situation : en 888, contre le régent Charles le Chauve, les Grands élisent un non-carolingien (Eudes). Celui-ci accepte de redonner, à sa mort (898), le pouvoir à un carolingien (Charles le Simple). Mais ce dernier est victime d’une révolte (922) menée par un non-carolingien (Robert), qui prend le pouvoir mais meurt peu après. Lui succède un non-carolingien (Raoul). A sa mort, un carolingien (Louis IV) revient sur le trône (936). Son fils (Lothaire) et son petit-fils (Louis V) règnent. Mais à la mort de Louis V, sans héritier, les Grands élisent Hugues Capet (987). Si vous ne devez retenir qu’une chose, c’est cette succession4.

Il s’agit bien sûr d’une présentation extrêmement rapide, qui fait fi de tous les détails de lutte de pouvoir, et surtout de l’influence de nombreux facteurs (guerres – surtout invasions des « hommes du nord », les fameux normands à qui Charles le Simple donnera un territoire, pouvoir ecclésiastique, rivalités familiales, influence des autres héritiers de Charlemagne, etc.). L’article de Michel Sot va nous permettre d’y voir un peu plus clair…

Les deux sources de la légitimité

Les deux sources de la sacralité du pouvoir : le prêtre et le magicien

Le coeur de l’article s’ouvre par cette réflexion tirée de Luc de Heusch dans Le Pouvoir et le Sacré :

Quelle que soit sa forme juridique l’État est, métaphysiquement, un défi lancé à la mort, une négation de l’éphémère, un pont jeté entre le passé et l’avenir. En lui s’affirme la volonté d’éternité des sociétés humaines. Comme toute transcendance, l’État est nécessairement pétri de sacralité.5

Heusch distingue deux pôles du sacré : le magique et le religieux. Le magique est l’expression d’un pouvoir individuel (et potentiellement la révolte), le religieux exprime un pouvoir collectif (et potentiellement la soumission) ; comme le résume très bien Michel Sot : « Pour être bref, on peut dire que le pouvoir magique est rupture, et le pouvoir religieux continuité »6. Ces structures peuvent être retrouvées dans les royautés africaines (c’est en grande partie l’oeuvre de Luc de Heusch), mais on les distingue aussi dans les mythes indo-européens. Michel Sot cite ainsi la distinction que Dumézil7 opère dans la Rome royale entre d’un côté la celeritas, le pouvoir jeune et royal de la « violence créatrice », pouvoir magique, de l’autre la gravitas, pouvoir des êtres plus âgés, pouvoir religieux. Lorsque la monarchie devient une République, c’est le pouvoir religieux, le sénat des anciens, qui l’emporte. Lorsque la République est peu à peu dirigée par des Imperatores8, c’est au contraire le retour du pouvoir magique.

Plus encore, si le pouvoir magique se conquiert par l’exploit, le pouvoir religieux est acquis, généralement par la naissance9. En ce sens, la monarchie élective est proche du pouvoir magique, la monarchie héréditaire proche du religieux.

Le sacre, captation du pouvoir religieux par le pouvoir magique

La cérémonie du sacre offre un exemple particulièrement frappant de cette question. Lorsque les Carolingiens arrachent aux Mérovingiens le pouvoir, ils sont confrontés à ce vieux problème : ils ont pour eux le pouvoir magique10, mais non le pouvoir religieux. Les Mérovingiens ont pour eux leur lignée, la longueur de leur règne.  Et les premières tentatives de révolution de palais des Carolingiens échouent. C’est pour obtenir la légitimité religieuse que Pépin le Bref se tourne vers le Pape et invente le Sacre11  ; le Pape reconnaît que pour le respect de « l’ordre des choses » il faut que celui qui dispose du vrai pouvoir soit reconnu comme Roi. Bref, la plus haute autorité religieuse peut élever le pouvoir magique. Mais elle le fait pour le bien de la continuité, comme le montre fort bien cet exemple cité par Michel Sot :

Le 28 juillet 754, le pape Etienne II lui-même, venu en France demander à Pépin son aide contre les Lombards, réitère le sacre et ordonne la consécration des fils de Pépin, Charles et Carloman, avant de renouveler la bénédiction de Bertrade. Et notre principale source ajoute : « En même temps, il confirme de sa bénédiction, par la grâce de l’Esprit aux sept langues de feu, les premiers d’entre les Francs, et les astreignit tous par la menace de l’interdit et la peine de l’excommunication à ne jamais prétendre à l’avenir élire un roi né des reins d’un autre que ceux-là même que la piété divine a jugé bon d’exalter et qu’elle a décidé, par l’intercession des saints apôtres, de confirmer et de consacrer par la main du très saint pontife, leur vicaire »12

D’une certaine manière, Pépin, dont le Pape a le plus grand besoin, peut ainsi gagner sur tous les tableaux : il devient Roi, mais élimine la puissance du pouvoir magique pour ceux qui voudraient lui jouer le même tour. L’un des grands problèmes de Pépin est l’existence de l’élection par les grands, qui représente une menace pour tout pouvoir dynastique (on l’a nettement vu dans le rappel des événements du IXe et Xe siècle). Comme le dit très bien Michel Sot, s’il fallait que le Pape menace d’excommunication celui qui voudrait élire un Roi qui ne soit pas de cette lignée, c’est bien que le principe héréditaire n’était pas acquis.

Suivons le rappel de notre auteur sur la difficile question de l’élection13. L’élection est unanime, la notion de majorité n’existe pas ; l’élection, surtout, est à prendre dans un sens religieux (les electi sont les « élus de Dieu »). Elle est donc beaucoup plus un rite de représentation de la volonté divine qu’un « vote ».

Résumons donc la situation conceptuelle. Nous avons une royauté qui combine pouvoir magique (le roi a pour lui des exploits) et religieuse (le roi est désormais dans une lignée sacrée). Mais une partie de ce pouvoir religieux échappe à la monarchie et reste entre les mains chrétiennes :

Ainsi se dégage une complexe dialectique du pouvoir sacré entre le magique et le religieux, et, à l’intérieur du religieux, entre un religieux anthropologique (structurel), caractérisé par l’hérédité royale et un religieux chrétien qui a ses propres gérants (le clergé), à la limite son propre royaume (l’Église), mais qui intervient dans la sacralisation du pouvoir royal par les pratiques de l’élection et du sacre.14

Eudes Ier, roi magicien

Pépin n’est pas parvenu à « verrouiller » sa dynastie. Précisément parce que l’élément magique reste une force toujours vive dans l’histoire politique. Le cas le plus flagrant est l’élection d’Eudes en 888. Charles III dit le Gros, régnait sur la Francie orientale autant que sur l’occidentale. Mais, dans les deux royaumes, on le juge incapable de gouverner. Les Francs de l’Est le déposent en 887, les Francs de l’ouest auraient pu le faire à peu près aussi vite, mais ils n’étaient pas d’accord entre eux sur son successeur. Un jeu géopolitique complexe se dessine : Eudes est en opposition avec Gui de Spolète, l’autre prétendant au trône. Les deux ne sont pas des Carolingiens. Mais il y a un troisième joueur, celui que les Francs de l’Est ont placé sur leur trône: Arnulf, qui lui, est de sang carolingien, donc, selon les règles de l’hérédité, pourrait prétendre à la couronne de la Francie Occidentale. Tout cela aurait pu très mal finir, mais Eudes remporte une glorieuse victoire contre les Danois la Saint-Jean Baptiste de 888 ; ce signe (magique et religieux à la fois ; magique, la victoire guerrière, religieuse, le jour particulièrement bien choisi dans le calendrier chrétien) l’impose sur ses adversaires, et Arnulf  lui-même reconnaîtra Eudes comme Roi.

Cette victoire de 888 n’est pas la première, et Eudes s’est surtout fait connaître lors de la défense de Paris contre les Normands15. Les ecclésiastiques locaux décrivent un siège héroïque qui opposent des chrétiens aux païens, Eudes étant le meneur des premiers. Surtout, chose extrêmement importante, le défenseur en chef de Paris était l’évêque Gozlin. Il meurt pendant le siège, et Eudes, comte de Paris, lui succède à la tête de la défense de la ville – on voit là encore le pouvoir symbolique de cette succession.

Encore ne faut-il pas exagérer la puissance d’Eudes. On a vu que Pépin le Bref, au moment de remplacer le pouvoir mérovingien par celui de sa famille, avait du établir à son profit des règles d’hérédité, sous peine d’excommunication. Toute prise de pouvoir crée bien des ennemis (ce dont les chroniqueurs, notamment de la Francie orientale, se désolent, plaidant plus pour l’hérédité ; les rois qui doivent leur pouvoir à leur vaillance risquent de multiplier les conflits et diviser l’Europe16 ). Beaucoup de nobles – et parmi eux, un personnage de première importance, l’archevêque Foulques de Reims17 – reconnaissent donc Charles le Simple comme roi en 893, alors qu’Eudes est occupé en Aquitaine. Comment, institutionnellement, cette double royauté s’est-elle traduit ? On n’en est pas très sûr, les sources de l’époque étant assez évasives. Michel Sot semble parier sur un pouvoir de fait d’Eudes. Et les sources tendent à ne reconnaître le pouvoir de Charles le Simple qu’à partir de la mort d’Eudes (en 898).

Le plus important est sans doute là : Eudes, malgré le soutien relatif du pouvoir religieux, n’est pas parvenu à se concilier l’une des figures les plus importantes pour prendre le pouvoir dans la Francie occidentale, l’archevêque de Reims. Et s’il a été apprécié pour sa capacité à repousser les normands, les Grands finissent par revenir dans le giron carolingien ; Eudes ne fonde pas de dynastie.

De Charles le Simple à Louis IV : le vide du pouvoir religieux

Donc, en 898, Charles le Simple monte sur le trône. En 920, les Grands se révoltent contre lui. La cause exacte de la révolte n’est pas sûre (nous manquons cruellement de source sur cette période). L’une des explications les plus fréquemment avancée, notamment par les Annales de Flodoard de Reims, tient à un favori du roi, Haganon, dont Charles ne voulait pas se défaire. On lui reproche de ne pas consulter suffisament les autres puissants et d’écouter cette espèce d’homo novus. Malgré les efforts de l’archevêque de Reims (qui n’est plus Foulques, lequel s’est fait assassiner par le comte de Flandres pour récupérer une abbaye, mais Hervé), la révolte reprend en 922; Charles doit s’enfuir, avec le fameux Haganon, en Lotharingie18. C’est à cette occasion que Robert (le frère d’Eudes) est élu et sacré roi à Reims.

Les sources deviennent franchement hostiles à Charles (qui a probablement du se montrer quelque peu expéditif avec des membres du clergé, ce qui ne vous assurait pas, à l’époque, une bonne presse auprès des générations futures), donc il convient de garder un certain esprit critique19 ; mais apparemment, Charles aurait attaqué un dimanche (un moyen sûr de s’attirer l’inimitié des clercs20 ), le 15 juin, à Soissons. Pour ne pas arranger son cas, il aurait engagé dans son armée des normands (non-chrétiens). Robert meurt au cours de la bataille, mais son camp l’emporte. Charles est défait et doit à nouveau s’enfuir.

Les Grands élisent alors Raoul, le gendre de Robert (la raison exacte n’est pas certaine). Raoul verra son règne quelque peu empoisonné par une espèce de Kissinger du Xe siècle, Herbert de Vermandois, qui parvient, en 927, par traitrise, à capturer Charles le Simple, et le garde en captivité ; il peut ainsi à tout moment menacer de le remettre sur le trône (ce qui suppose que la légimité de Charles le Simple reste réelle). La mort de Charles en 929 compromet quelque peu ce plan. Comme le résume très bien Michel Sot, à propos de Robert et Raoul : « Ces rois sont victorieux, mais sans plus ». Faute de réelle sacralité religieuse, on revient donc à nouveau aux carolingiens, et c’est ainsi que Louis IV d’Outremer peut remonter sur le trône à la mort de Raoul (936).

888-936 vu en 995

Disons le tout net : il y a un grand problème avec 987 : la principale source est Richer de Reims, homme très sympathique, très cultivé (formé par Gerbert d’Aurillac « aka » Sylvestre II remarquable Pape et érudit exceptionnel), mais tellement amoureux de l’antiquité latine qu’il a une petite tendance à plagier de gros morceaux d’auteurs latins et à les transposer à son époque (Michel Sot, plus diplomatique, dit sobrement : « il a le goût des classiques latins »), quand il n’invente pas complètement. Notons enfin qu’il est très pro-Hugues.

Richer a pourtant un grand intérêt, notamment parce que dans son texte principal (Congressus gallorum, « les luttes des gaulois »21 ) reprend l’ensemble de la période 888-987. Si notre historien considère qu’en 888, le roi « de droit » est  Charles le Simple, tout en justifiant le choix d’Eudes ; celui-ci est à nouveau décrit comme un guerrier exceptionnel, seul capable de repousser les Normands. La révolte de 920 est présenté comme illégitime, et Robert est un traître, nonobstant ses qualités militaires. Richer semble toujours du côté de Charles le Simple, et estime légitime l’attaque de Soissons. La bataille est toujours alors une espèce de jugement de Dieu, et, comme le dit fort bien Michel Sot, en la matière, le jugement est des plus ambigu : défaite de Charles, mais mort de Robert. Richer ne dit pas de mal de Raoul ; mais, chose importante, à la mort de Raoul, il lui paraît normal que ce soit les Grands qui doivent décider, faute d’héritier, qui doit occuper le trône. D’après Richer de Reims, Hugues le Grand22 , le fils de Robert, décida de lui même de ne pas briguer la couronne. Hugues expose, très probablement, la pensée de Richer ; Robert est mort parce que, bien que sacré et élu dans les formes, il s’agissait au fond d’une usurpation : il y avait déjà un roi légitime (Charles), et il ne peut y en avoir qu’un. Pourquoi revenir aux Carolingiens ? Le discours de Hugues, toujours réécrit par Richer, est simple : Raoul était un bon roi, mais, sans la légitimité des Carolingiens, il ne pouvait empêcher les dissensions internes et les disputes.

Le retour de Louis IV d’Outremer compté par Richer est parfaitement décrite par Michel Sot :

Richer reprend ce que nous savions par Flodoard du retour de Louis IV à Boulogne, de son accueil par le duc et des serments des grands prêtés sur le rivage même. Il ajoute pourtant un court récit qui fait figure d’anecdote mais qui n’est pas sans importance. « Puis, le duc amène en hâte un cheval orné d’insignes royaux. Au moment où il veut mettre le roi en selle, le cheval fait des écarts de tous côtés ; mais Louis, d’un bond agile, saute brusquement, sans étriers, sur ce cheval hennissant. Cela plut à tous et provoqua la reconnaissance de tous (quod etiam fuit omnibus gratum ac multae gratulationis provocatio) ». Ne peut-on y voir une résurgence de l’exploit héroïque qui viendrait révéler le caractère magique du roi et conforter le droit du sang ?23

Notre auteur résume ainsi cinquante années d’agitation du pouvoir royal :

Appliquées aux élévations royales de la période 888-936, ces catégories nous permettent de présenter Eudes comme le type même du roi magicien, héros vainqueur, incontesté. Du côté du pôle magique du pouvoir, se trouvent également, quoiqu’à un moindre degré, Robert et Raoul. Au contraire, le roi « religieux », c’est Charles le Simple, roi dynastique dont le règne se trouve contesté et amputé à ses deux extrémités par les royautés magiques d’Eudes et de Robert. Et le rappel de la conception chrétienne du pouvoir royal éclaire la déposition de Charles le Simple dont le caractère royal s’est altéré vers 920. Quant à l’avènement de Louis IV, c’est certes le retour au roi dynastique, mais par la volonté du duc vainqueur et avec la résurgence littéraire de l’exploit hippique dans le récit de Richer.24

L’élection d’Hugues Capet

987 voit donc s’opposer deux souverains pour l’élection : le premier est un Carolingien, Charles de Lorraine (très exactement de Basse-Lotharingie), fils de Louis IV d’Outremer, qui est une espèce de raté de la politique. A la mort de son père, son frère aîné Lothaire hérita de tout le royaume (contrairement à la tradition Carolingienne de partage du royaume entre les fils). Charles a conspiré à gauche à droite, sans trop parvenir à grand chose (le détail en est tellement complexe que je vous l’épargne). Comme le résume très bien Michel Sot : « Ni vainqueur, ni ministre de Dieu, Charles n’a que le droit du sang ». A l’inverse, Richer (et, sur place, l’archevêque Adalbéron de Reims) présente Hugues comme sage  et puissant, disposant donc de ses deux atouts qui manquent à Charles. Tout se résume donc à une opération arithmétique.

De la sacralité du pouvoir au XXIe siècle

Qu’apporte cet article au lecteur de 2011 ? Bien des choses. D’abord, il offre une lecture de la concurrence pour le pouvoir au Xe-XIe siècle qui est plus subtile que l’image mentale que nous en avons (il dessine en creux un système de check and balance médiéval dont l’appareil complexe mérite une certaine admiration). Ensuite, il peut nous tirer un sourire, dans la mesure où il se prête si facilement à une transposition contemporaine. La présidentielle de 2012 pourrait voir bien des scénarios « tirés » de 888-987. Ce pourrait être Sarkozy-Eudes auquel les grands retirent leur soutien en 893, laissant son règne s’arrêter sans hérédité (un Sarkozy ne faisant pas de second mandat suite à la difficulté à maintenir son socle électoral et ses soutiens dans les élites). Ce pourrait être Sarkozy-Raoul, ayant bénéficié d’une situation favorisée (gendre du précédent Roi) et de quelque talents, mais insuffisants, ne pouvant renverser la tradition de la Ve République et ne parvenant plus à tenir son royaume. Ce pourrait être aussi, une autre forme du Sarkozy-Eudes, celui qui, même en 893, semble avoir conservé le pouvoir pendant cinq ans après le sacre d’un autre Roi.

Revenons à Luc de Heusch; le début du paragraphe cité par Michel Sot, absent de l’article, mérite d’être cité : « Si [le lien entre pouvoir et sacré] se relâche au cours de l’histoire, jamais encore il ne s’est dénoué. »25. En d’autres termes, ce qui valait en 987 vaut encore, même si cela peut être dans une moindre mesure, en 2011. On doit bien sûr se garder d’appliquer des concepts comme pouvoir religieux / pouvoir magique d’une façon systématique, au risque de confondre le réel et la grille de lecture.

Mais la Ve République, plus encore que nombre de démocraties, se prête facilement à une interprétation en ces termes (et je ne prétends nullement être le premier à le faire ; l’opposition entre Président et Premier Ministre prend des visages variés, et les métaphores possibles sont nombreuses26 ). Elle permet, dans son idée d’origine, un partage des rôles entre le pouvoir magique et le pouvoir religieux ; pouvoir âgé, continu et religieux du Président de la République, pouvoir jeune, agité et incertain du Premier Ministre27 . Pourtant, loin d’une interprétation constitutionnelle plate, qui ne tiendrait pas compte des réalités du pouvoir, le quinquennat de Nicolas Sarkozy a parfaitement révélé que cette distinction « institutionnelle » ne tenait pas toujours. A l’heure actuelle, le pouvoir magique semble bien plus du côté de la présidence, et la continuité mesurée du côté du Premier Ministre. Comme toujours, le contenu constitutionnel est une coquille dont on fait un peu ce que l’on veut.

L’opposition entre Chirac et Sarkozy en 2002-2007 fait quelque peu penser à l’opposition entre Robertiens et Carolingiens. Je ne ferais pas une comparaison continue, l’exercice étant artificiel. Mais on peut en retirer l’idée suivante : contre le pouvoir religieux de Chirac, emprunt de gravitas, Nicolas Sarkozy a fait le pari du pouvoir magique (« Tout est possible ! »), de la celeritas (un mot qui lui convient assez bien). Luc de Heusch estime que les sociétés se tournent vers le pouvoir magique lorsqu’elles sont jeunes ou lorsqu’elles sont sclérosées, vers le pouvoir religieux lorsqu’elles sont entre ces deux extrêmes. Le résultat électoral de 2007 montre que l’analyse des électeurs les amenait à penser que leur pays était sclérosé.

Dans ce sens, le pari de Nicolas Sarkozy (se « représidentialiser ») est-il une bonne idée ? Les chefs de gouvernement qui optent pour la « rupture », justifiée ou non, sont souvent réélus : Reagan a fait deux mandats, Thatcher a tenu plus de dix ans au pouvoir. Et je pense que le « pouvoir magique » est plus que jamais nécessaire au candidat. Du reste, nombre de personnalité à droite semblent faire cette analyse, qui, tout en se désolant du manque de popularité du Président de la République, entendent bien soutenir l’actuel Président, parce qu’il dispose de cette image (à tort ou à raison, mais ce n’est pas cela qui nous intéresse ici). On ne voit pas très bien qui pourrait croire à un Nicolas Sarkozy assagi, « ayant changé » à nouveau ; on ne voit pas très bien du reste l’intérêt d’un Nicolas Sarkozy endossant ce costume. A l’inverse, le pari d’une majorité de candidats à la primaire du P.S., de « représidentialisation », et donc de détournement du pouvoir magique, n’est pas nécessairement le plus avisé.

Ce qui me paraît frappant, à la lecture de l’article de Sot, c’est que nul ne peut réellement accumuler sur sa personne un pouvoir magique et un pouvoir religieux. L’individu n’a pour lui-même que le pouvoir magique. Il faut une institution pour l’oindre d’un pouvoir religieux. Et il faut que cette institution soit suffisamment indépendante pour que cette caution est un sens. Les primaires socialistes sont en train de construire ce qui manque si cruellement à l’UMP, à ce titre.

Enfin, la lutte contre les extrêmes, qui doit être un travail commun des deux principaux partis (et, sans doute, d’un éventuel parti centriste si le Modem, le Nouveau Centre et les Radicaux pouvaient reconstituer une UDF), ne passe pas par le pouvoir religieux mais par le pouvoir magique. Il est probable qu’il faudra donc, de tout côté, plaider « la rupture » au risque de laisser un pouvoir magique se développer sur les marges du spectre politique.

Notes & références
  1. Michel Sot, « Hérédité royale et pouvoir sacré avant 987″ dans Annales. Economies, Sociétés, Civilisations, 1988-3, pp.705-733. []
  2. territoire qu’il serait très abusif de considérer comme « la France » []
  3. Notez que toutes ces dynasties sont plus ou moins liées aux Carolingiens via divers mariages. []
  4. Pour les ultra-geeks aux cerveaux bien entraînés : en binaire, si 0 est non-carolingien, ça nous fait donc 101001110 – vous pouvez donc retenir « très facilement » l’enchaînement : c’est 334 en binaire []
  5. Luc de Heusch, Le pouvoir et le sacré, Annales du Centre d’études des religions, 1, Bruxelles, Université Libre de Bruxelles, Institut de sociologie (fondé par Ernest Solvay), 1962, p. 15. []
  6. Michel Sot, op. cit., p.706 []
  7. Cf. George Dumézil,  »Mitra-Varuna », Gallimard, NRF, 1948. []
  8. Les grands généraux romains qui, depuis la réforme marianiste – de Marius – avaient acquis un immense pouvoir notamment par le lien personnel qui les liait à leur armée, dissolvant potentiellement le lien civique à l’Urbs – il s’agit là d’une généralisation hâtive qui pourrait faire tiquer plus d’un antiquisant. []
  9. Cf. Michel Sot, op. cit., p.708 []
  10. Dont l’un des symboles les plus frappants est bien sûr Charles Martel, père de Pépin le Bref, qui multiplie les victoires militaires – celles-ci parfois nettement exagérées par l’art consommé de la propagande du Haut Moyen-Âge. []
  11. Il ne l’invente pas vraiment, mais l’emprunte, comme le précise Sot, aux pratiques des Wisigoths d’Espagne. []
  12. Ibid., p.710. La source en question est la Chronique de Childebrand. C’est Michel Sot qui souligne. []
  13. La notion d’élection est probablement l’une de celle qui, en politique, a causé le plus de contresens, probablement du fait que cette notion, qui paraît simple de prime abord, mais recouvre en fait une variété de sens potentiels. Surtout, la façon de cette notion varie selon les époques complique encore les choses. Ainsi, « l’élection » au XVIIIe siècle est encore très proche d’un sens quasi-religieux. Ce n’est pas un mécanisme de choix-option, mais un mécanisme double, d’heuristique et de légitimation : celui qui est élu et le plus digne d’exercer ces fonctions, dans un sens assez proche de celui que Sot présente dans son article. On est dans un mécanisme radicalement différent de celui qui inspire une majorité des démocraties contemporaines. La complexité de ces notions fait que nous nous devons d’aborder la notion « d’élection » à une époque aussi lointaine avec la plus grande prudence. []
  14. Ibid., p. 712. []
  15. Ces normands ne sont pas encore ceux de notre normandie – ils ne le deviendront qu’au cours du règne de Charles le Simple – ce sont les « hommes du nords », des vikings pour faire simple. []
  16. Ces sources sont également assez partiales, bien sûr ; pour elle, il faut surtout que le Roi de Francie Occidentale – ou d’ailleurs – soit reconnu par « l’Empereur », bref, leur propre roi. []
  17. Foulques sera par la suite nommé chancelier de Charles le Simple. On ne s’étonnera pas que les fidélités politiques à géométrie variable se récompensait par des postes au gouvernement. Pour plus de détails sur Foulques et ses motivations, on peut suivre les pp. 720-722 de l’article qui sont remarquables mais que je n’expose pas parce que ce billet est déjà assez long ! []
  18. Pour faire simple, la Lotharingie est la bande de terre qui se trouve entre Francie Occidentale et Francie Orientale : on y trouve l’actuel bénélux, l’Alsace-Lorraine et un bon bout de la Rhénanie et de la Sarre. L’histoire de la Lotharingie est une série de coups tordus et de retournement. En gros, à cette époque, Charles le Simple est plus ou moins arrivé à mettre la main dessus et peine beaucoup à la garder. []
  19. Ceci étant, même en Francie Orientale, où les chroniqueurs ont une vision assez sombre de Robert, les mots sont plutôt dur pour Charles… []
  20. On pourrait, au sujet de Charles, reproduire pratiquement mot à mot les commentaires de Duby dans son célèbre Dimanche de Bouvines ; Philippe-Auguste est attaqué, un dimanche, par une coalition menée en sous-main par Jean sans Terre, et la bataille est clairement interprétée dans les sources françaises comme un affrontement entre le bien et le mal – le mal étant bien sûr du côté de la perfide albion, comme il se doit ! []
  21. On ne se méprendra par sur le sens de ce « Gaulois », qui ne repose sur quasiment aucun sentiment d’identité, mais est une pure tournure pédante de la part de Richer. []
  22. Attention, ce n’est pas Hugues Capet, mais son père. Oui, ils s’appellent tous les deux Hugues, et non, ça n’est pas bien pratique. []
  23. Ibid., p. 727. []
  24. Ibid., p. 728. []
  25. Luc de Heusch, op. cit., p.15 []
  26. Voir par exemple Bernard de Fallois, « L’art clownesque, clé de la Ve République » in Commentaire, n°105 – Printemps 2004, p.103. []
  27. Sur ce point, voir les statistiques que j’avais proposées sur l’âge des chefs de gouvernements en France, Allemagne et Royaume-Uni dans le deuxième XXe siècle : on constate que les Premiers Ministres sont le plus souvent des hommes jeunes. []
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Le Clovis romain de Karl-Ferdinand Werner

Après nous être penché sur l’époque contemporaine, remontons un peu dans le temps. Aujourd’hui, nous prenons du lourd, du très lourd : Karl-Ferdinand Werner, l’un des plus grands médiévistes européen. L’article du jour est tiré de la Bibliothèque de l’École des chartes et résume un vieux problème : le mythe de la conquête franque1. En quelques mots : il n’y a pas de conquête, et la place des Francs ne doit pas être exagérée, parce que les Romains (et surtout la « romanité ») restent très présents. Du Werner très classique (une relativisation très forte de la « rupture » entre Antiquité et Moyen Âge).

La question de la « chute » de l’Empire romain a fait couler beaucoup d’encre et il est probable que nous n’en aurons jamais un tableau très exact. Si le schéma inspiré par le courant humaniste, né en Italie, qui présentait d’affreux barbares affrontant de nobles romains civilisés, a vite été oublié, il n’est pas si simple de savoir par quoi le remplacer. Comme le rappelle Werner, le retour de balancier en faveur des « barbares » se consolida surtout autour de l’idée des « libertés germaniques » ; vision non moins idéalisée et qui ne tient pas une seconde la route, et relecture contaminée par la vision racialiste de l’histoire qui commence à influencer les historiens à partir du milieu du XIXe siècle.

D’une manière curieuse, ces barbares singulièrement hétérogènes, complexes, divisés, se voient alors dotés par les historiens d’une unité soudaine. Le théoricien racialiste Chamberlain2, l’un des principaux inspirateurs du nazisme, parlait du Bas Empire comme du « chaos ethnique » dans ce genres de termes :

Se peut-il qu’en l’état où nous la voyons, avec la multiplicité de ses idiomes si diversement constitués, développant chacun une littérature particulière et significative, exprimant chacun une âme populaire déterminée et unique en son genre, se peut-il que notre Europe marque un recul sur le temps où le latin et le grec, volapuks jumeaux, servaient de lien à tous les sujets romains, devenus autant de sans-patrie ? La communauté du sang n’est-elle rien ? La communauté du souvenir, la communauté de la foi, se remplacent-elles par quelque idéal abstrait ? Mais d’abord et surtout, s’agit-il d’une affaire qui dépende de notre bon plaisir, et n’existe-t-il pas une loi naturelle aisément discernable dont il FAUT que notre jugement tienne compte ? Les sciences biologiques ne nous enseignent-elles pas que, dans toute l’étendue du monde animal et végétal, les variétés exceptionnellement nobles — c’est-à-dire douées d’énergies corporelles et psychiques extraordinaires — n’apparaissent que sous des conditions déterminées qui gouvernent, comme des règles restrictives, la production de nouveaux individus ?3

Le reste de l’histoire devenant la lutte entre « les germains » (et là, l’art de la circonvolution chez Chamberlain mériterait une étude rhétorique à part, puisque les Germains sont à la fois « clairement identifiés » et « indifférenciés ») et un double ennemi : l’empire Romain et ses survivances, et « les juifs » (et plus généralement les peuples sémitiques, mais avec une obsession typique sur ces derniers). Ainsi, la Réforme devient un grand moment de cette lutte : affirmation de « l’esprit germain » contre la « nouvelle Rome » qu’est l’Eglise4. Bref, on le voit, à un romain sans identité, où l’idée d’esclavage devenait obsédante, devait s’opposer un Germain à la fois flou et caractéristique, libre et identifiable.

Ceux qui avaient une lecture de l’histoire par « la race », opposaient donc à un Empire indifférencié, mixte, des peuples « barbares » ethniquement bien définis, qui remplaçaient les autorités romaines. Mais ayant étudié de très près les modalités de ce « remplacement », Karl-Ferdinand Werner peut fort bien expliquer au lecteur qu’il n’y a en somme qu’une dynastie franque, qui, par « effet médiatique » si l’on veut, se proclame « Roi des Francs », et s’allie en réalité avec les élites gallo-romaines locales. Bref, la réalité est que le « chaos ethnique » (ou, si l’on préfère, la « Gaulle franque-gallo-romaine », équivalent mutatis mutandis de notre « France black blanc beur ») persiste. Le regnum francorum est donc, pour reprendre la formule de Werner, un « manifeste et outil de [...] revendication politique »5, plutôt qu’une réalité ethnique. L’idée est de ne pas parler de la « conquête d’une terre », mais bien plutôt de la « prise du pouvoir ». Soit dit en passant, Werner écorne au passage la tradition des historiens du droit français (et non sans raison : il y aurait beaucoup à écrire sur les dérives idéologiques de l’histoire du droit et le caractère de myopie avancée de tous ces braves gens6 même si, sur ce terrain, les juristes ont désormais abandonné pour la plupart leurs vieilles illusions).

Contre l’obsession d’un royaume « fondé par la conquête », donc, et le refus de voir la permanence (certes, souvent réinterprétée, renouvelée) des institutions et du vocabulaire romain7, la ligne de Werner, si on la résume grossièrement, consiste à nier une « tradition germanique » et à postuler l’accaparement de la tradition romaine au service d’une dynastie.

Werner plaidera pour la réinterprétation du règne de Clovis. Jouant les codes de l’Empire romain, il reçoit du même coup la sanction de l’Eglise Romaine, et toute la panoplie sémantique qui va avec (principalis potestas du Roi, on est en plein droit public romain) ; règne relativement doux (c’est en somme une révolution de palais plutôt qu’une conquête, ou disons, puisqu’il s’agit surtout de la prise de Soissons, d’une révolution de capitale) ; règne sur un territoire ethniquement très varié (en plus des Gallos-Romains, il faut compter les autres vagues « d’invasion », Burgondes, Alamans, etc.) mais dont les différentes composantes pour la plupart complètement romanisés; alliance entre un groupe politique Franc et un ensemble administratif d’héritiers de la « classe sénatoriale » romaine, permettant finalement aux élites romaines ou gallo-romaines de conserver l’essentiel de leur pouvoir et surtout la survivance du cadre politique traditionnel (un peu une sorte de « il faut que tout change pour que rien ne change »). En quelques pages, Werner fait une synthèse parfaite du mainstream de l’historiographie du très haut Moyen Âge. L’article pourrait servir d’introduction à tout manuel contemporain consacré à la période, s’il n’était pas aussi extrême dans sa vision de la non-violence du processus et dans l’absence de rupture.

Ainsi, Remi de Reims n’est jamais qu’un noble romain qui préfère avoir comme gouverneur un « barbare » romanisé8 à un romain un peu plus « de souche », si l’on ose, Syagrius, dont ils se méfiaient9. Il s’agissait de conserver l’autorité, sans la laisser tomber entre les mains d’une Rome de moins en moins stable et de plus en plus distante, d’un Empire d’Orient bien trop éloigné, et de Wisigoths moins romanisés.

Avec ce récit, il devient évident que faire de Clovis le premier « roi des français » devient complètement arbitraire. Et Werner, ce récit terminé (peut-être criticable ça et là, mais qui est globalement cohérent) peut facilement railler la vision classique :

Où sont donc, face à cela, les racontars tardifs qu’on nous sert depuis des siècles ? Où est le barbare naïf, sorti de ses forêts, qui comprend à peine ce qui lui arrive ? [...] Rarement l’envergure d’un roi et de son action aura été aussi vite reconnue, avant d’être si profondément et si longuement méconnue, y compris des historiens qui disposaient pourtant des armes de la critique moderne10

La réécriture historiographique commence, selon Werner, dans le nord de la France, essentiellement de populations anciennement gallo-romaines, qui, insérées dans l’espace civique franc, en viennent à imaginer une conquête et un rejet des Romani, qui deviennent peu à peu assimilé aux aquitains par ceux qui vivent au nord de la Loire. Une fable complète née au VIIe-VIIIe, selon Eugen Ewig (mais si je trouve très séduisante l’hypothèse, j’ai toujours trouvé qu’Ewig s’avance beaucoup sans avoir tellement de sources pour étayer sa thèse).

On peut proposer une autre version (qui est en fait un peu la même chose, en résumé) : la complexité de la situation politique de l’époque ne se prêtait pas très bien à la transmission ; et le contexte avait dramatiquement changé (Rome, n’évoque pas les mêmes choses au Ve et au VIIIe siècle). D’où un récit mythique simplificateur, que Werner résume parfaitement : les Grands élisent Aegidius comme roi des Francs, abandonnant leur roi « naturel »,11 Childeric, forcé à l’exil ; de là on peut inventer une reconquête, qui devint par la suite carrément une conquête.

Werner passe un peu vite sur certains aspects. Ainsi, lorsqu’il écrit:

Ces rois n’ont ni inventé un autre Etat, ni appliqué une autre idée de l’Etat : non parce qu’ils en étaient incapables, mais parce qu’ils n’en avaient pas besoin. Leur rôle était autre: faire continuer la vie publique, harmoniser les intérêts des différentes populations de leur royaume, chacune gardant sa loi propre. [...] Mais, au-dessus de tous, du royaume et de son Eglise, il y avait toujours la potestas principalis, celle d’un princeps roi qui remplaçait désormais un princeps empereur.12

On peut lui reprocher de mettre de côté toute la réduction de la notion d’espace public à la suite de l’apparition des monarchies locales; on peut après tout garder les termes latins sans que leurs mots ne veulent plus dire grand chose. Il y a un point aveugle, fréquent chez les médiévistes à force de vouloir réhabiliter telle ou telle période, dédramatiser tel ou tel aspect : pourquoi, alors, ce décalage entre l’Empire et le Moyen Âge dans la res publica – que Karl-Ferdinand Werner nie carrément13   ? Ou bien la chose publique avait-elle déjà disparu – et quand ? Au milieu du Bas Empire ? Dès le Haut Empire ? Dès la chute de la République ? Avant même ? Peut-être ne faut-il pas tellement distinguer entre le clientélisme du noble franc et l’évergétisme du sénateur romain, et en un sens plutôt que « d’élever le barbare à la hauteur du romain » dans notre imaginaire, « rabaisser le romain au niveau du barbare ». Comme souvent avec les spécialistes du haut Moyen Âge, on a l’impression qu’ils voient la Renaissance – à qui nous devons l’opposition entre antiquité digne et civilisée et Moyen Âge « obscur » – comme une période de mythomanes (ou d’aveugles), ce qui n’est pas complètement faux mais est tout de même un peu exagéré. Dominique Barthélémy, dont on sait que je l’apprécie beaucoup, résumait parfaitement la difficulté dans un vieil article :

Il est vrai que les historiens actuels tendent tous à surmonter l’antinomie entre « Bas Empire » et « royaumes barbares » ; beaucoup placent la « transition » entre l’Antiquité et le « féodalisme » soit au IIIe siècle, soit au XIe siècle. Pour Ferdinand Lot, l’Antiquité tardive annonçait le Moyen Âge par son régime foncier et ses patronats, tandis qu’aujourd’hui l’on fait parfois « antiquisante » la société des temps carolingiens. Plus que tous autres, les VIe et VIIe siècles ont quelque chose d’interlope,d ‘ambivalent. Patrick Geary écrit de leur économie : « à première vue, l’acti ité commerciale de la fin de l’Antiquité se poursuit », mais « à mieux y regarder, on découvre une société archaïque, où les modalités de la circulation sont caractérisées par la guerre et le don ».14

Mais je suis très touché par la conclusion de Karl-Ferdinand Werner. Au XIIe siècle, nous dit-il15 le phénomène de réécriture de l’histoire, à fin d’identification, similaire à celui décrit par Ewig pour le nord de « la France » (terme totalement anachronique) au VII-VIIIe siècle, se reproduit à l’échelle de tout un royaume et apparaissent les « français » :

Le nom qui est en passe de devenir « national » transmet — et c’est cela qui compte dans notre perspective — le même héritage franc, puis français à toutes les populations du royaume : ils seront tous les enfants de Clovis et de Charlemagne. Ce n’est pas une « erreur », c’est l’« histoire voulue » par les hommes, d’abord par ceux qui occupaient le centre politique du pays, puis par une part de plus en plus importante de la « nation », finalement unie autour d’une royauté dont les traditions historiques se sont formées en une évolution séculaire. Nous devons la respecter comme un produit authentique de chacune des périodes qui ont formé cette histoire.16

C’est un peu vite dit (il y a tout de même une part « d’erreur entretenue » pas simple d’histoire voulue). Werner, à l’inverse, estime qu’il faut être sévère avec l’histoire du XIXe siècle, et louer « une coopération internationale longtemps réservée à l’histoire ancienne » (c’est oublier un peu vite que, sur ce point aussi, entre Allemands et Français, notamment, on s’est tout de même pas mal écharpé) qui a permis de débroussailler une série de mythes. Oui, en un sens, il faut respecter (ce qui ne signifie pas gober) ce roman national, mais en quoi exactement est-il un « produit authentique » ? Ici, Werner est un peu court, et c’est bien dommage.

Le Clovis glorieux de Werner17 mérite effectivement d’être dépoussiéré de l’image de simplet, et le Haut Moyen-Âge n’est certainement pas cette longue entrée dans la nuit qu’on a si souvent décrite. Evidemment, les enjeux sont ensuite de taille et les querelles historiographiques sont loin d’être éteintes ; elles prennent aujourd’hui la forme d’une guerrre entre partisans d’une admiration pour le Moyen Âge musulman et ceux qui refusent de voir un occident « en retard ».

Surtout, comme souvent, les médiévistes nous invitent à réfléchir à l’image de l’homme de pouvoir. Et à nous demander comment nos propres hommes politiques seront perçus, dans mille ans. Combien la rhétorique politique paraît plus puissante, parfois, à plusieurs siècles de distance, alors que sa grossièreté est évidente au contemporain ?

Notes & références
  1. Karl-Ferdinand Werner. « La « conquête franque » de la Gaule : itinéraires historiographiques d’une erreur », Bibliothèque de l’Ecole des chartes, 1996, 154-1, pp.7-45. Ce numéro était consacré à la question « Clovis chez les historiens ». On en trouvera la version PDF sur Persée, très exactement ici. []
  2. Houston Chamberlain, bien sûr, pas Arthur. Son oeuvre principale est intitulée Les fondements du XIXe siècle. Il s’agit d’un tas d’ânerie, très lourdement raciste et antisémite, dont les thèses prétendues étaient déjà totalement démontable au moyen des connaissances scientifiques de l’époque, mais qui fut salué un peu partout en Europe comme un monument d’érudition. Le Prix Busiris de l’histoire mériterait de s’appeler Prix Chamberlain : je ne sais plus si c’est dans ce livre ou un autre que notre auteur essaie de démontrer que Jésus était un « Aryen ». Il fallait l’oser. []
  3. Houston Chamberlain, La Genèse du XIXe siècle (Die Grundlagen des neunzehnten Jahrhunderts), 6e édition, Librairie Payot&Cie, Robert Godet, Paris, 1913 (1899), pp. 353-354. Le texte complet est disponible, pour ceux qui ont vraiment envie de se farcir cette prose, à cette adresse. []
  4. Avec des formules qui laissent pantois telle que celle-ci : « Pour comprendre ce mouvement du point de vue de la psychologie ethnique, il faut commencer par n’accorder aucune attention aux disputes dogmatiques sur la foi ». C’est Denis Crouzet qui serait content. []
  5. K.-F. Werner, Op.Cit. p. 15 []
  6. Et le juriste primitif, ou même sophistiqué, de croire que (a) le droit est le seul fournisseur de source pour cette période et (b) la science juridique contemporaine peut être employée pour interpréter le droit médiéval. []
  7. Il va sans dire que ma référence à Chamberlain, plus haut, ne doit nullement inviter à assimiler toute personne ayant défendue cette thèse à un racialiste proto-nazi. []
  8. C’est à dire non seulement « culturellement » romain, mais surtout accepté politiquement comme membre de l’Empire  : « La tombe de Childeric [E.R. - père de Clovis] à Tournai, découverte au XVIIe siècle, montre celui-ci vêtu en général romain avec les insignes de son rang et un insigne sigillaire portant l’inscription latine « CHILDIRICI REGIS » ce qui présuppose que sa dignité était reconnue par l’empire » (Ibid., p.24). Une partie de l’article, que je ne résume pas, donne plusieurs exemples qui montre combien la recherche de ces dernières années a démontré l’existence de « dynasties » germano-romaines. Quiconque veut savoir comment exactement s’opère la « fusion des élites » a tout intérêt à lire les pp.31-34 de l’article. []
  9. Sur la question de Syagrius, je renvoie, entre autre, à l’article de Werner, il s’agit d’un vaste débat historiographique extrêmement complexe. []
  10. Ibid, pp .30-31. []
  11. Le père de Syagrius, contemporain de Childéric, le père de Clovis []
  12. Ibid., p. 40. []
  13. « On parlait jadis d’un pouvoir public romain détruit par la conquête franque des rois barbares, qui se seraient partagé la Gaule comme un domaine privé. » (Ibid. p.44). C’est enterrer un peu vite la thèse. Le goût de Werner pour mettre en avant titres et formules juridiques lui a souvent valut des critiques – l’école de Werner est parfois appelée « hyper-romaniste » à cause de cela. De même, c’est une chose que de combattre la récupération de l’image du « germain », mais c’en est une autre de vider les différents peuples « barbares » de toute spécificité. []
  14. Dominique Barthélémy. La renaissance du XIIe siècle n’aura pas lieu. Bibliothèque de l’école des chartes. 1996, tome 154-2. pp. 607-624. Dans cet article absolument génial, très barthélémyen, l’auteur résume d’une très bonne formule les nombreuses critiques à K.-F. Werner : « confondre l’histoire des mots avec celle des notions » (p. 614). Il n’est pas non plus tendre avec le Bas Empire, et fait éclater la pertinence de la « règle de droit public » qui fait fantasmer tant d’antiquisants et de juristes. On peut – on doit ! – lire cet article ici. []
  15. En s’avançant un peu à mon sens, il faudrait compter beaucoup plus un vaste processus qui commence sérieusement à ce moment, mais je pense que c’est un raccourci. []
  16. Ibid., p. 43. []
  17. A qui on a pu parfois reprocher, du reste, une tendance à magnifier la noblesse médiévale, à louer son rôle voire à se plaindre de l’absence de ces valeurs dans la modernité. Je ne me prononcerai pas, pour ma part, sur cette querelle. []
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