Le problème de la mobilité sociale
Mon frère (qui réponds au doux et hellénique pseudonyme de Paxatagore) s’est remis à bloguer et a signé récemment un billet très intéressant sur le lieu commun selon laquelle la France est une « société de statuts ». Si j’adhère pleinement à ce lieu commun, Paxatagore estime qu’on peut avoir quelques réserves à ce sujets – le statut est un donné anthropologique, et non uniquement un particularisme gaulois. De fait, pour apporter de l’eau à son moulin, on pourrait évoquer cette une étude extrêmement citée de l’OCDE sur la mobilité sociale en Europe : on constate que la France n’est pas un trop mauvais élève en la matière : elle reste derrière les pays scandinaves, mais, globalement, la mobilité y est plus forte qu’en Angleterre.
Il n’y a pourtant pas tellement lieu de se féliciter de ces résultats, qui restent très insatisfaisants : l’observatoire des inégalités (s’appuyant sur l’INSEE) notait qu’en 2003, sur la tranche des 40-59 ans, seul 10 % des fils d’ouvriers devenaient cadres (contre 52 % des fils de cadres). Multiplier les études comparatives est intéressant, mais atteint vite une limite ; la mobilité sociale est une chose très complexe, qui s’apprécie dans d’innombrables domaines : au travail, dans le corps des représentants politiques, dans les nivaux d’éducations, etc. La notion de statut déborde, par ailleurs, celle de la mobilité sociale : on peut avoir très bien réussi dans l’existence (au hasard, être président de la République) et être victime de snobisme (au hasard, à cause d’une propension aux cigares et aux montres voyantes).
Le problème de la formation
Dans son billet, Paxatagore estime qu’il ne faut pas trop blâmer, du reste, les statuts, puisqu’ils sont pourvoyeurs de sécurité (et sans doute, représentent une incitation à réussir) ; il suffirait de gommer certains « mauvais aspects » pour que le système soit globalement satisfaisants. Tout en appréciant la solidité du raisonnement, je ne peux me départir d’un certain scepticisme à l’endroit d’une partie de sa réflexion. Ainsi, il blâme le fait que :
dans aucune organisation juridique de ma connaissance il n’est prévu que les acteurs (notaires, magistrats, greffiers, avocats) disposent d’un temps spécifique et régulier à consacré à la mise à jour de leurs connaissance
Ce avec quoi je suis globalement d’accord ; mais lorsque par la suite il affirme :
Cela devrait être quasiment une obligation pour tout employeur de financer, chaque mois, quelques heures de formation à tous ses salariés. Et une obligation pour les salariés de se former. C’est peut être là où il faudrait mettre les 60 000 postes promis par le nouveau président de la République.
Je ne suis pas tout à fait d’accord avec la vision d’ensemble. On notera qu’il existe déjà un droit à la formation, en France (20h / ans cumulable sur 6 ans), mais, d’expérience, celui-ci est clairement sous-employé. En outre, la formation est, par bien des aspects, un milieu d’escrocs, où l’on fait payer des fortunes sous prétexte d’avoir une preuve « officielle » des connaissances acquises – en somme, on revient aux statuts. Cela coûte cher à l’entreprise, cher à ceux qui financent eux-mêmes leur formation, et d’un effet discutable. Nombre de mes collègues, au sein des entreprises où j’ai pu travailler, passaient ainsi des heures de formation d’anglais, généralement en pure perte. Lire Newsweek (probablement la publication en langue anglaise la plus accessible au débutant) régulièrement leur aurait, au prix modique d’un abonnement, été à mon sens plus utile. Il me paraît plus productif, à ce compte, de multiplier les échanges interprofessionnels dans des structures associatives.
Ainsi, pour parler d’un domaine que je connais (l’informatique et la prestation de service), imaginons deux stratégies différentes entre des SSII (Société de Service en Ingénierie Informatique). Un point rapide sur les SSII pour les lecteurs qui ne connaissent pas le principe. Ces entreprises embauchent des ingénieurs et des consultants, qu’elles « louent » ensuite à d’autres entreprises – c’est une prestation((C’est déjà, en soi, un gros parasite, puisqu’elle sert surtout à offrir aux entreprises clientes une flexibilité de la main d’oeuvre que le marché de l’emploi français, par sa rigidité, empêche. En toute bonne justice, je me dois donner les arguments principaux à la défense de ce système : cela permet aux entreprises clientes de se concentrer sur leur coeur de métier ; pour l’employé de SSII, c’est l’assurance de ne pas avoir de période de « vaches maigres ». En effet, si sa société ne trouve pas de client, il perçoit malgré tout son salaire et ne perds que son variable, s’il en disposait.)). Le problème, pour la SSII, est que nombre de ses clients vont demander des technologies et des compétences différentes, et que la concurrence sur le marché est féroce. Ainsi, untel voudra un développeur C ; tel autre voudra un développeur Java, spécialiste de telle base de donnée, maîtrisant tel framework ; un autre encore cherchera plutôt un chef de projet à même de faire un travail à mi-chemin entre management et ingénierie. Pour dégager une marge, les SSII engagent massivement de jeunes employés, ce qui permet d’avoir des salaires bas ; en contrepartie, elles vont devoir placer des employés avec peu d’expérience et un domaine de compétence nécessairement réduit.
Les stratégies de formation
De là, plusieurs stratégies sont possibles :
- La spécialisation absolue dans une technologie. C’est un investissement dangereux, puisque les technologies périment et sont plus ou moins employées selon les modes du moment ; en outre, la plupart des systèmes d’informations et des entreprises utilisent plusieurs technologies, et rare est l’informaticien qui ne doit intervenir que dans un domaine. L’avantage, c’est que l’entreprise peut vraiment capitaliser de l’expérience là dessus. Maintenant, le domaine informatique est tellement vaste qu’en pratique, même en ne choisissant qu’un langage de développement, par exemple, il reste une infinité d’éléments variables : les bases de données, les systèmes d’exploitations, les méthodologies de développement, etc. En outre, les employés ayant bien compris qu’être spécialisé n’est pas leur intérêt (trop dangereux), ils tendent à ne pas vouloir rester dans ce genre de structure.
- Une stratégie hybride : l’entreprise embauche en fonction des besoins ; licencie les employés trop spécialisés lorsqu’une technologie n’est plus demandée (ou connaît une baisse conjoncturelle de demande) ; et, en cas de besoin, paiera une formation à ses employés s’il faut à tout prix une technologie peu utilisée, ou si on cherche un profil tellement particulier qu’il est plus facile de former quelqu’un qui s’en rapproche que de chercher l’oiseau rare. C’est, en gros, ce que j’ai toujours vu pratiquer (en trois ans, je n’ai eu à ce jour qu’une seule formation – obligatoire : procédures de sécurité dans des immeubles de grandes hauteurs ; et ça n’était pas dans une SSII ; la formation était en outre dispensée « en interne » et non par une boîte extérieure). A l’occasion, les entreprises clientes formeront en outre leurs prestataires (la qualité de ces variations varient infiniment; très souvent, il s’agit en fait d’un gros powerpoint ou d’un document word à lire, parfois d’un cours en ligne suivi de QCM). Le reste est appris « en pratiquant », notamment grâce à des chefs de projets suffisamment intelligent pour essayer de former leurs troupes et créant des équipes complémentaires, ou les connaissances peuvent être échangées.
- Imaginons maintenant une troisième stratégie. Lorsque ses employés ne sont pas « loués » (ce qu’on appelle un intercontrat), la société laisse un temps considérable à ses employés pour se former. Elle les incite à se rendre dans une de ces nombreuses conventions qui se tiennent pour parler d’une technologie. A la rigueur, elle offre un crédit de formation, non en heures, mais directement en euros. Elle a, naturellement, une bibliothèque abondante où trouver des livres sur les dernières technologies. Elle met au service de ses employés des environnements de tests sur la plupart des langages employés. Elle organise des moments d’échanges, non simplement le soir pour les passionnés sans familles, mais aussi dans la journée. Elle n’hésite pas, du reste, à vérifier que ses employés actuellement en mission chez un client, ne se trouvent pas dans un moment de creux où on pourrait les rapatrier au siège le temps de participer à ce genre d’occasion. Surtout, elle incite la formation à venir, non du haut, par des experts certifiés et hors de prix, mais au sein même de l’entreprise : après tout, si elle les a recruté, c’est qu’ils sont censés être compétents.
Inutile de dire qu’aucune SSII (à ma connaissance, en tout cas !) n’a sérieusement recours à cette troisième stratégie. Pour d’innombrables raisons:
1°) Blocage des employés, qui parfois n’ont simplement pas envie d’apprendre une nouvelle technologie (ou de la communiquer aux autres – pourquoi perdre son propre avantage compétitif ?) ou pas celles qu’on leur propose (je plaide coupable : je n’accepterais jamais une formation COBOL).
2°) Manque d’intérêt de la société : former coûte cher, un employé mieux formé coûte encore plus cher ; mieux vaut employer des petits jeunes sortant de l’école, où on leur aura appris telle ou telle technologie dont on a besoin.
3°) Manque de moyens : former prends du temps, il faut organiser tout ça, les managers ont d’autres tableaux excels à fouetter (les managers éventuels qui me lisent excuseront, j’espère !, cette caricature).
4°) Le matériel de pointe pour être bien formé est en anglais. Or, bon nombre des employés ne maîtrisent pas suffisamment cette langue (autant le dire tout de suite : un informaticien qui n’a pas appris à maîtriser suffisamment l’anglais après deux ou trois années de pratique a 99 % de chances d’être un mauvais informaticien ou en tout cas quelqu’un qui fait très, très peu d’autoformation – et à mon avis un informaticien qui ne s’autoforme pas n’est pas un bon informaticien).
4°) Manque de confiance dans les employés, dans les cas les plus paranoïaques.
5°) Mais surtout, surtout, surtout : à l’exception du papelard d’une formation payée, tout ceci ne correspond pas à la demande des clients.
L’expérience précède l’essence
Qu’est-ce que veulent les clients ? Ils veulent quelqu’un qui ait généralement au minimum deux ans d’expérience dans une technologie donnée, plus un éventail de compétences variés (appuyés sur l’expérience, là encore). Et là on entre dans un paradoxe bien connu des gens du métier. Vous maîtrisez une technologie (au hasard, le Java). Vous aimeriez connaître une autre technologie (au hasard, le C#). Vous êtes un employé consciencieux, et vous apprenez le C# dans votre coin. Un jour, ça y est, vous êtes certain que vous avez atteint un bon niveau dans le langage, à force de pratique. Vous allez voir votre manager, fièrement, pour l’en informer. Dans 90 % des cas, il va hausser les épaules et répondre : « Oui, mais t’as pas d’expérience ». En d’autres terme : pour être vendu sur un projet C#, il vous faudra avoir déjà été vendu sur un projet C#. Le problème devient évidemment plus grand avec l’âge : à la rigueur, dans la vingtaine, on peut facilement vous mettre sur un projet en tant que « junior », vous êtes là pour faire vos armes. Passé trente ans, cela devient déjà beaucoup plus difficile (vous coûtez déjà cher à votre entreprise, elle veut vous vendre cher à votre client, son intérêt n’est pas de vous mettre sur un domaine que vous ne maîtrisez pas).
Autant le dire : c’est très profondément stupide. Le Java et le C#sont singulièrement proches (je ne vais pas rentrer dans le détail, parce qu’il y a de grandes chances que mon lecteur n’ait aucune notion d’informatique, et ce billet est déjà long). Bien sûr, il y a aussi quelques différences importantes. Mais si vous maîtrisez le Java, vous n’aurez pas (trop) de difficultés à maîtriser le C#. Joel Spolsky, développeur et entrepreneur très célèbre dans le milieu informatique américain, a fait un excellent et célèbre billet intitulé The Perils of JavaSchools (« les dangers des écoles du Java »), où il s’inquiète de ce que les nouveaux développeurs sont souvent formés par l’apprentissage du Java. Il estime qu’il y a deux « techniques » (et non technologie) qu’un développeur doit comprendre dans la vie : ce qu’on appelle les pointeurs (pour les non-informaticiens qui ont des notions de linguistes : les pointeurs, ça n’est jamais que la distinction signifiant / signifié en un poil plus compliqué) et la récursion (pour les non-informaticiens : si vous voulez comprendre la récursion, lisez Gödel, Escher, Bach; l’auteur est un peu irritant mais vulgarise admirablement un grand nombre de sujets). Si on maîtrise les pointeurs et la récursion, on est en mesure de comprendre tout le reste. Je serais un peu plus nuancé et général à la fois que Spolsky : si on maîtrise un sujet à la fois complexe et essentiel à un domaine, on peut comprendre une infinité de sujets connexes (et même, jusqu’à un certain point, distants). Je pense, contre Spolsky, qu’une grande maîtrise de l’architecture logicielle suppose un raisonnement suffisamment logique pour comprendre les pointeurs et la récursion ; je pense, avec lui, qu’il est déplorable qu’un informaticien ne maîtrise pas le fonctionnement des pointeurs (je suis biaisé sur la récursion : je m’en sers, j’y arrive, mais j’ai du mal).
Or le marché de l’emploi, dans son ensemble, exige surtout de vous que vous ayez de l’expérience dans une technologie mais ne vous fais pas confiance pour être simplement intelligent et adaptatif parce que vous maîtrisez les bases. En d’autres termes, dans le système français, on préfère l’expérience à la connaissance de l’essence d’un domaine.
Confiance, flexibilité, autonomie
Je pense au fond que réfléchir en terme de « statuts », de « mobilité » et de « formation », c’est partir avec les mauvais concepts. La mobilité, au fond, repose sur l’idée qu’il y a des paliers, des statuts ; on la pense du reste trop souvent sur un plan générationnel, quand il faudrait la penser à bien plus brève échelle (je suis très content qu’un fils d’ouvrier devienne cadre ; je suis encore plus content si un ouvrier peut devenir cadre ; et il ne me dérange en rien qu’un mauvais cadre soit rétrogradé). La formation, c’est encore, en un sens, nourrir l’obsession du statuts. Contre ce trio, je propose plutôt trois notions opposées. L’obsession du statut est à mon sens l’une des grandes causes de la société de défiance analysée par Algan et Cahuc. Elle suppose une société hiérarchique, napoléonienne, en ordre de bataille, ou la discipline se substitue à la confiance. Or l’entreprise, au fond, repose beaucoup plus sur la confiance que sur la discipline et la hiérarchie.
Contre la mobilité il faut préférer la flexibilité : c’est un état d’esprit. Il faut admettre, parfois, qu’on s’est fourvoyé dans tel ou tel poste, telle ou telle mission, tel ou tel emploi, pour combattre l’influence néfaste du principe de Peter. Il faut aussi admettre que tel ou tel a, sur un sujet, voire sur l’intégralité d’un domaine !, de meilleures notions que vous. Il faut ne pas voir un échec comme la remise en cause de tout une vie. Il faut ne pas voir un succès comme un accomplissement éternel. Oui, ça n’est probablement pas le « donné anthropologique », pour reprendre le raisonnement de Paxatagore, mais l’homme est cet animal qui refuse en partie son donné anthropologique.
Contre la formation, il faut préférer l’autonomie. Le monde du travail demande à ses employés une immense autonomie ; dans le même temps, il n’en fournit guère les moyens à ses employés. Parce que précisément, le monde du travail en France (tous ses acteurs, salariés, cadres et patrons, autant que ses règles, qu’elles soient tirées des habitudes ou du droit) n’admet pas suffisamment qu’il repose sur la confiance et la flexibilité. Il y a un point sur lequel je suis parfaitement d’accord avec Paxatagore :
Faire en sorte que l’école favorise l’amour de l’apprentissage et non l’accumulation de la connaissance. Ça serait bien que 500 ans après Montaigne, on s’efforce enfin de rechercher une pédagogie et un mode d’évaluation qui favorise les têtes « bien faites » et non les têtes « bien pleines ».
C’est évidemment un très vaste problème, qui déborde largement du cadre de ce billet. Mais le diagnostic général me paraît juste (je suis sans doute biaisé, parce que je me considère plus comme une tête bien faite que comme une tête bien pleine !). Mais là où je partage pas l’avis de mon frère, c’est qu’il me semble verser dans l’idée selon laquelle il faut investir dans l’école ou dans la formation et qu’on en verra les fruits. Ce n’est pas faux, bien sûr. Mais l’école n’est pas que l’usine de la nouvelle génération ; elle est aussi le reflet de la société actuelle.
On transforme beaucoup plus l’école quand on transforme la société, qu’on ne transforme la société quand on transforme l’école. Et il en va de même pour le monde du travail et la formation.
Pour conclure, il va sans dire que je ne suis pas naïf au point de croire que changer les mots suffit à changer le réel, comme ce billet, en le relisant, pourrait en donner l’impression. Et il est évident qu’il faut changer au moins en partie notre modèle éducatif (en se concentrant sur l’essence et en faisant confiance à l’intelligence des gens), et non simplement « changer la société ». Mais dans le même temps, je reste convaincu qu’on sort de la société de statut non simplement en augmentant la qualité de l’enseignement ou en créant une obligation de formation. La solution est d’aller donc directement contre la « sécurité du statut ». Non en saccageant complètement notre modèle social, bien sûr ; mais en promouvant le risque, en permettant aux entreprises, aux salariés d’expérimenter. Je pense que le plus efficace serait de rendre le marché du travail moins rigide, mais d’une part il est complètement improbable que le gouvernement socialiste à venir le fasse ; d’autre part, ça serait aller directement contre les attentes d’une majorité des français. En attendant de les convaincre, et pour les convaincre, on pourrait à tout le moins favoriser ceux qui prennent des risques. Cela peut se faire par des incitations économiques (favoriser fiscalement un employeur qui recrute des gens sans exiger qu’ils correspondent à un profil type). Cela peut aussi se faire par la promotion, au sein des institutions (publiques ou privées) de ceux qui ont cet état d’esprit – avec une idée cohérente : ils ne resteront pas à cette place très longtemps, sans quoi on aura simplement recyclé les possesseurs du statut sans vraiment remédier aux racines profondes du mal.
