Statuts, mobilité et formation

Le problème de la mobilité sociale

Mon frère (qui réponds au doux et hellénique pseudonyme de Paxatagore) s’est remis à bloguer et a signé récemment un billet très intéressant sur le lieu commun selon laquelle la France est une « société de statuts ». Si j’adhère pleinement à ce lieu commun, Paxatagore estime qu’on peut avoir quelques réserves à ce sujets – le statut est un donné anthropologique, et non uniquement un particularisme gaulois. De fait, pour apporter de l’eau à son moulin, on pourrait évoquer cette une étude extrêmement citée de l’OCDE sur la mobilité sociale en Europe : on constate que la France n’est pas un trop mauvais élève en la matière : elle reste derrière les pays scandinaves, mais, globalement, la mobilité y est plus forte qu’en Angleterre.

Il n’y a pourtant pas tellement lieu de se féliciter de ces résultats, qui restent très insatisfaisants : l’observatoire des inégalités (s’appuyant sur l’INSEE) notait qu’en 2003, sur la tranche des 40-59 ans, seul 10 % des fils d’ouvriers devenaient cadres (contre 52 % des fils de cadres). Multiplier les études comparatives est intéressant, mais atteint vite une limite ; la mobilité sociale est une chose très complexe, qui s’apprécie dans d’innombrables domaines : au travail, dans le corps des représentants politiques, dans les nivaux d’éducations, etc. La notion de statut déborde, par ailleurs, celle de la mobilité sociale : on peut avoir très bien réussi dans l’existence (au hasard, être président de la République) et être victime de snobisme (au hasard, à cause d’une propension aux cigares et aux montres voyantes).

 

Le problème de la formation

Dans son billet, Paxatagore estime qu’il ne faut pas trop blâmer, du reste, les statuts, puisqu’ils sont pourvoyeurs de sécurité (et sans doute, représentent une incitation à réussir) ; il suffirait de gommer certains « mauvais aspects » pour que le système soit globalement satisfaisants. Tout en appréciant la solidité du raisonnement, je ne peux me départir d’un certain scepticisme à l’endroit d’une partie de sa réflexion. Ainsi, il blâme le fait que :

dans aucune organisation juridique de ma connaissance il n’est prévu que les acteurs (notaires, magistrats, greffiers, avocats) disposent d’un temps spécifique et régulier à consacré à la mise à jour de leurs connaissance

Ce avec quoi je suis globalement d’accord ; mais lorsque par la suite il affirme :

Cela devrait être quasiment une obligation pour tout employeur de financer, chaque mois, quelques heures de formation à tous ses salariés. Et une obligation pour les salariés de se former. C’est peut être là où il faudrait mettre les 60 000 postes promis par le nouveau président de la République.

Je ne suis pas tout à fait d’accord avec la vision d’ensemble. On notera qu’il existe déjà un droit à la formation, en France (20h / ans cumulable sur 6 ans), mais, d’expérience, celui-ci est clairement sous-employé. En outre, la formation est, par bien des aspects, un milieu d’escrocs, où l’on fait payer des fortunes sous prétexte d’avoir une preuve « officielle » des connaissances acquises – en somme, on revient aux statuts. Cela coûte cher à l’entreprise, cher à ceux qui financent eux-mêmes leur formation, et d’un effet discutable. Nombre de mes collègues, au sein des entreprises où j’ai pu travailler, passaient ainsi des heures de formation d’anglais, généralement en pure perte. Lire Newsweek (probablement la publication en langue anglaise la plus accessible au débutant) régulièrement leur aurait, au prix modique d’un abonnement, été à mon sens plus utile. Il me paraît plus productif, à ce compte, de multiplier les échanges interprofessionnels dans des structures associatives.

Ainsi, pour parler d’un domaine que je connais (l’informatique et la prestation de service), imaginons deux stratégies différentes entre des SSII (Société de Service en Ingénierie Informatique). Un point rapide sur les SSII pour les lecteurs qui ne connaissent pas le principe. Ces entreprises embauchent des ingénieurs et des consultants, qu’elles « louent » ensuite à d’autres entreprises – c’est une prestation((C’est déjà, en soi, un gros parasite, puisqu’elle sert surtout à offrir aux entreprises clientes une flexibilité de la main d’oeuvre que le marché de l’emploi français, par sa rigidité, empêche. En toute bonne justice, je me dois donner les arguments principaux à la défense de ce système : cela permet aux entreprises clientes de se concentrer sur leur coeur de métier ; pour l’employé de SSII, c’est l’assurance de ne pas avoir de période de « vaches maigres ». En effet, si sa société ne trouve pas de client, il perçoit malgré tout son salaire et ne perds que son variable, s’il en disposait.)). Le problème, pour la SSII, est que nombre de ses clients vont demander des technologies et des compétences différentes, et que la concurrence sur le marché est féroce. Ainsi, untel voudra un développeur C ; tel autre voudra un développeur Java, spécialiste de telle base de donnée, maîtrisant tel framework ; un autre encore cherchera plutôt un chef de projet à même de faire un travail à mi-chemin entre management et ingénierie. Pour dégager une marge, les SSII engagent massivement de jeunes employés, ce qui permet d’avoir des salaires bas ; en contrepartie, elles vont devoir placer des employés avec peu d’expérience et un domaine de compétence nécessairement réduit.

 

Les stratégies de formation

De là, plusieurs stratégies sont possibles :

- La spécialisation absolue dans une technologie. C’est un investissement dangereux, puisque les technologies périment et sont plus ou moins employées selon les modes du moment ; en outre, la plupart des systèmes d’informations et des entreprises utilisent plusieurs technologies, et rare est l’informaticien qui ne doit intervenir que dans un domaine. L’avantage, c’est que l’entreprise peut vraiment capitaliser de l’expérience là dessus. Maintenant, le domaine informatique est tellement vaste qu’en pratique, même en ne choisissant qu’un langage de développement, par exemple, il reste une infinité d’éléments variables : les bases de données, les systèmes d’exploitations, les méthodologies de développement, etc. En outre, les employés ayant bien compris qu’être spécialisé n’est pas leur intérêt (trop dangereux), ils tendent à ne pas vouloir rester dans ce genre de structure.

- Une stratégie hybride : l’entreprise embauche en fonction des besoins ; licencie les employés trop spécialisés lorsqu’une technologie n’est plus demandée (ou connaît une baisse conjoncturelle de demande) ; et, en cas de besoin, paiera une formation à ses employés s’il faut à tout prix une technologie peu utilisée, ou si on cherche un profil tellement particulier qu’il est plus facile de former quelqu’un qui s’en rapproche que de chercher l’oiseau rare. C’est, en gros, ce que j’ai toujours vu pratiquer (en trois ans, je n’ai eu à ce jour qu’une seule formation – obligatoire : procédures de sécurité dans des immeubles de grandes hauteurs ; et ça n’était pas dans une SSII ; la formation était en outre dispensée « en interne » et non par une boîte extérieure). A l’occasion, les entreprises clientes formeront en outre leurs prestataires (la qualité de ces variations varient infiniment; très souvent, il s’agit en fait d’un gros powerpoint ou d’un document word à lire, parfois d’un cours en ligne suivi de QCM). Le reste est appris « en pratiquant », notamment grâce à des chefs de projets suffisamment intelligent pour essayer de former leurs troupes et créant des équipes complémentaires, ou les connaissances peuvent être échangées.

- Imaginons maintenant une troisième stratégie. Lorsque ses employés ne sont pas « loués » (ce qu’on appelle un intercontrat), la société laisse un temps considérable à ses employés pour se former. Elle les incite à se rendre dans une de ces nombreuses conventions qui se tiennent pour parler d’une technologie. A la rigueur, elle offre un crédit de formation, non en heures, mais directement en euros. Elle a, naturellement, une bibliothèque abondante où trouver des livres sur les dernières technologies. Elle met au service de ses employés des environnements de tests sur la plupart des langages employés. Elle organise des moments d’échanges, non simplement le soir pour les passionnés sans familles, mais aussi dans la journée. Elle n’hésite pas, du reste, à vérifier que ses employés actuellement en mission chez un client, ne se trouvent pas dans un moment de creux où on pourrait les rapatrier au siège le temps de participer à ce genre d’occasion. Surtout, elle incite la formation à venir, non du haut, par des experts certifiés et hors de prix, mais au sein même de l’entreprise : après tout, si elle les a recruté, c’est qu’ils sont censés être compétents.

Inutile de dire qu’aucune SSII (à ma connaissance, en tout cas !) n’a sérieusement recours à cette troisième stratégie. Pour d’innombrables raisons:

1°) Blocage des employés, qui parfois n’ont simplement pas envie d’apprendre une nouvelle technologie (ou de la communiquer aux autres – pourquoi perdre son propre avantage compétitif ?) ou pas celles qu’on leur propose (je plaide coupable : je n’accepterais jamais une formation COBOL).

2°) Manque d’intérêt de la société : former coûte cher, un employé mieux formé coûte encore plus cher ; mieux vaut employer des petits jeunes sortant de l’école, où on leur aura appris telle ou telle technologie dont on a besoin.

3°) Manque de moyens : former prends du temps, il faut organiser tout ça, les managers ont d’autres tableaux excels à fouetter (les managers éventuels qui me lisent excuseront, j’espère !, cette caricature).

4°) Le matériel de pointe pour être bien formé est en anglais. Or, bon nombre des employés ne maîtrisent pas suffisamment cette langue (autant le dire tout de suite : un informaticien qui n’a pas appris à maîtriser suffisamment l’anglais après  deux ou trois années de pratique a 99 % de chances d’être un mauvais informaticien ou en tout cas quelqu’un qui fait très, très peu d’autoformation – et à mon avis un informaticien qui ne s’autoforme pas n’est pas un bon informaticien).

4°) Manque de confiance dans les employés, dans les cas les plus paranoïaques.

5°) Mais surtout, surtout, surtout : à l’exception du papelard d’une formation payée, tout ceci ne correspond pas à la demande des clients.

 

L’expérience précède l’essence

Qu’est-ce que veulent les clients ? Ils veulent quelqu’un qui ait généralement au minimum deux ans d’expérience dans une technologie donnée, plus un éventail de compétences variés (appuyés sur l’expérience, là encore). Et là on entre dans un paradoxe bien connu des gens du métier. Vous maîtrisez une technologie (au hasard, le Java). Vous aimeriez connaître une autre technologie (au hasard, le C#). Vous êtes un employé consciencieux, et vous apprenez le C# dans votre coin. Un jour, ça y est, vous êtes certain que vous avez atteint un bon niveau dans le langage, à force de pratique. Vous allez voir votre manager, fièrement, pour l’en informer. Dans 90 % des cas, il va hausser les épaules et répondre : « Oui, mais t’as pas d’expérience ». En d’autres terme : pour être vendu sur un projet C#, il vous faudra avoir déjà été vendu sur un projet C#. Le problème devient évidemment plus grand avec l’âge : à la rigueur, dans la vingtaine, on peut facilement vous mettre sur un projet en tant que « junior », vous êtes là pour faire vos armes. Passé trente ans, cela devient déjà beaucoup plus difficile (vous coûtez déjà cher à votre entreprise, elle veut vous vendre cher à votre client, son intérêt n’est pas de vous mettre sur un domaine que vous ne maîtrisez pas).

Autant le dire : c’est très profondément stupide. Le Java et le C#sont singulièrement proches (je ne vais pas rentrer dans le détail, parce qu’il y a de grandes chances que mon lecteur n’ait aucune notion d’informatique, et ce billet est déjà long). Bien sûr, il y a aussi quelques différences importantes. Mais si vous maîtrisez le Java, vous n’aurez pas (trop) de difficultés à maîtriser le C#. Joel Spolsky, développeur et entrepreneur très célèbre dans le milieu informatique américain, a fait un excellent et célèbre billet intitulé The Perils of JavaSchools (« les dangers des écoles du Java »), où il s’inquiète de ce que les nouveaux développeurs sont souvent formés par l’apprentissage du Java. Il estime qu’il y a deux « techniques » (et non technologie) qu’un développeur doit comprendre dans la vie : ce qu’on appelle les pointeurs (pour les non-informaticiens qui ont des notions de linguistes : les pointeurs, ça n’est jamais que la distinction signifiant / signifié en un poil plus compliqué) et la récursion (pour les non-informaticiens : si vous voulez comprendre la récursion, lisez Gödel, Escher, Bach; l’auteur est un peu irritant mais vulgarise admirablement un grand nombre de sujets). Si on maîtrise les pointeurs et la récursion, on est en mesure de comprendre tout le reste. Je serais un peu plus nuancé et général à la fois que Spolsky : si on maîtrise un sujet à la fois complexe et essentiel à un domaine, on peut comprendre une infinité de sujets connexes (et même, jusqu’à un certain point, distants). Je pense, contre Spolsky, qu’une grande maîtrise de l’architecture logicielle suppose un raisonnement suffisamment logique pour comprendre les pointeurs et la récursion ; je pense, avec lui, qu’il est déplorable qu’un informaticien ne maîtrise pas le fonctionnement des pointeurs (je suis biaisé sur la récursion : je m’en sers, j’y arrive, mais j’ai du mal).

Or le marché de l’emploi, dans son ensemble, exige surtout de vous que vous ayez de l’expérience dans une technologie mais ne vous fais pas confiance pour être simplement intelligent et adaptatif parce que vous maîtrisez les bases. En d’autres termes, dans le système français, on préfère l’expérience à la connaissance de l’essence d’un domaine.

 

Confiance, flexibilité, autonomie

Je pense au fond que réfléchir en terme de « statuts », de « mobilité » et de « formation », c’est partir avec les mauvais concepts. La mobilité, au fond, repose sur l’idée qu’il y a des paliers, des statuts ; on la pense du reste trop souvent sur un plan générationnel, quand il faudrait la penser à bien plus brève échelle (je suis très content qu’un fils d’ouvrier devienne cadre ; je suis encore plus content si un ouvrier peut devenir cadre ; et il ne me dérange en rien qu’un mauvais cadre soit rétrogradé). La formation, c’est encore, en un sens, nourrir l’obsession du statuts. Contre ce trio, je propose plutôt trois notions opposées. L’obsession du statut est à mon sens l’une des grandes causes de la société de défiance analysée par Algan et Cahuc. Elle suppose une société hiérarchique, napoléonienne, en ordre de bataille, ou la discipline se substitue à la confiance. Or l’entreprise, au fond, repose beaucoup plus sur la confiance que sur la discipline et la hiérarchie.

Contre la mobilité il faut préférer la flexibilité : c’est un état d’esprit. Il faut admettre, parfois, qu’on s’est fourvoyé dans tel ou tel poste, telle ou telle mission, tel ou tel emploi, pour combattre l’influence néfaste du principe de Peter. Il faut aussi admettre que tel ou tel a, sur un sujet, voire sur l’intégralité d’un domaine !, de meilleures notions que vous. Il faut ne pas voir un échec comme la remise en cause de tout une vie. Il faut ne pas voir un succès comme un accomplissement éternel. Oui, ça n’est probablement pas le « donné anthropologique », pour reprendre le raisonnement de Paxatagore, mais l’homme est cet animal qui refuse en partie son donné anthropologique.

Contre la formation, il faut préférer l’autonomie. Le monde du travail demande à ses employés une immense autonomie ; dans le même temps, il n’en fournit guère les moyens à ses employés. Parce que précisément, le monde du travail en France (tous ses acteurs, salariés, cadres et patrons, autant que ses règles, qu’elles soient tirées des habitudes ou du droit) n’admet pas suffisamment qu’il repose sur la confiance et la flexibilité. Il y a un point sur lequel je suis parfaitement d’accord avec Paxatagore :

Faire en sorte que l’école favorise l’amour de l’apprentissage et non l’accumulation de la connaissance. Ça serait bien que 500 ans après Montaigne, on s’efforce enfin de rechercher une pédagogie et un mode d’évaluation qui favorise les têtes « bien faites » et non les têtes « bien pleines ».

C’est évidemment un très vaste problème, qui déborde largement du cadre de ce billet. Mais le diagnostic général me paraît juste (je suis sans doute biaisé, parce que je me considère plus comme une tête bien faite que comme une tête bien pleine !). Mais là où je partage pas l’avis de mon frère, c’est qu’il me semble verser dans l’idée selon laquelle il faut investir dans l’école ou dans la formation et qu’on en verra les fruits. Ce n’est pas faux, bien sûr. Mais l’école n’est pas que l’usine de la nouvelle génération ; elle est aussi le reflet de la société actuelle.

On transforme beaucoup plus l’école quand on transforme la société, qu’on ne transforme la société quand on transforme l’école. Et il en va de même pour le monde du travail et la formation.

 

Pour conclure, il va sans dire que je ne suis pas naïf au point de croire que changer les mots suffit à changer le réel, comme ce billet, en le relisant, pourrait en donner l’impression. Et il est évident qu’il faut changer au moins en partie notre modèle éducatif (en se concentrant sur l’essence et en faisant confiance à l’intelligence des gens), et non simplement « changer la société ». Mais dans le même temps, je reste convaincu qu’on sort de la société de statut non simplement en augmentant la qualité de l’enseignement ou en créant une obligation de formation. La solution est d’aller donc directement contre la « sécurité du statut ». Non en saccageant complètement notre modèle social, bien sûr ; mais en promouvant le risque, en permettant aux entreprises, aux salariés d’expérimenter. Je pense que le plus efficace serait de rendre le marché du travail moins rigide, mais d’une part il est complètement improbable que le gouvernement socialiste à venir le fasse ; d’autre part, ça serait aller directement contre les attentes d’une majorité des français. En attendant de les convaincre, et pour les convaincre, on pourrait à tout le moins favoriser ceux qui prennent des risques. Cela peut se faire par des incitations économiques (favoriser fiscalement un employeur qui recrute des gens sans exiger qu’ils correspondent à un profil type). Cela peut aussi se faire par la promotion, au sein des institutions (publiques ou privées) de ceux qui ont cet état d’esprit – avec une idée cohérente : ils ne resteront pas à cette place très longtemps, sans quoi on aura simplement recyclé les possesseurs du statut sans vraiment remédier aux racines profondes du mal.

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Le recul du politique

Nous sortons d’un temps fort de la vie politique. Ce n’est pas simplement la fin de la campagne présidentielle. C’est également la fin de ce que, faute de meilleur terme, on pourrait appeler les « années du sarkozysme ». Le sarkozysme n’étant pas compris comme une idéologie (loin s’en faut), mais comme un style et une affirmation forte du pouvoir politique. La défaite de Sarkozy, le faible score de Jean-Luc Mélenchon, sont deux signes, à mon sens, d’un certain épuisement des français face à la parole et l’action politique.

Le primat du politique se définit par la conviction que « tout est possible » (volontarisme) et qu’on peut imposer une certaine vision au réel, ce qui amène parfois à des propos mensongers ou délirants (Mélenchon parlait hier soir d’une « marée de gauche », on en est très loin, participe tout à fait de cela ; dans l’autre camp, souvenez vous des propos de Buisson sur la probable victoire de son candidat). Le primat du politique engendre aussi souvent un discours sur l’identité, qui vise à redéfinir le champ de la citoyenneté ; celui-ci peut être élargi ou rétréci. Enfin, ce primat amène aussi à une critique de la technocratie, voire au-delà des « corps intermédiaires ». L’élection d’un candidat qui proposait un consensus assez flou, lui-même produit de la technocratie, m’amène à penser que nous sortons globalement de cette phase politique. Contrairement à ce qu’on peut penser, la technocratie n’est pas le contraire des libertés économique (les entreprises sont remplies de technocrates, et il faut bien comprendre que « technocratie » n’est pas un synonyme de « fonction publique », loin s’en faut), n’est pas le contraire de la liberté politique (on peut parfaitement choisir d’être gouverné par des technocrates et ne pas les reconduire au cours des élections suivantes) et n’est pas le contraire de la liberté de pensée (croire que la technocratie repose sur une pensée unique, c’est avoir une bien mauvaise connaissance des technocrates). Elle va parfois contre ces libertés ; elle ne leur est pas substantiellement opposée. A l’inverse, une trop grande puissance du politique menace parfois les libertés économiques, le dernier quinquennat nous l’a bien montré, je crois, ; de même peut-il empiéter sur la stabilité (autant que la respectabilité) des institutions judiciaires. Surtout, le primat du politique tend à une polarisation parfois extrême du débat public qui, si elle est parfois nécessaire, n’est pas toujours saine.

Il n’y avait, en somme, que trois enjeux majeurs pour cette campagne à mon sens :

1°) La question des flux migratoires. Derrière les apparences, il y a fondamentalement un consensus : aucun candidat du second tour ne proposait réellement une liberté totale des flux migratoires sur le territoire. A titre personnel, je le regrette. Il y aura, en réalité, assez peu de différences, je le crains, entre le président sortant et François Hollande sur ce terrain, même si l’abandon des quotas pourrait à tout le moins rendre moins inhumaine la traque aux immigrés ; elle n’en restera pas moins une chose terrible, une injustice, et un manquement profonds aux principes de la République. Gageons tout de même que le discours moins identitaire, le droit de vote accordé, pour les élections municipales, aux étrangers, démontrera que la paranoïa de certains n’a pas lieu d’être.

2°) Les questions institutionnelles. « Le président normal » cher à François Hollande promet, certainement, un président plus en retrait. La soirée électorale de France 2, qui insistait avec une lourdeur épouvantable sur le fils de François Hollande, montre que nous sommes loin d’avoir quitté la tentation monarchique de la Ve République. Plusieurs pistes ont été évoquées par François Hollande, comme la limitation du pouvoir de nomination du président de la République.  D’autres réformes seraient envisageables. C’est un problème très complexe, qui ne se règle pas simplement à coup de modifications de la constitution. S’il ne faut pas trop attendre de François Hollande, homme d’appareil, cela n’interdit pas tout espoir  : c’est souvent de l’intérieur même de l’appareil que viennent les réformes.

3°) Et enfin, le plus important à mon sens, l’opposition entre deux politiques, qui ne peuvent être menées qu’à l’échelle européenne : politique d’austérité ou politique de relance. Ce clivage transcende, très largement, le conflit gauche-droite, et il est essentiellement technocratique. Technocratique, parce qu’il repose sur les analyses d’économistes. Technocratique, parce que les solutions passeront non simplement par le vote des populations, mais aussi par la recherche d’un compromis inter-étatique qui sera obtenu par la négociation et l’action des diplomaties européennes. Nous aurions pu avoir un débat intelligent et intéressant sur cette question. J’avoue qu’en la matière, ma religion est loin d’être faite. A la place, ce débat n’a été que survolé, et les arguments étaient faible. Assimiler la politique d’austérité à « l’effort », à une nécessité morale, ou au « bon sens économique » me paraît peu convaincant, contre-productif et stupide. Justifier la relance au nom seul d’un dogme keynésien, d’un idéal de justice ou d’une réaffirmation de la puissance du politique n’emporte pas plus l’adhésion, n’est pas nécessairement plus efficace et ne témoigne pas d’une vive intelligence. Mais ce débat aurait-il vraiment pu avoir lieu ? J’en doute. Ce n’est pas que la démocratie ne le permet pas; c’est que, pour l’heure, le niveau moyen de compréhension des mécanismes en jeu est trop faible. Parce que l’éducation est insuffisante, d’une part. Parce que le système est trop complexe, d’autre part. Ce n’est pas un but raisonnable, à court terme, que d’espérer que ces deux problèmes soient réglés. Aussi ne faut-il pas accorder trop d’importance à cette élection, ni même aux législatives : la question essentielle, celle qui aura le plus d’impact sur notre mode de vie, sera tranchée autrement.

On ne pouvait donc qu’être déçu par cette campagne et par son résultat, quel qu’il fût. La première question aura été, en réalité, plus ou moins escamotée. La seconde question ne se règle pas à coup d’élection. La dernière, encore moins, et si on aurait pu au moins rêver d’un exposé sérieux de deux doctrines contradictoires, il faut se résigner à admettre qu’il n’a pas eu lieu.

Voilà donc pour le passé : fin d’un temps fort politique, campagne décevante mais ce n’est pas une surprise, et domination probable, à venir, de la technocratie, sans qu’il y ait lieu de s’en plaindre. Qu’en est-il de l’avenir ?

Le discours de l’UMP était bien rodé, comme à son habitude : « il serait dangereux que le P.S. ait entre ses mains tous les pouvoirs ». Ceux-là même qui voulaient passer par le referendum pour que les contre-pouvoirs relatifs que constituent les corps intermédiaires soient court-circuités tiennent aujourd’hui un discours bien différent. C’est de bonne guerre. Et en même temps, cette rhétorique est irresponsable : si on se retrouvait avec une majorité de droite à l’Assemblée Nationale, mais un Sénat et un Président de gauche, le pouvoir serait pratiquement paralysé. De surcroît, il faut être réaliste : tenant le pouvoir national, la gauche va désormais perdre avec constance toutes les élections locales, permettant à la droite de redécouvrir les joies des collectivités territoriales. On se retrouvera donc avec une majorité de gauche, sans doute plurielle, probablement assez faible, et une mainmise des fonctions publiques par les socialistes qui ne va pas durer.

La vraie question est donc l’avenir de la droite. A mon sens, elle doit, pour rebondir, abandonner trois choses :

1°) La tentation bonapartiste du grand homme. C’est très bien de tout expliquer par « l’anti-sarkozysme », mais encore faut-il expliquer l’anti-sarkozsyme lui-même ! Et dire que tout vient de médias partisans n’est guère convaincant. Malgré les couleurs des vêtements de certaines de ses présentatrices, TF1 reste un média plutôt favorable à la droite. Idem pour le Figaro. La peur de devenir une « machine à perdre » et la phobie du « combat des chefs », bref, le contre-exemple désastreux du P.S. ne va pas aider l’U.M.P. à franchir ce cap.

2°) La tentation de séduire les extrêmes. Le discours identitaire n’est pas compatible, à mon sens, avec une droite moderne. Pour ma part, je ne demande qu’à voter à droite (par pitié, qu’on dérégule complètement le marché du travail et qu’on fasse s’effondrer le taux de chômage de ce pays !). Mais je ne voterais pas pour un parti qui blâme les étrangers. J’admettrais volontiers un discours assimilationniste et une hostilité de principe au multiculturalisme, pour peu qu’on reste dans les limites du raisonnable. De même, adopter une posture tribunicienne contre « les élites » est ridicule quand on est un parti de gouvernement. Soit on est des élites et on assume, et on ne crache pas dans la soupe, soit on joue au jeu des tribuns, mais on ne peut pas faire les deux à la fois. Notons que le couplet sur le « parisianisme » et l »‘ignorance du pays réel » ne tient plus : la soirée de Tulle montre bien que les socialistes ne représentent pas uniquement un électorat d’urbains.

3°) La tentation du politique. Oui, les buts de la droite doivent rester une transformation profonde du pays : libéralisation du marché du travail, suppression ou au moins aménagement considérable du statut de la fonction publique, défense de l’idée de libre concurrence et lutte perpétuelle contre le protectionnisme. Mais ce doivent être des buts à long terme. Il ne sera pas possible de tout faire d’un coup. Il ne faut pas promettre la rupture. Plutôt qu’une idéologie, la droite doit défendre une méthode, inverse de celle de Sarkozy : moins de loi, moins de multiplication des impôts de toutes natures, moins de mécanismes régulateurs complexes. Plutôt qu’une table rase des régulations, elle doit progressivement déréguler. Sans aller chercher le conflit dès que possible. Ainsi, plutôt que d’aller se battre sur les allocations chômages et la formation, bataille discutable et où trouver un consensus sera très difficile, il est plus intéressant de simplifier la création d’entreprises. Il faudrait aussi un jour que la droite se décide à écouter ses économistes plutôt qu’à défendre des mesures phares : on cherchera longtemps une défense valable de la défiscalisation des heures supplémentaires. A mon sens, l’un des grands critères pour mesurer la capacité à convaincre de la droite sera le nombre d’actifs qui votent à droite.

Bref, la question reste, à mon avis, de savoir si la droite va accepter le retour en force d’un rythme technocratique. Ce n’est pas un retour définitif. Ceux qui aimaient le caractère passionné et volontariste de Sarkozy, qui voudraient que cela continue, peuvent se rassurer : la surcharge politique revient toujours d’une manière ou d’une autre. Mais, dans l’immédiat, ce n’est plus dans l’ère du temps. J’écrivais il y a quelques années un billet, où je suggérais à la gauche d’arrêter de prétendre que la République était menacée sous prétexte que Nicolas Sarkozy était président. S’il y a beaucoup à redire sur le quinquennat qui vient de s’achever, et si Nicolas Sarkozy a tendu à de nombreuses reprises les verges pour se faire battre, il faut surtout espérer à présent que la gauche va se calmer sur les anathèmes et essayer de formuler une réponse cohérente à la crise européenne et aux problèmes structurels de la France. De son côté, la droite doit abandonner la rhétorique de la panique, selon laquelle l’arrivée de Hollande est un cataclysme.

La technocratie a, bien sûr, d’innombrables défauts. Espérons que les années à venir nous rappellerons qu’elle a aussi des qualités. Il faut, en somme, une sortie des passions. Les extrémistes voudront les faire revenir : le travail des partis de gouvernement sera d’être plus convaincant. La gauche qui va désormais gouverner, autant que la droite qui se trouvera dans l’opposition, ont beaucoup de travail pour convaincre les Français. Ils ne jugeront pas en fonction des avancées des buts politiques de chacun, si noble soient-ils : quelques progrès sociaux symboliques, quelques prises de positions fermes çà ou là, très bien. Mais le vrai déterminant restera le chômage, le pouvoir d’achat, le taux des prélèvements obligatoires, la croissance. Peut-on me blâmer, au regard des années précédentes, de faire, en la matière, plus confiance aux technocrates qu’aux politiques ?

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Fragments d’un discours libéral (II)

Suite de ce billet. Je m’étais arrêté à l’idée qu’il faut appréhender le libéralisme « comme pris dans une série d’antinomies ». On peut, d’un parcours rapide, distinguer trois antinomies saillantes : le libéralisme est une démarche critique autant qu’un projet ; il postule que sa puissance transformatrice repose sur une série d’éléments intransformables ; il suppose de puissantes mutations mais qui doivent être entreprises de façon autonomes. On va y revenir plus en détail.

Il faudrait dire, avant toute chose, que le libéralisme est une idéologie ; et que ce n’est pas un gros mot. Nombre de commentateurs, qui se revendiquent du libéralisme, manient le terme « d’idéologie » en lui prêtant un sens péjoratif, essentiellement par opposition à la Grande Idéologie qui a dominé entre 1880 et les années  1970. Je n’emploie pas le terme de Grande Idéologie par simple goût théâtral, mais aussi parce qu’il est difficile de la définir. Le marxisme était évidemment très puissant alors, mais on ne peut pas non plus ignorer les différentes formes de socialismes. Bref : dominait une idéologie défendant la puissance et la légitimité du souverain, fondée sur une conception plus ou moins holiste (le tout transcende ses parties) de la politique et de l’économie, dans laquelle l’expropriation n’était pas un tabou.

Le discours libéral est, à l’origine, un discours critique; il naît comme critique de l’absolutisme ; et il renaît comme critique de la Grande Idéologie. C’est le premier paradoxe du libéralisme, mais le plus familier. Il est à la fois une critique relative et une construction absolue. Mais rien ne le distingue, en cela, de tous les enfants des lumières : ni les idéologies centrées sur la philosophie de l’histoire hégélienne, ni la révolution conservatrice des fascismes, ne sont autre chose que des critiques. Cette forme critique du discours explique que nous pouvons nous trouver dans une situation où le paysage idéologique est dominé par l’inspiration libérale (1970 à nos jours), et pourtant lire régulièrement le contraire. De même qu’une société marxiste connaît des critiques sur sa gauche. Cela signifie aussi que toutes les critiques du libéralisme ne sont pas anti-libérales. Plaider pour la régulation des marchés n’est pas en soi une remise en cause du libéralisme. Plaider pour l’augmentation des droits sociaux (même attribués par une décision étatiste et centralisée, plutôt que par la confrontation entre syndicat et patronat) n’est pas en soi une remise en cause du libéralisme. Ou alors, il faut rayer Alexis de Tocqueville de la liste des libéraux parce qu’il a écrit « Comment l’aristocratie pourrait sortir de l’industrie »1.

Or, habitué pendant si longtemps a prendre une forme critique, la théorie libérale contemporaine peine à en sortir, et dénonce des idéologies partout, sans parfois s’observer elle-même et refusant, par négation de sa propre nature idéologique, tout effort pour convaincre (il ne s’agit pas de s’adresser au coeur, mais à l’esprit de l’interlocuteur). Dans sa Critique de la raison cynique, Peter Sloterdijk écrit que :

En principe l’Aufklärung ne connaît que deux raisons de fausseté : l’erreur et la malveillance. A la rigueur, celle-ci peut avoir la dignité de sujet, car c’est seulement si l’adversaire ment consciemment que la « fausse opinion » possède un moi. Si l’on suppose une erreur, la fausse opinion ne réside pas dans un moi, mais dans un mécanisme qui fausse l’opinion juste. Seul le mensonge garde sa propre responsabilité, alors que l’erreur, parce que mécanique, demeure dans une relative « innocence ». Mais rapidement l’erreur se scinde en deux phénomènes différents : l’erreur relativement facile à corriger ; et l’erreur tenace, systématiquement cramponnée aux conditions de vie qui lui sont propres et qu’on appelle à présent idéologie. Ainsi naît la série classique de la fausse conscience : mensonge, erreur, idéologie.2

Il souligne de même « Dans la critique de l’idéologie, il ne s’agit plus de tirer de son côté l’adversaire soumis à la vivisection; l’intérêt porte sur son « cadavre » [...]. Que de cette façon, on n’avance pas d’un pas vers l’adversaire, cela est évident. »3. Or en théorie, le point fort du libéralisme est de partir, non de l’exactitude, non de what ought to be (ce qui devrait être, plutôt que ce qui est), non d’une vision idéale de l’homme, mais d’une vision désillusionné, consciente de ses faiblesses. Il s’appuie précisément sur ce que Sloterdijk appelle les « mécanismes extra-rationnels de l’opinion » ; ce sont en quelque sorte ses paramètres initiaux. C’est le deuxième paradoxe de la pensée libérale, que d’offrir une vision optimiste de l’avenir en partant d’une vision essentiellement pessimiste de l’homme. D’où cette curiosité du discours libéral, que de souvent s’engager à ne pas changer l’homme et, dans le même temps, blâmant partout les conservatismes, se lamenter de ce qu’il n’y a pas d’homme nouveau.

On sait que Locke établit une espèce de chronologie entre le propriétaire et le citoyen : l’homme est d’abord propriétaire, et ensuite citoyen ; le contrat social n’est en quelque sorte justifiée que pour la conservation de ses droits, en premier lieu celui de propriété. Cette distinction, élégante en théorie, a pour défaut de ne pas être consensuelle. Il ne faut pas donner comme état de fait ce qui est en réalité ce qu’on cherche à établir.

Et nous en arrivons à une dernière antinomie : le libéralisme est une idéologie totale qui n’assume pas. Le libéralisme suppose une transformation puissante de la société (et, en réalité, des mentalités), mais ne peut, sans contradiction, se muer en totalitarisme. Refusant l’ingénierie sociale, a fortiori par le biais de l’Etat, il est sans arme. Même si l’économie peut lui prêter une certaine influence, le fait est que les économies authentiquement libérales sont, au moins pour l’heure, inexistante (du reste, l’un des aspects amusants dans la conversation avec les libéraux doctrinaires tient à ce qu’ils sont obligés de reconnaître, à un moment où un autre, qu’il n’existe pas de véritable application totale des idées libérales ; moment où il se présente à vous exactement comme le marxiste qui vous explique qu’on a jamais vraiment essayé le communisme). Le libéralisme compte essentiellement sur la société. Or, sur ce point, il souffre deux faiblesses :

- La société, mécaniquement, n’a pas tendance à le suivre (si les gens sont protectionnistes, ce n’est pas uniquement parce que les méchants étatistes seraient populistes et propagandistes ou disposeraient de pouvoir magique pour convaincre la masse irréfléchie du bien-fondé de leurs positions). D’où la tendance à se reposer sur une rhétorique de la raison, voire de la science, et à nier sa nature idéologique;

- Mais surtout, le libéralisme a une relation extrêmement ambiguë à la société, alors même que c’est ce qui est nécessaire à sa mise en pratique (cette ambiguïté se lit chez les conservateurs anglais, de « there is no such thing as society » à l’époque Thatcher à la « great society » de Cameron aujourd’hui).

Cette deuxième faiblesse révèle une deuxième série d’antinomie : ce sera pour un troisième billet, il faut que je retourne à mon « vrai travail ».

Notes & références
  1. Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, II, 2, 20. Ce chapitre célèbre – en voici une version numérique – formule non tant une critique du capitalisme libéral que de l’optimisation technocratique née de l’organisation libre du marché. Tocqueville prend comme exemple l’ouvrier spécialisé dans la confection d’épingle :  »Quand un artisan se livre sans cesse et uniquement à la fabrication d’un seul objet, il finit par s’acquitter de ce travail avec une dextérité singulière. Mais il perd, en même temps, la faculté générale d’appliquer son esprit à la direction du travail. Il devient chaque jour plus habile et moins industrieux, et l’on peut dire qu’en lui l’homme se dégrade à mesure que l’ouvrier se perfectionne. » L’exemple des épingles n’est pas innocent et est une réponse directe à Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, qui prend cet exemple sur la division du travail, dont on trouvera un extrait ici. []
  2. P. Sloterdijk, Critique de la raison cynique, Christian Bourgeois, 1983, pp. 39-40. []
  3. Ibid., p. 41. Oui, le traducteur qui a trouvé « pas d’un pas » n’était pas très inspiré. []
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Fragments d’un discours libéral (I)

Ceci est un essai d’auto-positionnement, à sauts et à gambade, typiquement bigbloggerien, donc avec une haute dose de suffisance cuistre. Le tout est probablement destiné à tenir un ou deux billets avant de mourir oublié comme toutes les séries que j’ai déjà tentées, happé par le trou noir où ils disparaissent tous.

 

Je me définis politiquement comme étant d’abord libéral.

Autant l’avouer tout de suite : c’est une facilité. Dire que je suis de droite serait inexact, vu que la droite française n’est pas franchement libérale. Dire que je suis de gauche n’aurait pas plus de sens, vu que la gauche française est une formation qui intéresserait l’astrophysicien : un centre de gouvernement autour duquel gravitent des astres plus ou moins radicaux, faisant une politique capricieuses qui se révèle à mon sens peu nuisible, mais guère lisible. Dire que je suis centriste irait à l’encontre de ma conviction, en bon disciple de Popper, qu’un système bi-partiste est encore le meilleur.

Mais cette facilité est trompeuse, puisqu’il serait vain de croire qu’il existe une pensée libérale cohérente et unifiée. Si la gauche a pu trouver pendant longtemps dans le marxisme un socle idéologique solide, il s’est depuis éclaté en morceau, et rien ne prête plus à rire que l’éparpillement des courants gauchistes. Pourtant, on trouverait à mon sens un même éparpillement dans la nébuleuse libérale. Le travail louable de Pierre Manent, qui a tenté de faire une synthèse du sujet (en philosophie) dans son ouvrage Les libéraux ne fait que témoigner de l’éclatement de ce courant. Si on peut trouver quelques influences commune quand on lit les libéraux de gauche, Contrepoints, l’Institut montaigne, Sociétal et d’autres, si on peut trouver, comme Manent, un fil conducteur entre Locke, Tocqueville et Mises, entre autres exemples, il est un peu artificiel d’amalgamer tous ces individus dans un tout, et dire : « voilà, ceci est le libéralisme ». (Les réductions sommaires de ces adversaires n’aident pas, mais je ne suis pas un libéral à tendance martyrial, donc je n’aborderais pas la complainte « ah, grand Dieu !, les français ne sont pas libéraux, les veaux, nous ne sommes pas aimés, etc. »).

Du coup, le libéralisme tombe facilement dans des querelles de chapelles qui, là encore, rappellent l’extrême-gauche, et se traduisent par la propension à créer tout un vocabulaire ad hoc : minarchisme, libertarianisme, randisme, etc. Le lecteur de ce blog connaît mon austérité implacable, calquée sur le We’re not amused victorien, et il va sans dire que lorsque je me proclame « libéral », je n’entends pas pour autant rentrer dans une chapelle, surtout si celle-ci à l’air aussi grotesque que toute celle que j’ai évoquées. A la rigueur, mon unique chapelle serait l’hyperlatitudinarisme1 parce que quitte à choisir un nom de chapelle, autant qu’il soit pompeux à souhait !

A vrai dire, je lis avec amusement un certain nombre de libéraux dogmatiques, espèce qui hérisse le pelage des dogmatiques de tout poil2, mais si inoffensive que leur observation donne plus l’impression de faire un voyage de Gulliver qu’autre chose. Loin de moi l’idée de séparer le bon grain de l’ivraie ; je propose simplement une classification toute personnelle des libéraux dogmatiques. Il va sans dire que qui aime bien châtie bien et qu’une typologie similaire pourrait être faite du côté des étatistes, notez le bien, mais j’ai suffisamment de pain amer sur la planche comme ça.

En premier lieu viennent ceux qu’on pourraient qualifier de libéraux magnovespérien (latin de cuisine pour du « Grand Soir »), dans laquelle on peut ranger tous les adolescents plus ou moins attardés, plus ou moins excusables, dont le souci du réel est à peu près inexistant (point sur lequel ils batailleront corps et âmes, persuadés d’être les seuls à connaître vraiment le réel, ce qui est généralement le symptôme qu’on en est complètement éloigné). Ayn Rand est bien sûr l’illustration la plus absolue de ce courant. Dans Atlas Shrugged, Rand décrit l’effondrement d’une société qui entend bannir l’égoïsme, au fur et à mesure qu’une espèce de complot amène les individus compétents (en termes contemporains, on dirait « les talents », vous savez, ceux qu’il ne faut pas faire fuir) à « faire grève », plus pragmatiquement à se retirer dans une société libertarienne où ils vivent entre eux. Je le dis franchement : c’est une lecture dont on peut faire l’économie. Outre la nullité du style, la présentation du grand entrepreneur comme un nouveau Christ, d’abord risible, fatigue quand même beaucoup à la longue. Si on veut lire une justification de l’égoïsme, le tout en Anglais, la Fable des abeilles de Mandeville est autrement mieux écrite et plus intéressante. D’ailleurs, si on devait tenter une comparaison utilitariste, il n’y a pas à hésiter : Mandeville est plus court, moins cher, plus profond et permet de briller dans les dîners mondains sans passer pour un fanatique. Si on veut lire des histoires mièvres de surhommes, Nietzsche reste quand même un poil au dessus. Après, si vous aimez les gros messages d’auteurs et les longueurs, achetez-le sans hésiter.

Seconde espèce, les libéraux obsidionaux, qui, pour faire vite, arrivent au libéralisme par la peur du totalitarisme (avec, variation récente, la peur du fondamentalisme musulman). Les plus cultivés citeront, comme un réflexe, Hayek et Mises. Vous pourriez leur faire un cours d’histoire et souligner que tous les totalitarismes ne sont pas stricto sensu interventionnistes en économie (l’économie planifiée nazi est plutôt un joyeux bordel qu’autre chose), ou que les Chicago Boys de Pinochet servaient un régime qui, sans être stricto sensu totalitaire, ne relevait pas vraiment de la démocratie libérale, mais, honnêtement, défoncer des portes ouvertes devant des paranoïaques n’est pas une bonne idée.

Troisième branche : les libéraux occamien. Sans aucun doute mes préférés, parce que les plus divertissants. On en croise un grand nombre parmi les ingénieurs, par déformation professionnelle : ils détournent le principe KISS  (Keep It Simple, Stupid), en assimilant la politique à une machine. On jurerait des marxistes invertis. Leur grand homme est clairement Bastiat. Qu’on ne se méprenne pas : j’aime beaucoup Bastiat, qui est très séduisant intellectuellement, mais je ne considère pas pour autant qu’il a la réponse à toute les questions. Et, fidèle à ses idées, je pense qu’il y a ce qu’il voit et ce qu’on ne voit pas… mais je ne crois pas que Bastiat permette de tout voir. Le plus merveilleux, chez les occamiens, c’est la volonté acharnée de considérer que l’économie n’est pas une science humaine (comprendre : ouverte à l’interprétation tout en dégageant un certain nombre de vérités floues, comme toute bonne science humaine), mais une science dure. Mon sentiment personnel est que l’économie partage avec l’histoire une qualité et un défaut : c’est une science formidable pour la critique, et déplorable quand il s’agit d’édifier quoi que ce soit.

Dernière espèce : les libéraux contribuables, ceux qui ont une petite obsession avec la Loi de Wagner, qui sont particulièrement audible, par la force des choses, en ces temps de dettes publiques. Ce sont aussi de grands amateurs de Bastiat. S’y ajoute un goût prononcé pour la métaphore (l’Etat est un vampire, le contribuable un mouton qui se fait tondre, sans oublier l’interprétation très libre de la théorie du bandit stationnaire qui transforme les Sept Samouraï en métaphore économico-politique).

De même que le syndicaliste bas de plafond qui soutient mordicus que tous les patrons sont des salauds et des exploiteurs, de même le libéral qui vous assure que les Etats sont essentiellement illégitimes et pillards ont une vision du monde étriquée. Vous les verrez rarement, si jamais, atténuer, puiser dans les délices de la cuistrerie latine ces merveilles de nuance : cum grano salis, mutatis mutandis, ou, pour les amoureux de l’économie, ceteris paribus. Le chrétien – encore plus latitudinaire en la matière ! – que je suis étant plutôt un amoureux de la toute première formule, car ceux qui prennent les choses cum grano salis sont très justement « le sel de la terre »((Mt 5:13. Soit dit en passant, il faudrait dire ici la beauté stylistique de l’Evangile selon Saint-Matthieu et ses trouvailles géniales – « ne jetez pas vos perles devant les pourceaux » (Mt 7:6). Et quoi de plus beau, dans le chapitre cinq, peu après le sel de la terre, que ce   »une ville située sur une montagne ne peut être cachée » ? Malgré ma religiosité farouchement individualiste, qui répugne à la sociabilité et à la bondieuserie des prosélytes, je suis profondément touché par ces paroles.)).

Bien sûr, chacun de ces morceaux du libéralisme est intéressant en soi. L’égoïsme et l’ambition, perçue comme forces positives ; la nécessité de protéger les libertés individuelles ; la défiance face à un système dont l’absurde complexité diminue d’autant les libertés ; la nécessité de garder les prélèvements obligatoires à des taux raisonnables. Mais, en poussant trop ces principes et en en faisant des absolus, on s’égare. Benjamin Constant écrivait, sous le Directoire, face à l’impasse où se trouvait le gouvernement de la fin de la Révolution pour se maintenir, ces très justes lignes :

 Quand on dit : la constitution! l’on a raison, toute la constitution! l’on a rai­son encore; mais lorsqu’on ajoute : rien que la constitution! l’on ajoute une ineptie. La constitution, toute la constitution, et tout ce qui est nécessaire pour faire marcher la constitution : cela seul est sensé.3

On pourrait remplacer le mot « constitution » par « libertés » et ça serait toujours aussi vrai. Cette condamnation de l’arbitraire, qui vient à la fin de l’ouvrage, fait un formidable manifeste libéral. Contre le sectarisme, il faut plutôt penser le libéralisme comme pris dans une série d’antinomies (contradictions entre deux principes) qui lui sont propres et qui rendent compte de la complexité du monde. Comme il se doit sur ce genre de cliffhanger programmatique, on verra ces antinomies plus tard.

P.S. : Je n’avais pas de bonne idée de titre pour ce billet, et je ne suis toujours pas content de mon choix ; très honnêtement, la lecture de Barthes m’est insupportable. Je m’excuse donc auprès des lecteurs partageant mon antibarthisme primaire.

Notes & références
  1. De latitudinaire, « qui s’accorde des libertés dans les principes d’une religion », par extension, « laxiste ». V. notamment l’origine religieuse, surtout anglaise, du terme sur Wikipedia. []
  2. Je crains m’être un peu emmêlé en filant la métaphore… à ce propos, si un lecteur a une traduction française pour la merveilleuse expression anglaise mixed metaphor, je lui en serais très reconnaissant. []
  3. Benjamin Constant, Des réactions politiques (1797) édition électronique par les  Classiques de sciences sociales, 2003, p.51. []
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Soirée au concert

La salle de concert fut installée sur les quais, et il n’y a rien autour, que l’eau et les voitures. Il faut entrer par un jardin balisé de filaments colorés, d’un goût discutable, puis tourner à droite, monter une petite pente, et tomber sur un mur ; la porte d’entrée ne se laisse deviner qu’après quelques secondes. A l’intérieur, ce sont toujours les mêmes figures, dont le costume devient moins formel avec les années. Si j’étais né quelques décennies plus tôt, ils auraient été en gants blancs. Mais peu importe l’habit, ce qui importe, c’est leur tenue toujours impeccablement raide, leurs gestes d’automates, leur politesse obligatoire, contractuelle, incluse dans le prix du billet. Même ceux qui, dans cette vaste espèce, pratiquent le sourire chaleureux, se ressemblent trop les uns les autres pour qu’on puisse y croire une seule seconde ; je préférerais encore me fier aux ronronnements d’un chat.

Suit, naturellement, le rite inévitable lors de telles occasions : la fusion soudaine avec votre billet. Ce moment qui, pour un maniaque de mon calibre, peut être délicieux pour peu que les places soient numérotées et affectées à l’avance. Je n’ai pas honte d’avouer que cette sublimation de mon état-civil en un composé alphanumérique élémentaire, faisant de moi la case d’un tableau plus ou moins ordonné, me donne l’agréable sentiment d’appartenir à un ordre cosmique. On marche à travers les allées, à la recherche de la bonne place ; et lorsqu’on l’a trouvé, peu importe que l’acoustique fasse défaut, qu’un parterre de géants soit installé juste devant ; c’est malgré tout la satisfaction, en définitive relativement rare dans l’existence, d’avoir trouvé sa place.

Malheureusement, cette salle-ci numérote les sièges mais le placement est libre, ou peut-être seulement pour ce concert précis ? Je trouve donc deux beaux chiffres en cuivre, mais qui ont perdu tout leur sens. J’en serais quitte pour une irritation supplémentaire ; parce que le début d’un concert, et c’est la chose la plus naturelle, n’est jamais qu’une série d’imperfections, de désagréments, d’inconforts qui sont destinés, j’imagine, à rendre plus agréable ce qui s’ensuit. On met, toujours, un certain temps à trouver la bonne position dans laquelle s’installer ; par ladrerie, imprévision, retard, on n’a pas jugé bon de laisser son manteau au vestiaire, il faut l’installer correctement, prendre la décision lourde de conséquence de le poser sur une place voisine (mais ne serait-ce pas outrager les organisateurs de cet événement, laisser entendre qu’on ne leur fait pas confiance pour remplir la salle ? Et puis, on ne s’est vu attribuer qu’une place, une seule, n’est-ce pas une violation des règles les plus élémentaires que de s’étendre de la sorte?), estimer le degré de fiabilité de sa vessie pour savoir si, décidément, il ne faut pas faire demi-tour, partir chercher les toilettes, en prenant le risque qu’elles soient bondées, que tout cela prenne des heures, et qu’au plus mauvais moment, la petite sonnette indiquant que les portes vont se refermer retentisse. Mais le pire ennemi, outre bien sûr les voisins, inconnus de passages avec lesquels il faudra, bon gré mal gré admettre de partager un moment qui est peut-être d’une extrême importance pour vous, et peut-être une banalité ou une corvée pour eux, le pire ennemi reste l’attente.

Je repense toujours, alors, au moment où j’étais enfant, où j’étais dans une salle de cinéma, à l’impatience extraordinaire qui m’envahissait, et au supplice que je devais faire subir aux parents qui m’accompagnaient, car si je suis encore par trop bavard et remuant, à l’époque, je l’étais encore plus. Ce souvenir est pénible, et honteux, on aimerait donc d’autant plus que les musiciens arrivent enfin, pour pouvoir lui échapper. Et pour ajouter à l’insupportable, quelque plaisantin a généralement pris le plus grand soin, lorsque c’est possible, de laisser sur la scène tout ou partie des instruments qui seront utilisés. Si on a fait un choix aventureux, on regarde avec ignorance des objets étranges dont on ignore le nom et les sonorités. Il reste bien sûr la possibilité d’une conversation, à condition de ne pas être seul. La conversation dans un lieu aussi public ne peut pas être agréable. Il est déjà proprement odieux d’entendre celle des autres ; mais qu’on puisse ainsi laisser à entendre ses propres pensées, accessibles à des gens dont, après tout, on ne sait rien, qui pourraient en faire le plus mauvais usage… je ne veux pas dire par là, bien sûr, qu’ils pourraient nous nuire, simplement parce qu’on a parlé de tel ou tel détails, étalé telle ou telle faiblesse, telle ou telle lacune. Je n’en suis pas encore arrivé au stade de la paranoïa. Le plus mauvais usage pour vous juger, parce que ne nous voilons pas la face, nous savons très bien que tous, attendant les musiciens dans ce qui est censé être un décor plaisant, nous n’avons pas tellement de distraction, et à part relire le minuscule papier qui nous a été remis, ou entamer le volumineux programme qu’il a fallu acheter, converser si nous en avons l’occasion (avec les inconvénients que je suis en train de décrire), l’une des rares activités qui nous reste est d’examiner notre entourage, l’espionner et imaginer à son sujet une série de choses toutes plus fausses les unes que les autres. Et puis, toute conversation revient à prendre le risque, intolérable !, de la vacuité. Toute cette abominable série de contrariétés va heureusement bientôt prendre fin puisque les lumières s’éteignent. Elles attendent souvent le moment le plus insoutenable, mais finissent heureusement toujours par s’évanouir progressivement.

Je ne peux pas vraiment décrire l’expérience au-delà, pour des milliers de raisons. Ecouter de la musique est l’un des actes les plus intimes qui soit, et il serait extrêmement impudique de le détailler. Mais même si un individu était suffisamment dépravé pour vouloir s’exposer ainsi, il aurait je pense les plus grandes peines à le raconter puisque, c’est évident, l’écoute est une mise à mort des mots. Je ne dirais donc qu’une chose ; tout le concert, il faut dresser sa pensée, la repousser, l’empêcher de faire du bruit. On découvre – non sans quelque horreur – que, si mélomane qu’on se croit, le cerveau est le dernier des philistins, qu’il s’agite, veut toujours attirer votre attention sur un point. Fermer les yeux ne sert à rien. Je ne peux prodiguer aucun conseil, parce que l’ennemi n’a pas de stratégie établi. Il frappera systématiquement de façon différente. Il comparera, élaborera, évoquera, craindra, jugera, dépréciera, appréciera, implorera de se souvenir, prophétisera au contraire son oubli à venir, tournera et retournera sur lui-même. J’imagine pourtant qu’il doit se trouver, quelque part sur le cortex, une espèce de muscle de l’écoute, qui devrait jaillir et interdire à tous les autres de se manifester. Mais selon toute évidence ce n’est pas ainsi que les choses se passent. Le danger est, évidemment, de croire que l’on a dompté la bête, et qu’on est tout entier à la musique ; mais si la conscience ne veille pas, comment être sûr que l’on est vraiment en train d’écouter ?

Toutes les âmes anxieuses connaissent (et craignent!) l’idée du kairos, de ce moment précis, exact, de la bonne occasion. Le concert est donc trop facilement celui d’un instrument de torture puisque chaque thème, chaque phrase, chaque note peut être perdue trop facilement. Les musiciens ne sont pas les seuls à pouvoir « rater » un concert. Le spectateur peut tout autant l’avoir laissé filer. Obsédé par cette idée, je passais donc ce concert particulier en ne pouvant faire taire mon propre jugement, qui, inlassablement, revenait régulièrement exiger de pouvoir se prononcer ; était-ce, en somme, de la bonne musique ? Était-ce quelque chose qui me plaisait vraiment ? Si je penchais vers le oui, il ne me laissait pas tranquille ; étais-je bien sincère ? N’étais-je pas influencé par quelque snobisme, quelque jugement qu’on m’aurait inoculé plus ou moins à mon insu ? Ou bien, si je penchais vers le non, n’étais-je pas trop sévère ? Pouvais-je vraiment me considérer suffisamment bon juge, n’était-ce pas là tout de même d’une arrogance incroyable, venant d’un être qui serait incapable de tirer de n’importe quel instrument ne fût-ce qu’une approximation des sons que les musiciens font entendre ? Si la musique est interprétée, ne suis-je pas trop obnubilé par tel ou tel enregistrement que j’ai trop pratiqué ; si elle est improvisée, ai-je prêté suffisamment attention à la construction, ou au contraire, n’ai-je pas été trop obsédé par elle, au point de perdre de vue le cours naturel de la musique ? La présence d’un chef d’orchestre renforce bien sûr ces problèmes puisqu’il va s’agir de ne pas prêter attention à ses gesticulations, sa mise, son style, jouer aux comparaisons avec tel ou tel autre, et ainsi de suite. Combien de minutes précieuses ont été perdues de cette manière, je l’ignore, je n’ose en tenir le compte, ce serait une nouvelle source de contrariété. Chacun sait que le propre de la musique vient de ce caractère insaisissable, qui fait que des philosophes, dans le concert des idées qui doit être leur propre supplice, y voient un art diamétralement opposé à l’architecture.

Mais il ne faut pas, à force d’expier l’anxiété, ignorer les instants de grâces, parfois si heureusement nombreux, où l’on écoute pleinement, où ce muscle imaginaire s’est enfin déployé avec toute sa force, et où le débit intérieur, enfin, conserve le silence respectueux qu’il se devrait de garder, comme s’il s’avouait enfin vaincu par cette expression supérieure, inimitable et à présent victorieuse.

Je passe sur les applaudissements qui mériteraient un traitement à part, en fait l’œuvre de plusieurs vies puisque c’est sans doute un mystère inépuisable. Et puis on reprend son manteau, on fait quelques pas, on titube puisque l’oreille doit se réhabituer à cette fonction subalterne de gestion de l’équilibre après avoir été, pour une fois, l’organe favorisé. Si la musique était harmonieuse, il faut se réhabituer peu à peu à revenir dans le monde sublunaire ; si elle était chaotique, il faut replonger dans la régularité. La salle de concert, comme une espèce de temple œcuménique au sein d’un aéroport, oscille souvent entre les deux, déséquilibres curieux et perfections des lignes, et on la quitte en s’enfuyant parce que cette contemplation supplémentaire épuiserait le peu d’attention qui nous reste. Je repasse par le jardin, les quais, l’eau, les voitures. Le muscle de l’écoute se résorbe, le monologue permanent peut reprendre sans tarir, et la normalité recommence, comme un vautour, à planer au-dessus de nos têtes.

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Tops modèles

Robert Boyer donne une bonne interview au Figaro, où il fustige la manie de vouloir imiter des modèles, qu’ils soient anglo-saxons, danois, allemands ou autres. Il résume fort bien le problème :

L’invocation d’un modèle, quel qu’il soit, tient plus de la rhétorique et de la pensée magique que d’une analyse et d’une stratégie réalistes.

Mais il est aussi question d’un modèle français. Nicolas Sarkozy l’invoque régulièrement, ne cessant d’évoquer nos stabilisateurs sociaux, insistant sur le fait que la France s’en sortirait mieux que ses voisins. C’est à n’y plus rien comprendre, dès lors : il y aurait un modèle français qui fonctionne, mais il faudrait malgré tout suivre d’autres modèles ?

Il est évident que nous ne pouvons pas, d’un coup de baguette magique, transposer le modèle Allemand en France, vu que nous n’avons ni la même géographie humaine (densités et âge de population), ni les mêmes traditions culturelles économiques, ni la même conception de l’Etat, ni les mêmes productions, et ainsi de suite. Un bon candidat devrait plutôt essayer de penser le modèle français. Celui-ci existe jusqu’à un certain point, comme le souligne Robert Boyer. Dans plusieurs domaines.

Mais souvent, il n’est que la fusion d’autres modèles : ainsi, notre système de protection sociale est un hybride du système anglais dit universel ou beveridgien et du système allemand dit assurantiel ou bismarckien. Or ces deux systèmes sont par nature quasiment antinomiques : le premier cas est une redistribution reçue, le second une protection acquise. Notre système de taxation est de même un mélange complexe de prélèvements à la source (CSG) et prélevé sur déclaration (ISR). Notre système éducatif est un mélange de filières élitistes (grandes écoles à concours) et de massification (universités sans sélections). Et fondamentalement, notre conception de l’économie reste un mélange de structures privées qui restent peu indépendante de l’Etat et du personnel de la haute administration.

Ce qui peut évidemment donner l’impression d’un pays un peu bipolaire. Même notre système juridique (fondé sur la séparation entre juridictions judiciaires et administratives1 ) et pratiquement notre système constitutionnel (qui invente l’exécutif a double tête, présidence de la République et premier ministre) sont ainsi divisés.

Ces innombrables divisions ne sont pas toujours des incohérences. Malheureusement, elles tendent à rendre tout plus compliqué. Et souvent, ce sont des héritages, des bouts qui traînent, qu’il faudrait parfois couper, ou au contraire qui ne sont pas assez utilisés (l’exemple canonique d’institution mal employée : l’ex C.E.S., devenu C.E.S.E., qui n’a absolument aucun pouvoir alors même qu’il est autrement plus représentatif – les mauvaises langues ajouteront également : compétent – que la chambre de représentation des collectivités locales et des français de l’étrangers).

Avant d’aller piquer des idées chez les autres, il serait bon, au fond, d’aplanir un peu ce que nous entendons nous quand nous parlons du modèle français. Ce serait a minima l’occasion de faire des économies structurelles dans les dépenses publiques. Mais ce serait également une bonne chose pour la République. Peut-être que si nous n’avions pas perdu notre temps à nous interroger sur « l’identité nationale », nous aurions pu avoir bien entamé cette réflexion et abordé cette présidentielle de manière saine. Si les candidats avaient eu l’honnêteté de vouloir vraiment (re)penser le modèle français, nous aurions pu avoir un débat nettement plus intéressant (et, à mon avis, politique).

C’est peut-être aussi parce que nous ne savons pas exactement ce qu’est notre modèle que nous avons tant de mal à le changer, dans quelque direction que ce soit.

Notes & références
  1. Il ne s’agit bien sûr pas de reprocher ici l’existence du droit administratif ; il n’y a pas de gouvernement sans droit administratif, mais nombre de pays ne séparent pas les différentes juridictions en la matière. []
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Des ambiguïtés du centrisme

La rhétorique de François Bayrou, telle qu’on pouvait l’entendre ce jeudi (à moins de souffrir, comme moi, d’une connexion internet aussi instable que le CAC 40 ces derniers temps), est caractéristique d’un discours  du centre, mêlant critique de la bipolarité politique et défense d’une voie moyenne. Or ce sont deux problèmes très différents. Critiquer la bipolarité politique peut amener à la défense de solution bipartisanes (terme tellement peu dans la mentalité française, il est vrai, qu’il s’agit d’un anglicisme, mais nous devons de très grandes réformes aux efforts bipartisans, citons par exemple la LOLF), reposant sur une critique de la manière de faire de la politique, mais pas nécessairement sur une critique des forces politiques existantes. Défendre une voie moyenne, c’est précisément suggérer un changement des forces existantes et c’est toujours plus ou moins remettre en cause un élément fondamental de la démocratie, l’alternance de forces politiques distinguées par un géométrique (« gauche » et « droite ») plus que selon l’idéologie.

Bayrou tire un grand nombre de ses partisans de cette ambiguïté. Plus la campagne de Hollande, plus la campagne de Sarkozy veulent « cliver », plus on est tenté de voter Bayrou. Non seulement pour des raisons psychologiques (il est déplaisant de se voir pris en otage d’une rhétorique anti-chômeurs ou anti-millionnaires), mais aussi pour des raisons pragmatiques : l’abus de mesures spectaculaires crée une instabilité fiscale et juridique qui sont, de l’avis général, nuisibles. Sauf bien sûr à être conseiller fiscal ou juridique, la société ne tire pas profit de cette instabilité. C’est ce qui prête à son discours une certaine force, lorsqu’il affirme que l’alternance gauche-droite a été nuisible à la France. Le problème vient de ce qu’on peut réduire cette instabilité sans nécessairement créer un parti du centre. Surtout, il faut le faire, parce que centre ou pas, l’alternance restera une constante dans la vie politique (et heureusement !).

Je crois que c’est d’ici que viennent, paradoxalement, les comparaisons entre Bayrou et les extrêmes. Non simplement parce qu’il y entre un discours « anti-establishment », mais aussi parce que finalement, ce qui est en jeu, dans le Bayrouisme comme dans les extrêmes, c’est l’idée d’une pensée unique, d’un système homogène, d’une machine « UMPS ». Le paradoxe vient de ce qu’alors que l’UMPS est dénoncé par les extrêmes, le centrisme essaie de dessiner un UMPS débarrassé des mesures les plus extrêmes (visions migratoires et clivage sur les questions sociales à droite, taxations punitives et recrutements de fonctionnaires ou générosité fiscale excessive à gauche).

Le problème est que le discours de Bayrou consiste à dessiner une « société des gens raisonnables » contre les autres, tri-polarisant le champ politique, ne contribuant en rien à l’apparition de solutions bi-partisanes, mais essayant toujours de faire naître une troisième force politique. Il disperse, mais ne rassemble point. Finalement, il y a une espèce de volonté de nier le politique dans le Bayrouisme en le régulant, mais d’une façon déraisonnable, en préférant des règles ridiges aux checks and balances. Par exemple, faire entrer dans la constitution (encore qu’on peut se demander si l’habitude n’est désormais pas prise) que la présidence de la commission aux finances doit appartenir à l’opposition me paraît une bien meilleure idée que voter la règle d’or.

On peut toujours, bien sûr, créer une troisième force. Mais l’expérience tend à montrer que celle-ci ne peut pas être éternellement rester tierce, et doit tuer l’une des deux grandes puissances pour prendre sa place1. L’UDF est l’histoire, à ce titre, d’un grand échec de la droite française. On dit encore, on a entendu d’innombrables fois que le P.S. devait faire son « aggiornamento ». Ce n’est pas complètement faux, mais l’expérience Jospin, plus encore que le tournant de 1983, a bien montré que la gauche française est loin d’être idéologiquement arc-boutée contre le libéralisme. La gauche de gouvernement existe, et elle n’a de socialiste que le nom. Elle croît au marché ET à le redistribution, appliquera une politique de la demande on ne peut plus raisonnable, et des mesures qui relèvent plus de la politique de l’offre (contrats aidés, stock-options…). Seule une obsession un peu absurde sur les 35 heures permet, en théorie, de tenir un discours sérieux sur le caractère rétrograde de la gauche, et, quand bien même je suis plutôt hostile à cette mesure à titre personnel, la réduction qu’en fait la droite est complètement absurde (et sur ce point, le discours le plus sérieux est à lire du côté des vrais libéraux). Plus encore, cette focalisation stérile  est souvent signe, et c’est le point central de mon argumentaire, que la droite n’a pas non plus fait son aggiornamento, acceptant dans son sillage une idéologie « à la Zemmour » honteusement hostile à la construction européenne et au libéralisme2, et se pliant encore et toujours le bonapartisme.

Face à ce constat, les réponses de Bayrou ne sont pas les bonnes. Il n’est pas l’homme qui amènera la droite à un aggiornamento. Or si j’ai bien un espoir en politique, c’est bien d’avoir une droite digne de ce nom !

1°) Parce qu’il y a chez lui un certain bonapartisme, que même ses plus grands défenseurs regrettent. Ce bonapartisme se double aujourd’hui de petits accents populistes (je n’ai rien contre Edmond Rostand3, mais je considère qu’imaginer que la politique est au service « [d]es petits, [d]es sans grades » est la même erreur que croire que la justice est au service de la victime). Ah, et puis, quand on passe une séquence montrant l’un de vos discours, il convient, en bonne politesse, parce que le moi est haïssable, et qu’il faut convaincre et non s’admirer, de ne pas dire « c’est très juste » en se félicitant soi-même… même si c’est effectivement souvent très juste.

2°) Parce que s’il ne tombe pas dans le piège protectionniste, il tombe dans le piège de la réindustrialisation (sans robotisation). Il faut une droite libérale, il faut une droite libérale qui accepte l’idée que la classe ouvrière n’est plus un sujet dans ce pays.

3°) Parce que la mort précoce de l’UDF indique que c’est de l’intérieur qu’il faut vaincre. Il faut faire triompher les idées Bayrou au sein de l’UMP. Cela demande bien plus de travail que déployer une rhétorique plaisante mais inefficace en espérant que le peuple français vous fera triompher.

4°) Parce que rien ne permet de penser qu’un homme qui n’a pas pu dominer un parti de gouvernement sera en mesure d’avoir un parlement qui le suivra. Il y a là, du reste, un éventuel très bon argument pour voter Bayrou. Ce serait peut être l’occasion de rendre au Parlement son rôle. Ceci étant, ce n’est probablement pas ce que cherche le candidat du Modem !

5°) Parce qu’enfin, il ne faut pas « disperser » les gens raisonnables. Ils ne sont pas assez nombreux pour former tout un parti. Il faut qu’ils soient à la tête des partis qui sont puissants, pour leur empêcher de faire les embardées démagogiques auxquelles on assiste aujourd’hui.

Une victoire de François Hollande laisserait la droite dans un état épouvantable et précipiterait, espérons le, le départ de la « droite populaire » hors des rangs du principal parti de gouvernement à droite. Ce sera l’occasion, pour les centristes, de reprendre la main sur le parti. Ils ont tout ce qu’il faut pour ça.

Un dernier point. La brillante Doudette (bon, je ne me ferais jamais à ce nom ni au rose sur le blog, je l’avoue, mais c’est quelqu’un que je lis avec le plus grand plaisir) a fait un billet expliquant qu’elle votera Bayrou, avec de très bons arguments. Je vous invite vivement à la lire. Elle conclut en voulant pourfendre l’argument : « Bayrou n’a aucune chance », par cette formule : « Ah le vote utile, cette plaie ! ». Je comprends très bien cette position. Full disclosure, jai voté Bayrou au premier tour en 2007, et, à part lors des dernières européennes, j’ai pratiquement toujours voté au centre. Je soutiens fréquemment le Modem dans des conversations politiques. Je suis donc très souvent obligé de m’opposer à cet argument. Je suis plutôt pour un vote de conviction. Jusqu’à un certain point. Il entre, dans le bayrouisme, une espèce d’idée selon laquelle il existe une politique débarrassée de Machiavel. Malheureusement, ma propre conviction est qu’il faut changer la façon dont la gauche et la droite travaillent ensembles. Il faut faire évoluer les lignes. Mais dans une optique résolument bipartisanes. La solution de Bayrou est séduisante. Très séduisante. Il est raisonnable (si on ne se penche pas trop sur l’économie). Il est Européen. Il est sympathique. Il est la droite que j’aimerais voir au pouvoir. La droite. Pas le centre. Voter Bayrou, c’est contribuer à faire naître le centre. Je n’en ai pas envie. Je ne veux pas d’un centre. Je veux d’une nouvelle droite, qui me représente. Parce que Bayrou ne veut pas assumer l’étiquette de seul vrai libéralisme européiste sur l’échiquier politique français, voter pour lui ne serait pas voter en fonction de mes convictions ; j’aurais tout autant l’impression d’être instrumentalisé qu’en votant pour un autre.

Je voterais donc, sauf si de nouveaux éléments se présentaient, pour François Hollande. En espérant que la droite bonapartiste, étatiste, coulera corps et bien (dans l’idéal, emportant avec elle Copé et Bertrand).

Notes & références
  1. L’exemple canonique étant l’ascension du Labour Party contre le parti Whig ; le contre-exemple, qui montre bien que la tentation de la troisième force ne peut pas demeurer longuement sans retour au bipartisme, est bien entendu la situation épouvantable dans laquelle se trouvent aujourd’hui les lib-dem []
  2. Qui promeut non seulement les libres flux des capitaux et des marchandises, mais aussi des êtres humains. La focalisation sur les 35 heures comme « obstacle à la compétitivité » et l’obsession de transformer le monde mondialisé en guerre économique perpétuelle témoigne du reste du fait que la droite française a toujours un peu de mal avec un monde ouvert, et se trompe souvent de cible… []
  3. Bon, en fait, si, je trouve Rostand vraiment trop pompier. []
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A little less macro

Quelque chose me frappe, dans cette campagne présidentielle, c’est le tour résolument macroéconomique des propositions des candidats. Tout ne devient plus qu’agrégats : taxer ici, redistribuer là. TVA sociale chez Nicolas Sarkozy. Taxe sur les importations chez Marine le Pen. Banque publique d’investissement et « mobilisation de l’épargne des français » chez François Hollande. Et dans le projet de François Bayrou, premier point : « 100 milliards à trouver ». Mélenchon le répète bien souvent : « l’économie, c’est de la tuyauterie ». C’est un peu schématique, mais, en très gros, c’est un peu la nature de la macro-économie, en effet.

Non qu’il ne faille pas travailler un peu sur les tuyaux. Lorsque le P.S. promet de revisiter l’impôt, je ne peux qu’abonder, quand bien même on est très, très loin des propositions de Piketty, Saez et Landais. Lorsque la droite insiste sur la baisse des charges sociales, je suis bien d’accord, c’est un gros frein à l’emploi (mais j’aimerais un jour que la droite soit de droite et permette de vraiment virer les gens – notez que je suis salarié et non employeur, parce que c’est aussi un gros frein à l’emploi). Lorsque François Bayrou se préoccupe de la dette, il en fait parfois beaucoup mais il n’a pas tout à fait tort.

Mais dans le même temps, je suis un peu agacé. D’abord parce que la macroéconomie est un domaine dans lequel on entend beaucoup de choses contradictoires, et où même les diagnostics sont flous. Je ne sais pas pour vous, mais je n’ai toujours pas compris à combien étaient « vraiment » imposés les riches, et puis d’abord, à partir de combien on était riche. Je n’arrive plus à me fier au moindre chiffre. Ensuite, je suis convaincu que la macro-économie échappe, en très grande partie, aux décisions politiques. Le contexte international joue à plein. Le contexte européen aussi. Malheureusement, la politique européenne dans la bouche des candidats semble se résumer à : « Il faut quitter l’Europe (ou au moins l’euro) « , « notre Président est un messie qui nous a protégé vingt fois de l’apocalypse à chaque fois qu’il allait à un sommet européen »1 ou « il faut tout renégocier ».

Mais les hommes politiques savent qu’il faut parler des vrais-sujets-qui-intéressent-les-français. Domaine qui fait passer la macro-économie pour une science exacte me dira-t-on. Authueil, peut-être transfiguré par une longue conversation avec Henri Guaino ?, se met à croire que les français s’intéressent profondément à la question du hallal. Mais bien sûr.

Bon, pour les sujets « de société », on repassera. Mais en économie, me direz-vous, il y a du concret :  les usines qui ferment. Les centrales nucléaires menacées. Lejaby. Florange. Et puis encore du concret : « produire français ». L’industrie, c’est tout ce qu’il y a de plus concret. Mais comme le dit très bien Charles Wiplosz dans un papier récent sur Telos.eu (les sept péchés économiques de Sarkozy, l’un des titres les plus tartes jamais osé mais passons outre) :

Plus généralement, Sarkozy a repris le slogan populiste de la désindustrialisation. La troisième faute est d’imaginer que l’État peut choisir les entreprises rentables de demain. L’avenir des pays avancés n’est pas l’industrie, mais les services et la haute technologie.

J’aime, après, discuter avec des gens qui me disent « Hollande, c’est flou, il est nul en économie, Bayrou il a les pieds sur terres ». En fait Bayrou n’a vraiment aucune excuse pour son produire français. S’il disait : « Ok, les enfants, nous allons faire une expérience rigolote : nous allons voir comment les Chinois vont survivre une fois qu’on arrêtera d’acheter ce qu’ils produisent, et on va construire des robots faits maisons qui feront tout tout seul », soit. Mais non. Donnons aux français la chance de fabriquer des iPads, des circuits imprimés, des baskets et des pneus. Autrement dit, reconnaissons tout net que nous avons des gens qui ne peuvent pas faire un travail intellectuel et qu’il faut les occuper. On me dira que je participe du mépris très français pour les ouvriers et les travaux manuels. Non, je ne méprise pas les ouvriers, je leur souhaite de travailler dans d’autres conditions que le travail à la chaîne. Je souhaite que les tâches les plus ingrates soient automatisées. Et que tout le monde ait une compétence à faire valoir. C’est un peu différent. Quand aux incompétents, je préfère payer pour qu’ils vivent décemment, aient le temps d’apprendre un autre job si c’est possible, qu’ils ne soient pas considérées comme des minables ou des poids morts s’ils n’y arrivent pas, plutôt que bosser avec eux. Mais pas qu’on leur donne un emploi fictif qui augmentera le coût du produit fini.

L’industrie pèse moins de 16% dans le PIB national. Le tertiaire, c’est 77 %. En terme d’emploi, le tertiaire, c’est 75 % de la population. J’en fais partie. J’ai un peu l’impression que moi et mes camarades, qui formons quand même la grosse majorité des actifs, n’intéressons absolument pas les candidats à la présidentielle.

Donc, seule la macro, et quelques rares cas concrets. Bon. Je ne demande même pas des grosses réformes. Ni des mesures qui touchent uniquement les services. Voyons, ouvrons par exemple La nouvelle critique sociale (La République des Idées, Seuil, 2006 – recueil d’articles parus dans le Monde) et lisons Philippe Askenazy nous parler des nouvelles formes de pénibilité2. Que voyons nous ? D’après une enquête réalisée par des médecins du travail, en 2003, 2,4 millions de travailleurs étaient au contact avec des produits cancérigènes. N’y a-t-il pas là un domaine qui mérite un peu de législation ? Askenazy insiste sur le retard de la France dans la prise en compte des TMS (troubles musculo-squelettiques), qui toucheraient 11 % des hommes et 15 % des femmes. Et plus généralement, le fond du problème, le manque d’adaptation de la France, faute de compromis social et de régulation douce sur la question, dans le passage à une économie de service réactive et normalisée, qui réduit fortement la qualité de la vie de bureau. La conclusion d’Askenazy est accablante :

Le « problème français » est moins lié à la mondialisation des modes de production au développement d’un capitalisme cynique, qu’aux défaillances d’un compromis collectif caractérisé par l’inadaptation de ses régulations et l’impréparation de ses élites.

Mais voilà, les politiques français de ces dernières années préfèrent blâmer la mondialisation ou le capitalisme. Notez que ces mesures, mineures, moins spectaculaires que de grandes taxes ou de grandes actions budgétaires, ont un impact sur le budget de la sécurité sociale. Bien sûr, il est plus simple de dénoncer les tricheurs, fraudeurs et autres.

Peut-être, tout à coup gagné par un franc libéralisme, se disent-ils qu’il y a là des questions qui ne concernent pas l’homme politique ? Que ce sont des questions qui doivent être négociées au sein des entreprises ? Pourquoi alors ne pas voir un peu si la vie syndicale ne mérite pas quelques travaux ; rendre le MEDEF plus représentatif des PME, et non uniquement de grosses entreprises qui n’ont rien à envier aux administrations ; assurer une meilleure représentativité des employés par les syndicats ? Augmenter le nombre d’inspecteurs du travail ne serait pas un luxe, et rentrerait tout à fait dans les attributions du politique. Mais peut-être encore se disent-ils que ce sont des questions qui doivent être tranchées par le juge, ce qui serait là encore un peu surprenant connaissant les traditions politiques françaises. Que ne rendent-ils pas toute sa puissance à la magistrature ! Tenez, encore une proposition que j’aimerais voir. François Hollande a déjà évoqué la possibilité de créer des class actions à la française. Pourquoi ne pas l’avoir mise dans son programme, si c’est une idée à laquelle il croit ?

Allez, abandonnons un instant notre costume libéral et assumons notre crypto-socialisme. Utilisons les impôts comme autant de carottes et de bâtons pour rendre nos capitalistes plus intelligents et les aider à gagner du fric. Je verrais bien une taxe sur la bêtise des conseils d’administrations qui surpayent un P.D.G. qui rend son emploi ultra-complexe pour assurer ses revenus. Puisqu’ils sont prêts à payer pour le P.D.G., en étant sûr de perdre de l’argent à long terme, ils peuvent parfaitement payer pour d’autres choses. Ou encore une taxe sur la taille du middle-management, la seule vraie source de pénibilité du travail dans un emploi de bureau.

Ou restons libéraux (ces deux taxes n’ayant aucune chance de passer et ce n’est peut-être pas plus mal !) et contentons nous d’une seule, grande réforme, qui promet déjà d’être complexe : la simplification drastique de la création d’entreprise. Avec un « profiling » du temps que prends la création de l’entreprise et un objectif de réduction à 3 ou 4 jours pour un individu n’ayant pas faits d’études spécialisées en la matière. Je suis convaincu que cela fera plus pour l’emploi, et notamment l’emploi des jeunes, que la plupart des mesures proposées jusqu’à présent par les candidats (et c’est un peu plus intelligents que de dire que toute entreprise de plus de 250 employés doit comprendre 5% de jeunes – mais après ça, on entendra encore dire que Sarkozy est un « libéral »). Je ne prétends pas que c’est facile, hein. Je ne propose pas de faire voter ça en deux mois, en décrétant l’urgence et sans consulter personne. Pour un pays qui a inventé les mots « entrepreneurs » (que nos hommes politiques semblent avoir oublié) et « millionnaires », ça doit être faisable, quand même !

Notes & références
  1. Soit dit en passant, lorsque Nicolas Sarkozy, dans l’émission d’hier, nous explique qu’il faut aller discuter « face à face » et pas passer par les ambassades, faut-il comprendre que c’est son refus de passer par des gens dont négocier de sujets techniques avec les autres est le métier, qui se sont expatriés pour pouvoir le faire, explique à quel point la France a été incapable d’infléchir la politique de l’Allemagne ? Les hauts fonctionnaires coûtent cher, mais deviennent hors de prix quand on ne s’en sert pas. []
  2. La nouvelle critique sociale, p.37-45. []
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Oui à l’incompétence et au handicap de compétitivité !

Maurice Lévy signe dans le Huffington Post une chronique particulièrement gratinée, dont le titre prête à sourire : « Oui aux talents et à la compétitivité ». Il s’agit surtout de dire non à la proposition de taxer les revenus supérieurs à un million d’euros à hauteur de 75 %. Je ne connais pas grand chose au monde de la communication, dont M. Lévy est un grand acteur, mais je ne suis pas certain que ce titre d’une platitude exceptionnelle démontre des compétences exceptionnelles de la part de son auteur.

Et pourtant je suis d’accord avec Maurice Lévy sur un point, qu’il aborde dès le début de son papier : augmenter les recettes, pourquoi pas, mais il faut surtout diminuer les dépenses. Après, il y a la manière de le dire ; « avant tout primordial » n’est pas d’une folle élégance, « reculer pour mieux sauter » est une expression passablement stupide, et « axer » est tout de même l’un des mots les plus laids qui soit (orienter, centrer, se concentrer sur, mettre l’accent, les synonymes ne manquent pas). Mais bon, Maurice Lévy est un ancien de ma corporation, et je suis bien placé pour savoir que les informaticiens ne sont pas toujours d’une éloquence à toute épreuve.

Autant annoncer tout de suite ma thèse : M. Lévy est un social-traître de la pire espèce. Et ce pour deux raisons : d’abord parce que s’il y avait bien une personne qui, en France, pouvait affirmer bien haut que nous sommes une nation de services et faire taire un peu cette complainte industrielle que reprennent en coeur tous les candidats sans exceptions, c’est bien lui. Et pourtant le voilà qui écrit :

Les candidats, à raison, affirment tous vouloir réindustrialiser la France et soutenir les entreprises, petites et moyennes.

Deuxième raison qui m’amène à conclure à la social-trahison de Maurice Lévy : son texte est vraiment trop mauvais pour servir sa cause. Et comme je ne crois pas qu’on puisse réussir aussi bien que M. Lévy sans talent, une seule conclusion s’impose (c’est le cas de le dire !) : Maurice Lévy est un chaud partisan de François Hollande, il veut être taxé à 75 % au-delà du million de revenu. Mais c’est un homme qui a pour clients d’innombrables personnages plutôt réticents à se faire siphonner le porte-monnaie de la sorte, et il ne peut pas décemment tous se les mettre à dos. Alors, agissant d’une manière on ne peut plus rusée, il donne l’impression d’être contre la mesure de Hollande, tout en servant un argumentaire qui est tellement, mais alors tellement mauvais qu’on ne peut pas décemment être convaincu.

C’est la seule explication possible. Ou alors il va falloir qu’on m’explique certaines choses. Ecoutons la complainte, à mon sens parodique, de notre auteur :

Mais comment développer les entreprises avec des prélèvements si élevés? Quels moyens laisse-t-on aux chefs d’entreprises pour investir, acquérir de nouvelles machines, de nouvelles compétences, faire de la recherche, prendre des risques en matière d’innovation, d’exportation, si les charges tout comme les prélèvements ne cessent de progresser?

Magnifique plaidoyer pour baisser autant que possible la taxations des entreprises. Aucun argument pour ce qui est de l’impôt sur le revenu. Allez, soyons gentil, disons que Maurice Lévy entend donner des éléments de contextes. Voyons la suite;

[L]a proposition de taxer à 75% les revenus supérieurs à 1 million d’euros est parfaitement négative pour la compétitivité. Cette proposition n’est en rien une mesure de justice fiscale mais elle ressemble en fait à une mesure symbolique, au rendement dérisoire, porteuse de risques majeurs pour notre économie.

Si cette mesure est symbolique et dérisoire, peut-elle vraiment être porteuse de risques majeurs ? Il faut se décider entre les deux. Maurice Lévy nous indique par ailleurs que :

les rémunérations des patrons français sont largement inférieures à celles de leurs collègues britanniques ou allemands

On ne me fera pas croire que le 5e patron le mieux payé de France en 2010 ment sur la question. Pourtant, d’après l’ECGI, en 2003, les patrons français étaient en moyenne mieux payés que leurs collègues britanniques ou allemands (les anglais sont repassés devant depuis) – je soupçonne fortement ces chiffres, notamment ceux de l’ECGI, de n’être fondé que sur les très grandes entreprises et n’être pas, en soi, très représentatifs.

Peut-on sérieusement faire croire que taxer l’infime proportion de la population qui gagne plus d’un million par an signe la mort de l’investissement ? Seuls ceux-là, donc, investiraient ? Seuls des français, en outre, investiraient dans des entreprises françaises ? C’est le plus beau dans le discours de Maurice Lévy :

Abraham Lincoln disait déjà qu’on ne peut créer la prospérité en décourageant l’épargne.

Au fond, c’est pour que les salaires au-dessus d’un million puissent épargner qu’il ne faut pas les taxer. Hmmm… sauf que ce ne sont pas les seuls à épargner, sauf erreur (c’est même sur une grande masse d’épargnants que le Second Empire et la IIIe République se sont toujours appuyés).

Et puis, surtout, hein, il faut penser aux jeunes, aux générations futures. Le couplet habituel sur les dettes que nous leur laissons passé, Maurice Lévy en remet une couche :

L’International Herald Tribune titrait il y a quelques jours en manchette sur l’exil des jeunes Français talentueux vers Hong-Kong.

Les jeunes français talentueux exilent pour beaucoup de raisons. L’une d’entre elles est qu’ils sont assez loin de gagner plus d’un million d’euros par ans. Une autre est que beaucoup de choses sont verrouillées en France. Je ne sais pas si Maurice Lévy est au courant, mais, par exemple, il y a des gens qui sont PDG du même groupe depuis 25 ans.

Arrêtons de persifler une seconde. Ce qui est particulièrement minable dans cette tribune, c’est qu’elle souligne de vrais problèmes (dépense publique excessive, niveau de prélèvements obligatoires très élevés, faible attractivité de l’environnement de travail pour les jeunes) en les rapprochant d’une mesure qui n’a au fond absolument rien à voir – et sur laquelle on pouvait faire des critiques nettement plus éclairées. Enfin, Maurice Lévy prétends vouloir agir au nom de la « cohésion sociale ». La cohésion sociale n’est-elle pas quelque peu heurtée par les grands écarts de salaires ?

Enfin, à mon sens, il y a un problème dans le discours : « nous faisons fuir les talents ». Je suis d’accord avec Maurice Lévy et je souhaite un système nettement plus méritocratique. Mais il ne réponds pas au problème de fond : que fait-on des incompétents ? Par exemple, de la cohorte d’éditorialistes incohérents qui, après avoir occupé les colonnes des quotidiens papiers, se déversent en masse dans la presse en ligne ?

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Diabolus ex machina

Cette semaine, aux Etats-Unis, on parle beaucoup de « l’affaire Target ». Target, 5e grand distributeur du marché américain, stocke un très grand nombre d’information sur ces clients et, via quelques méthodes statistiques que l’informatique permet d’appliquer de façon systématique, essaie de deviner le genre de produits dont ils vont avoir besoin pour leur proposer des remises. De telle sorte que, récemment, Target a « deviné » que la fille d’un habitant de Minneapolis était enceinte avant même que le père le sache (pour un papier complet sur la question, je vous renvoie à ce long et passionnant article du New York Times).

Hier, sur Twitter, Eric Valatini parlait du trading à haute fréquence (HFT), et a écrit un billet assez critique sur Margin Call, parlant du HFT comme d’un « frankenstein ». Il soulignait notamment qu’il y a un danger à ce que les machines se répondent les uns les autres, créant, pour reprendre son image, une espèce d’effet Larsen financier. J’étais frappé de voir qu’en quelque sorte, Eric Valatini reprochait au HFT de représenter une espèce d’économie « déconnecté du réel » (ce ne sont pas ses propres termes et j’extrapole peut-être). Je lui ai donc demandé :

Est-ce qu’il n’y a pas un phénomène similaire d’amplifications (ou de dépréciation) quand ce sont des humains ?

Et lui-même m’a dit qu’il n’avait pas vraiment la réponse.

On devine aisément pourquoi je rapproche ces deux anecdotes : dans les deux cas, le Grand Méchant Loup devient la machine (et la corporation qui l’utilise) ou, a minima, l’automatisation. Mais jamais, curieusement, ce qui est automatisé.  Tout se passe comme si lorsque quelque chose devient optimal et efficace, cela devient problématique. Si l’on aime pas qu’une chose soit optimale, c’est qu’on tolère sa version fautive, pas qu’on l’approuve.

J’ai bien conscience que ce raisonnement est simpliste et repose sur un grand nombre d’axiomes contestables:

- L’automatisation est-elle toujours une optimisation ? Cela peut être assez facilement démontrable pour Target, c’est nettement plus discutable pour le HFT (dans ses modalités actuelles ; à titre personnel, je suis persuadé qu’on peut, et qu’on va !, remplacer 95 % des activités bancaires par des machines1 mais le HFT c’est juste « de la triche » – la preuve, si important que soit le software, ça se jouera beaucoup sur le hardware, on est loin d’avoir des ordinateurs plus malins que les traders, à ma connaissance).

- L’optimisation n’est-elle pas une transformation de la nature des choses ? Ainsi, il y a une différence entre une étude de marché fondée sur le pifomètre et des sondages, où l’on n’empiète pas (ou peu) sur la vie privée des gens, et un fichage automatique plus ou moins consenti (pour ma part, je n’ai jamais « autorisé » qui que ce soit à récupérer mon adresse IP et à diffuser allègrement mes statistiques d’utilisation d’internet pour « personnaliser » les pubs qui s’affichent sur les sites que je fréquente).

Mais, à quelques caveat près, il reste un fond de vérité dans cette idée : au lieu de critiquer l’optimisation, il faut (si on estime que l’optimisation est nuisible, ce qui est loin d’aller de soi) critiquer la chose elle-même.

Notes & références
  1. Soit dit en passant, c’est le côté génial de mon job. Je fais virer des comptables et des actuaires. Si j’étais meilleur en math, je pourrais faire virer des traders. Et mes collègues les plus hostiles à l’Etat rêvent de faire virer des énarques. Les vrais révolutionnaires sont en informatique. Je rappelle qu’en moyenne, on estime qu’une heure de travail d’un développeur détruit deux cents heure de travail. []
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