Comme pour mon précédent billet, je vais partir d’une référence très, très connue : l’article de Michel Sot publié dans la revue des Annales en 1988, intitulé « Hérédité royale et pouvoir sacré avant 987″. Cet article essaie de comprendre le rôle de l’hérédité avant l’établissement de la dynastie capétienne, notamment grâce aux apports de l’anthropologie.
Nous commencerons par un petit rappel des faits sur la période étudiée (888-987) que le spécialiste pourra aisément sauter (à moins de vouloir corriger mes éventuelles erreurs) ; je résumerai ensuite l’article ; et enfin, j’essaierai d’en tirer quelques observations pertinentes pour la politique contemporaine.
« Francia occidentalis » confidential
Le lecteur a peut-être oublié le détail, il est vrai quelque peu complexe, de la période antérieure à l’élection de Hugues Capet (987). On peut rapidement résumer cette époque comme celle de la lente agonie du pouvoir Carolingien : 987 voit disparaître le dernier souverain de cette dynastie qui régnait depuis Pépin le Bref (715-768 – roi – élu – en 751), à la suite du pouvoir mérovingien.
En 888, l’Europe occidentale est divisée. L’immense royaume des Francs fut partagé par le traité de Verdun (843) entre les trois petits-fils de Charlemagne ; de ce partage est issu la Francie Occidentale sur laquelle nous nous pencherons.
Les choses ont commencé à se compliquer singulièrement à partir de 884. En théorie, Charles le Simple (879-929) aurait du régner à la mort de ses frères, Carloman II et et Louis III, qui trônaient ensemble sur la Francie Occidentale. Mais les Grands lui préfèrent un autre Carolingien, Charles le Gros, censé assurer la régence en attendant que Charles le Simple, qui n’a que 5 ans, soit en âge de régner. Charles le Gros est le dernier à régner de fait sur l’ensemble de l’Empire de Charlemagne, puisqu’il est déjà roi du reste des territoires de l’ancien Empire. Ca ne lui a pas réussi (il s’est fait déposer à l’Ouest comme à l’Est).
En 888, première crise dynastique dans la Francie occidentale : les grands du royaume déchoient Charles le Chauve et élisent Eudes Ier à sa place. Eudes appartient aux Robertiens, les ancêtres des Capétiens (Hugues Capet, le roi élu en 987, est l’arrière petit-fils de Robert le Fort, le père d’Eudes). Cette famille est très implantée dans le nord de la Francie occidentale, que l’on appelle alors la Neustrie. Mais certains reconnaissent malgré tout la légitimité (héréditaire) du Carolingien Charles le Simple, qui, en 888, a neuf ans. Dans l’une de ces péripéties complexe dont l’histoire médiévale a le secret, Charles est couronné en 893 (il a alors quatorze ans) par un groupe de Grands anti-Eudes. Eudes et Charles sont donc, en théorie, roi en même temps. On pense qu’une espèce d’accord est conclu : Eudes ne tentera pas de mettre sa propre descendance sur le trône, et Charles régnera de plein droit à sa mort. En 898, Charles devient donc le véritable roi de la Francie Occidentale.
L’histoire est cruelle pour Charles le Simple, puisque les grands du royaume le déposent à son tour en 922, et mettent à sa place un nouveau Robertien, qui les a mené à la révolte : Robert Ier, le frère d’Eudes. Victoire de courte durée : Robert meurt dans une bataille l’année suivante. Nous sommes en 923.
Charles le Simple est encore vivant, mais les grands ne veulent pas lui rendre la couronne, et élisent à sa place Raoul, membre d’une autre dynastie sur laquelle je ne vais pas m’appesantir, les Bosonides. Raoul sera roi de la Francie Occidentale entre 923 et 936. Il meurt sans laisser d’enfant mâle, et la question de la succession se pose à nouveau.
Les Grands pensent tout naturellement à Hugues le Grand, un Robertien, le fils de Robert Ier (et pour la suite : le père de Hugues Capet, le premier roi capétien). Hugues, intelligemment, laisse pourtant la couronne au fils de Charles le Simple (ce dernier étant mort pendant le règne de Raoul), Louis IV dit d’Outremer, parce que sa mère l’emporta en Angleterre pour le protéger lors de la chute de son père en 922. Les Carolingiens récupèrent le trône, à partir de 936, mais Hugues le Grand dispose alors d’un pouvoir considérable. A Louis IV succèdera Lothaire, son fils, qui règne entre 954 et 986. Et à Lothaire succède Louis V, dit le Fainéant, non qu’il était particulièrement paresseux, mais tout simplement qu’il n’eut rien le temps de faire (il ne « fit néant »), puisqu’il mourrut en 987 ; il a régné à peine plus d’un an et meurt sans laisser d’enfants. En 987 s’ouvre donc une nouvelle crise, qui se conclut par l’élection de Hugues Capet, fondateur des Capétiens. Et c’est ainsi que la dynastie la plus solide de l’histoire de France commence son règne, ininterrompu jusqu’en 1792 (bon, en trichant parfois un peu et en allant chercher des parents au 22ème degré, mais ne chipotons pas).
Résumons rapidement la situation : en 888, contre le régent Charles le Chauve, les Grands élisent un non-carolingien (Eudes). Celui-ci accepte de redonner, à sa mort (898), le pouvoir à un carolingien (Charles le Simple). Mais ce dernier est victime d’une révolte (922) menée par un non-carolingien (Robert), qui prend le pouvoir mais meurt peu après. Lui succède un non-carolingien (Raoul). A sa mort, un carolingien (Louis IV) revient sur le trône (936). Son fils (Lothaire) et son petit-fils (Louis V) règnent. Mais à la mort de Louis V, sans héritier, les Grands élisent Hugues Capet (987). Si vous ne devez retenir qu’une chose, c’est cette succession.
Il s’agit bien sûr d’une présentation extrêmement rapide, qui fait fi de tous les détails de lutte de pouvoir, et surtout de l’influence de nombreux facteurs (guerres – surtout invasions des « hommes du nord », les fameux normands à qui Charles le Simple donnera un territoire, pouvoir ecclésiastique, rivalités familiales, influence des autres héritiers de Charlemagne, etc.). L’article de Michel Sot va nous permettre d’y voir un peu plus clair…
Les deux sources de la légitimité
Les deux sources de la sacralité du pouvoir : le prêtre et le magicien
Le coeur de l’article s’ouvre par cette réflexion tirée de Luc de Heusch dans Le Pouvoir et le Sacré :
Quelle que soit sa forme juridique l’État est, métaphysiquement, un défi lancé à la mort, une négation de l’éphémère, un pont jeté entre le passé et l’avenir. En lui s’affirme la volonté d’éternité des sociétés humaines. Comme toute transcendance, l’État est nécessairement pétri de sacralité.
Heusch distingue deux pôles du sacré : le magique et le religieux. Le magique est l’expression d’un pouvoir individuel (et potentiellement la révolte), le religieux exprime un pouvoir collectif (et potentiellement la soumission) ; comme le résume très bien Michel Sot : « Pour être bref, on peut dire que le pouvoir magique est rupture, et le pouvoir religieux continuité ». Ces structures peuvent être retrouvées dans les royautés africaines (c’est en grande partie l’oeuvre de Luc de Heusch), mais on les distingue aussi dans les mythes indo-européens. Michel Sot cite ainsi la distinction que Dumézil opère dans la Rome royale entre d’un côté la celeritas, le pouvoir jeune et royal de la « violence créatrice », pouvoir magique, de l’autre la gravitas, pouvoir des êtres plus âgés, pouvoir religieux. Lorsque la monarchie devient une République, c’est le pouvoir religieux, le sénat des anciens, qui l’emporte. Lorsque la République est peu à peu dirigée par des Imperatores, c’est au contraire le retour du pouvoir magique.
Plus encore, si le pouvoir magique se conquiert par l’exploit, le pouvoir religieux est acquis, généralement par la naissance. En ce sens, la monarchie élective est proche du pouvoir magique, la monarchie héréditaire proche du religieux.
Le sacre, captation du pouvoir religieux par le pouvoir magique
La cérémonie du sacre offre un exemple particulièrement frappant de cette question. Lorsque les Carolingiens arrachent aux Mérovingiens le pouvoir, ils sont confrontés à ce vieux problème : ils ont pour eux le pouvoir magique, mais non le pouvoir religieux. Les Mérovingiens ont pour eux leur lignée, la longueur de leur règne. Et les premières tentatives de révolution de palais des Carolingiens échouent. C’est pour obtenir la légitimité religieuse que Pépin le Bref se tourne vers le Pape et invente le Sacre ; le Pape reconnaît que pour le respect de « l’ordre des choses » il faut que celui qui dispose du vrai pouvoir soit reconnu comme Roi. Bref, la plus haute autorité religieuse peut élever le pouvoir magique. Mais elle le fait pour le bien de la continuité, comme le montre fort bien cet exemple cité par Michel Sot :
Le 28 juillet 754, le pape Etienne II lui-même, venu en France demander à Pépin son aide contre les Lombards, réitère le sacre et ordonne la consécration des fils de Pépin, Charles et Carloman, avant de renouveler la bénédiction de Bertrade. Et notre principale source ajoute : « En même temps, il confirme de sa bénédiction, par la grâce de l’Esprit aux sept langues de feu, les premiers d’entre les Francs, et les astreignit tous par la menace de l’interdit et la peine de l’excommunication à ne jamais prétendre à l’avenir élire un roi né des reins d’un autre que ceux-là même que la piété divine a jugé bon d’exalter et qu’elle a décidé, par l’intercession des saints apôtres, de confirmer et de consacrer par la main du très saint pontife, leur vicaire »
D’une certaine manière, Pépin, dont le Pape a le plus grand besoin, peut ainsi gagner sur tous les tableaux : il devient Roi, mais élimine la puissance du pouvoir magique pour ceux qui voudraient lui jouer le même tour. L’un des grands problèmes de Pépin est l’existence de l’élection par les grands, qui représente une menace pour tout pouvoir dynastique (on l’a nettement vu dans le rappel des événements du IXe et Xe siècle). Comme le dit très bien Michel Sot, s’il fallait que le Pape menace d’excommunication celui qui voudrait élire un Roi qui ne soit pas de cette lignée, c’est bien que le principe héréditaire n’était pas acquis.
Suivons le rappel de notre auteur sur la difficile question de l’élection. L’élection est unanime, la notion de majorité n’existe pas ; l’élection, surtout, est à prendre dans un sens religieux (les electi sont les « élus de Dieu »). Elle est donc beaucoup plus un rite de représentation de la volonté divine qu’un « vote ».
Résumons donc la situation conceptuelle. Nous avons une royauté qui combine pouvoir magique (le roi a pour lui des exploits) et religieuse (le roi est désormais dans une lignée sacrée). Mais une partie de ce pouvoir religieux échappe à la monarchie et reste entre les mains chrétiennes :
Ainsi se dégage une complexe dialectique du pouvoir sacré entre le magique et le religieux, et, à l’intérieur du religieux, entre un religieux anthropologique (structurel), caractérisé par l’hérédité royale et un religieux chrétien qui a ses propres gérants (le clergé), à la limite son propre royaume (l’Église), mais qui intervient dans la sacralisation du pouvoir royal par les pratiques de l’élection et du sacre.
Eudes Ier, roi magicien
Pépin n’est pas parvenu à « verrouiller » sa dynastie. Précisément parce que l’élément magique reste une force toujours vive dans l’histoire politique. Le cas le plus flagrant est l’élection d’Eudes en 888. Charles III dit le Gros, régnait sur la Francie orientale autant que sur l’occidentale. Mais, dans les deux royaumes, on le juge incapable de gouverner. Les Francs de l’Est le déposent en 887, les Francs de l’ouest auraient pu le faire à peu près aussi vite, mais ils n’étaient pas d’accord entre eux sur son successeur. Un jeu géopolitique complexe se dessine : Eudes est en opposition avec Gui de Spolète, l’autre prétendant au trône. Les deux ne sont pas des Carolingiens. Mais il y a un troisième joueur, celui que les Francs de l’Est ont placé sur leur trône: Arnulf, qui lui, est de sang carolingien, donc, selon les règles de l’hérédité, pourrait prétendre à la couronne de la Francie Occidentale. Tout cela aurait pu très mal finir, mais Eudes remporte une glorieuse victoire contre les Danois la Saint-Jean Baptiste de 888 ; ce signe (magique et religieux à la fois ; magique, la victoire guerrière, religieuse, le jour particulièrement bien choisi dans le calendrier chrétien) l’impose sur ses adversaires, et Arnulf lui-même reconnaîtra Eudes comme Roi.
Cette victoire de 888 n’est pas la première, et Eudes s’est surtout fait connaître lors de la défense de Paris contre les Normands. Les ecclésiastiques locaux décrivent un siège héroïque qui opposent des chrétiens aux païens, Eudes étant le meneur des premiers. Surtout, chose extrêmement importante, le défenseur en chef de Paris était l’évêque Gozlin. Il meurt pendant le siège, et Eudes, comte de Paris, lui succède à la tête de la défense de la ville – on voit là encore le pouvoir symbolique de cette succession.
Encore ne faut-il pas exagérer la puissance d’Eudes. On a vu que Pépin le Bref, au moment de remplacer le pouvoir mérovingien par celui de sa famille, avait du établir à son profit des règles d’hérédité, sous peine d’excommunication. Toute prise de pouvoir crée bien des ennemis (ce dont les chroniqueurs, notamment de la Francie orientale, se désolent, plaidant plus pour l’hérédité ; les rois qui doivent leur pouvoir à leur vaillance risquent de multiplier les conflits et diviser l’Europe ). Beaucoup de nobles – et parmi eux, un personnage de première importance, l’archevêque Foulques de Reims – reconnaissent donc Charles le Simple comme roi en 893, alors qu’Eudes est occupé en Aquitaine. Comment, institutionnellement, cette double royauté s’est-elle traduit ? On n’en est pas très sûr, les sources de l’époque étant assez évasives. Michel Sot semble parier sur un pouvoir de fait d’Eudes. Et les sources tendent à ne reconnaître le pouvoir de Charles le Simple qu’à partir de la mort d’Eudes (en 898).
Le plus important est sans doute là : Eudes, malgré le soutien relatif du pouvoir religieux, n’est pas parvenu à se concilier l’une des figures les plus importantes pour prendre le pouvoir dans la Francie occidentale, l’archevêque de Reims. Et s’il a été apprécié pour sa capacité à repousser les normands, les Grands finissent par revenir dans le giron carolingien ; Eudes ne fonde pas de dynastie.
De Charles le Simple à Louis IV : le vide du pouvoir religieux
Donc, en 898, Charles le Simple monte sur le trône. En 920, les Grands se révoltent contre lui. La cause exacte de la révolte n’est pas sûre (nous manquons cruellement de source sur cette période). L’une des explications les plus fréquemment avancée, notamment par les Annales de Flodoard de Reims, tient à un favori du roi, Haganon, dont Charles ne voulait pas se défaire. On lui reproche de ne pas consulter suffisament les autres puissants et d’écouter cette espèce d’homo novus. Malgré les efforts de l’archevêque de Reims (qui n’est plus Foulques, lequel s’est fait assassiner par le comte de Flandres pour récupérer une abbaye, mais Hervé), la révolte reprend en 922; Charles doit s’enfuir, avec le fameux Haganon, en Lotharingie. C’est à cette occasion que Robert (le frère d’Eudes) est élu et sacré roi à Reims.
Les sources deviennent franchement hostiles à Charles (qui a probablement du se montrer quelque peu expéditif avec des membres du clergé, ce qui ne vous assurait pas, à l’époque, une bonne presse auprès des générations futures), donc il convient de garder un certain esprit critique ; mais apparemment, Charles aurait attaqué un dimanche (un moyen sûr de s’attirer l’inimitié des clercs ), le 15 juin, à Soissons. Pour ne pas arranger son cas, il aurait engagé dans son armée des normands (non-chrétiens). Robert meurt au cours de la bataille, mais son camp l’emporte. Charles est défait et doit à nouveau s’enfuir.
Les Grands élisent alors Raoul, le gendre de Robert (la raison exacte n’est pas certaine). Raoul verra son règne quelque peu empoisonné par une espèce de Kissinger du Xe siècle, Herbert de Vermandois, qui parvient, en 927, par traitrise, à capturer Charles le Simple, et le garde en captivité ; il peut ainsi à tout moment menacer de le remettre sur le trône (ce qui suppose que la légimité de Charles le Simple reste réelle). La mort de Charles en 929 compromet quelque peu ce plan. Comme le résume très bien Michel Sot, à propos de Robert et Raoul : « Ces rois sont victorieux, mais sans plus ». Faute de réelle sacralité religieuse, on revient donc à nouveau aux carolingiens, et c’est ainsi que Louis IV d’Outremer peut remonter sur le trône à la mort de Raoul (936).
888-936 vu en 995
Disons le tout net : il y a un grand problème avec 987 : la principale source est Richer de Reims, homme très sympathique, très cultivé (formé par Gerbert d’Aurillac « aka » Sylvestre II remarquable Pape et érudit exceptionnel), mais tellement amoureux de l’antiquité latine qu’il a une petite tendance à plagier de gros morceaux d’auteurs latins et à les transposer à son époque (Michel Sot, plus diplomatique, dit sobrement : « il a le goût des classiques latins »), quand il n’invente pas complètement. Notons enfin qu’il est très pro-Hugues.
Richer a pourtant un grand intérêt, notamment parce que dans son texte principal (Congressus gallorum, « les luttes des gaulois » ) reprend l’ensemble de la période 888-987. Si notre historien considère qu’en 888, le roi « de droit » est Charles le Simple, tout en justifiant le choix d’Eudes ; celui-ci est à nouveau décrit comme un guerrier exceptionnel, seul capable de repousser les Normands. La révolte de 920 est présenté comme illégitime, et Robert est un traître, nonobstant ses qualités militaires. Richer semble toujours du côté de Charles le Simple, et estime légitime l’attaque de Soissons. La bataille est toujours alors une espèce de jugement de Dieu, et, comme le dit fort bien Michel Sot, en la matière, le jugement est des plus ambigu : défaite de Charles, mais mort de Robert. Richer ne dit pas de mal de Raoul ; mais, chose importante, à la mort de Raoul, il lui paraît normal que ce soit les Grands qui doivent décider, faute d’héritier, qui doit occuper le trône. D’après Richer de Reims, Hugues le Grand , le fils de Robert, décida de lui même de ne pas briguer la couronne. Hugues expose, très probablement, la pensée de Richer ; Robert est mort parce que, bien que sacré et élu dans les formes, il s’agissait au fond d’une usurpation : il y avait déjà un roi légitime (Charles), et il ne peut y en avoir qu’un. Pourquoi revenir aux Carolingiens ? Le discours de Hugues, toujours réécrit par Richer, est simple : Raoul était un bon roi, mais, sans la légitimité des Carolingiens, il ne pouvait empêcher les dissensions internes et les disputes.
Le retour de Louis IV d’Outremer compté par Richer est parfaitement décrite par Michel Sot :
Richer reprend ce que nous savions par Flodoard du retour de Louis IV à Boulogne, de son accueil par le duc et des serments des grands prêtés sur le rivage même. Il ajoute pourtant un court récit qui fait figure d’anecdote mais qui n’est pas sans importance. « Puis, le duc amène en hâte un cheval orné d’insignes royaux. Au moment où il veut mettre le roi en selle, le cheval fait des écarts de tous côtés ; mais Louis, d’un bond agile, saute brusquement, sans étriers, sur ce cheval hennissant. Cela plut à tous et provoqua la reconnaissance de tous (quod etiam fuit omnibus gratum ac multae gratulationis provocatio) ». Ne peut-on y voir une résurgence de l’exploit héroïque qui viendrait révéler le caractère magique du roi et conforter le droit du sang ?
Notre auteur résume ainsi cinquante années d’agitation du pouvoir royal :
Appliquées aux élévations royales de la période 888-936, ces catégories nous permettent de présenter Eudes comme le type même du roi magicien, héros vainqueur, incontesté. Du côté du pôle magique du pouvoir, se trouvent également, quoiqu’à un moindre degré, Robert et Raoul. Au contraire, le roi « religieux », c’est Charles le Simple, roi dynastique dont le règne se trouve contesté et amputé à ses deux extrémités par les royautés magiques d’Eudes et de Robert. Et le rappel de la conception chrétienne du pouvoir royal éclaire la déposition de Charles le Simple dont le caractère royal s’est altéré vers 920. Quant à l’avènement de Louis IV, c’est certes le retour au roi dynastique, mais par la volonté du duc vainqueur et avec la résurgence littéraire de l’exploit hippique dans le récit de Richer.
L’élection d’Hugues Capet
987 voit donc s’opposer deux souverains pour l’élection : le premier est un Carolingien, Charles de Lorraine (très exactement de Basse-Lotharingie), fils de Louis IV d’Outremer, qui est une espèce de raté de la politique. A la mort de son père, son frère aîné Lothaire hérita de tout le royaume (contrairement à la tradition Carolingienne de partage du royaume entre les fils). Charles a conspiré à gauche à droite, sans trop parvenir à grand chose (le détail en est tellement complexe que je vous l’épargne). Comme le résume très bien Michel Sot : « Ni vainqueur, ni ministre de Dieu, Charles n’a que le droit du sang ». A l’inverse, Richer (et, sur place, l’archevêque Adalbéron de Reims) présente Hugues comme sage et puissant, disposant donc de ses deux atouts qui manquent à Charles. Tout se résume donc à une opération arithmétique.
De la sacralité du pouvoir au XXIe siècle
Qu’apporte cet article au lecteur de 2011 ? Bien des choses. D’abord, il offre une lecture de la concurrence pour le pouvoir au Xe-XIe siècle qui est plus subtile que l’image mentale que nous en avons (il dessine en creux un système de check and balance médiéval dont l’appareil complexe mérite une certaine admiration). Ensuite, il peut nous tirer un sourire, dans la mesure où il se prête si facilement à une transposition contemporaine. La présidentielle de 2012 pourrait voir bien des scénarios « tirés » de 888-987. Ce pourrait être Sarkozy-Eudes auquel les grands retirent leur soutien en 893, laissant son règne s’arrêter sans hérédité (un Sarkozy ne faisant pas de second mandat suite à la difficulté à maintenir son socle électoral et ses soutiens dans les élites). Ce pourrait être Sarkozy-Raoul, ayant bénéficié d’une situation favorisée (gendre du précédent Roi) et de quelque talents, mais insuffisants, ne pouvant renverser la tradition de la Ve République et ne parvenant plus à tenir son royaume. Ce pourrait être aussi, une autre forme du Sarkozy-Eudes, celui qui, même en 893, semble avoir conservé le pouvoir pendant cinq ans après le sacre d’un autre Roi.
Revenons à Luc de Heusch; le début du paragraphe cité par Michel Sot, absent de l’article, mérite d’être cité : « Si [le lien entre pouvoir et sacré] se relâche au cours de l’histoire, jamais encore il ne s’est dénoué. ». En d’autres termes, ce qui valait en 987 vaut encore, même si cela peut être dans une moindre mesure, en 2011. On doit bien sûr se garder d’appliquer des concepts comme pouvoir religieux / pouvoir magique d’une façon systématique, au risque de confondre le réel et la grille de lecture.
Mais la Ve République, plus encore que nombre de démocraties, se prête facilement à une interprétation en ces termes (et je ne prétends nullement être le premier à le faire ; l’opposition entre Président et Premier Ministre prend des visages variés, et les métaphores possibles sont nombreuses ). Elle permet, dans son idée d’origine, un partage des rôles entre le pouvoir magique et le pouvoir religieux ; pouvoir âgé, continu et religieux du Président de la République, pouvoir jeune, agité et incertain du Premier Ministre . Pourtant, loin d’une interprétation constitutionnelle plate, qui ne tiendrait pas compte des réalités du pouvoir, le quinquennat de Nicolas Sarkozy a parfaitement révélé que cette distinction « institutionnelle » ne tenait pas toujours. A l’heure actuelle, le pouvoir magique semble bien plus du côté de la présidence, et la continuité mesurée du côté du Premier Ministre. Comme toujours, le contenu constitutionnel est une coquille dont on fait un peu ce que l’on veut.
L’opposition entre Chirac et Sarkozy en 2002-2007 fait quelque peu penser à l’opposition entre Robertiens et Carolingiens. Je ne ferais pas une comparaison continue, l’exercice étant artificiel. Mais on peut en retirer l’idée suivante : contre le pouvoir religieux de Chirac, emprunt de gravitas, Nicolas Sarkozy a fait le pari du pouvoir magique (« Tout est possible ! »), de la celeritas (un mot qui lui convient assez bien). Luc de Heusch estime que les sociétés se tournent vers le pouvoir magique lorsqu’elles sont jeunes ou lorsqu’elles sont sclérosées, vers le pouvoir religieux lorsqu’elles sont entre ces deux extrêmes. Le résultat électoral de 2007 montre que l’analyse des électeurs les amenait à penser que leur pays était sclérosé.
Dans ce sens, le pari de Nicolas Sarkozy (se « représidentialiser ») est-il une bonne idée ? Les chefs de gouvernement qui optent pour la « rupture », justifiée ou non, sont souvent réélus : Reagan a fait deux mandats, Thatcher a tenu plus de dix ans au pouvoir. Et je pense que le « pouvoir magique » est plus que jamais nécessaire au candidat. Du reste, nombre de personnalité à droite semblent faire cette analyse, qui, tout en se désolant du manque de popularité du Président de la République, entendent bien soutenir l’actuel Président, parce qu’il dispose de cette image (à tort ou à raison, mais ce n’est pas cela qui nous intéresse ici). On ne voit pas très bien qui pourrait croire à un Nicolas Sarkozy assagi, « ayant changé » à nouveau ; on ne voit pas très bien du reste l’intérêt d’un Nicolas Sarkozy endossant ce costume. A l’inverse, le pari d’une majorité de candidats à la primaire du P.S., de « représidentialisation », et donc de détournement du pouvoir magique, n’est pas nécessairement le plus avisé.
Ce qui me paraît frappant, à la lecture de l’article de Sot, c’est que nul ne peut réellement accumuler sur sa personne un pouvoir magique et un pouvoir religieux. L’individu n’a pour lui-même que le pouvoir magique. Il faut une institution pour l’oindre d’un pouvoir religieux. Et il faut que cette institution soit suffisamment indépendante pour que cette caution est un sens. Les primaires socialistes sont en train de construire ce qui manque si cruellement à l’UMP, à ce titre.
Enfin, la lutte contre les extrêmes, qui doit être un travail commun des deux principaux partis (et, sans doute, d’un éventuel parti centriste si le Modem, le Nouveau Centre et les Radicaux pouvaient reconstituer une UDF), ne passe pas par le pouvoir religieux mais par le pouvoir magique. Il est probable qu’il faudra donc, de tout côté, plaider « la rupture » au risque de laisser un pouvoir magique se développer sur les marges du spectre politique.
Notes & références