Toujours sur l'excellent Modern Medieval, on notera l'utilisation remarquable que Matthew Gabriele fait de Google Maps pour visualiser la diffusion de l'image de Charlemagne, à partir des textes, faux diplômes et diffusion de la Vita Karoli d'Eginhard (occasion d'apprendre que le nom du fameux biographe se dit plutôt à l'Allemande, Einhard, en anglais).
C'est beau de voir à quel point les médiévistes sont consciencieux. Le livre en préparation de Matthew Gabriele a l'air passionnant. A vrai dire, je regrette que tous ces travaux s'arrêtent au Moyen-Âge : en cherchant, on trouve ça et là des textes sur la revendication de l'héritage carolingien (notamment, pour ma zone de prédilection, sous l'Empire; ou encore la récupération des Libri carolini, en France, à l'époque de la Réforme), mais un gros volume de synthèse, du IXe au XXe siècle, ce serait drôlement pratique.
Histoire
vendredi, 26 juin 2009
Google Maps et recherche
Par Raveline le vendredi, 26 juin 2009, 11:46
vendredi, 13 février 2009
Léautaud, une chronique de l'occupation
Par Raveline le vendredi, 13 février 2009, 17:50
Un de mes projets secrets, dans l’existence, est de réaliser un téléfilm voire une série sur la France pendant l’occupation. Vous allez me dire : ça n’est pas très original. C’est vrai.
Et pourtant, j’ai une idée. Une bonne idée. Déjà, ne pas faire un téléfilm passant diffusé pendant les vacances et se passant à la campagne. Les racines rurales de la France, tout ça, c’est très bien, mais enfin bon, on s’en lasse. Ensuite, ne pas faire une fresque héroïque sur les braves résistants, ou les vils collaborateurs.
Mais surtout, ma grande (en fait, ma seule) idée, ce serait la voix-off narrative, vous savez, ce gadget odieux dans 95 % des cas. Voyez-vous, il y a une source prodigieusement géniale sur l’occupation. Le journal de Paul Léautaud.
Léautaud (1872-1956) est probablement l’un des types les plus désagréables de l’histoire. Il a passé son temps à dire du mal de tout le monde et à se plaindre. Critique littéraire (sous le pseudonyme de Maurice Boissard), Léautaud est essentiellement connu pour son roman Le petit ami, son Journal et ses Entretiens magistraux avec Robert Mallet (qu’on peut toujours trouver en cherchant bien, et qui sont un must read absolu ; je crois du reste qu'il existe aussi des enregistrements en CD ; voir cette interview de Mallet commentant l'entretien, où on entend un peu Léautaud à la fin).
Son épitaphe est assez fameuse et en dit long sur le bonhomme :
Ci-gît Paul Léautaud
Plus connu: Maurice Boissard.
Quand on l'enterra: - «C'est bien tôt !»
Dirent quelques-uns, mais à part
Beaucoup pensèrent: - «C'est bien tard.»
Son journal est prodigieusement génial et insupportable. Il conspue à peu près tout le monde littéraire (et Parisien ; et Français ; et Européen) de son temps, se plaint à longueur de temps de sa maîtresse principale (dite « le fléau », petit nom très tendre s’il en est), de la médiocrité absolue. C’est une espèce de Philippe Muray du premier XXe siècle, en pire. Il parle tout le temps de lui, de la manière la plus triviale. Il engueule tout le monde. Il est odieux.
Chose qui n’a pas de prix : il déteste vraiment tout le monde. Il est anti-français, anti-allemand, anti-sémite, anti-anglais, anti-tout, et pour couronner le tout, d'une misogynie sans pareille. Cela ne le rend pas particulièrement sympathique, mais Voyez quelques extraits du journal pour vous faire un avis. Il convient de savoir qu'à partir de 1938, il ne désirait pas voir son journal publié.
Vendredi 14 juin 1940[1]. Ce matin, dans ma rue, à 10 heures, un homme, deux femmes, un chien, avec une voiture à bras contenant leurs bagages, venant de Paris, pour trouver un refuge ici[2]. Une de ces femmes nous dit, aux voisins et à moi, que les Allemands sont à Paris, que leurs patrouilles circulent, qu’elle les a vus. Je suis éberlué. Je le lui fais répéter. Elle me le répète.
Je me rase. Je m’habille. Je vais prendre le métro pour aller à Paris pour mes provisions. Je mets de gros souliers, pour le cas où je serais obligé de revenir à pied. La femme du maire, mon voisin, est sur sa porte. Je m’arrête un moment à parler avec elle. Elle me dit que la Radio a informé que Paris est sous la protection de l’ambassade américaine. Je dis : « Nous voilà bien. L’ambassade américaine devant l’armée allemande ! C’est cela qui nous empêchera d’être zigouillés à l’occasion. L’ambassadeur américain arrivera : « Tiens ! Il est mort ! » Comme toujours, je mime ce que je dis. Je l’ai bien fait rire, elle et ses enfants. J’ai fini en lui disant : « Le mieux est de s’en foutre ». (…)
J’arrive à Paris. Je traverse, selon mon habitude, le boulevard Saint-Michel pour gagner le trottoir de la rue de Médicis le long du Luxembourg. Là, en face la grande porte d’entrée du jardin, occupé à l’appareil téléphonique de police placé au bord du trottoir, un soldat allemand, avec un gardien de la paix qui doit lui indiquer le fonctionnement de l’appareil. Cela ne m’a rien fait du tout. Je ne me suis même pas arrêté pour le regarder. (…)
Tastavi met sa radio en marche. J’entends une grosse voix mélodramatique, pleine de trémolos. Je dis : « Ah ! non, arrêtez cela. Qu’est-ce c’est que ce cabot ! » Il se récrie : « Mais c’est Reynaud[3] qui parle ! » Je n’en reveins pas. Un si petit homme avoir une pareille voix. En tout cas, je suis renseigné : voilà un imbécile. On est un imbécile quand on parle sur ce ton (…) et dans ces termes : « Nous continuerons à combattre. Nous sommes sûrs de vaincre. Nous gardons l’espérance au cœur. Hitler a dit que la France est gouvernée par un gouvernement de fantoches (hé ! hé ! il a du jugement, cet Hitler !), nous lui montrerons qu’il se trompe. Je viens encore d’adresser au président Roosevelt un appel au secours. Il nous a toujours répondu généreusement. Il ne laissera pas la France périr… » Les Français sont ils à ce point des imbéciles qu’il soit nécessaire de leur parler encore de cette façon dans les circonstances présentes, ou n’est-on pas un imbécile pour parler de cette façon ! Un imbécile, ou un farceur incapable. L’un ne vaut pas mieux que l’autre. (…)
Encore plus comique à lire aujourd’hui, les journaux d’il y a seulement huit jours, même de quinze. (Je ne peux manger sans lire et je lis de vieux journaux). Les gens qui ont gobé toutes ces balivernes : les considérables pertes allemandes en guise de consolation, les replis sur des positions préparées à l’avance (l’avance !), le propos du général Weygand disant que la situation était telle qu’il la désirait – le général Weygand, le spécialiste des situations désespérées (j’espère bien qu’on ne lui fera porter aucune responsabilité) – le propos de Reynaud qu’on résisterait, s’il le fallait, jusqu’en Afrique. Dire que j’ai vu des gens réconfortés par ces bourdes. (…)
La plupart des gens dans le métro, ce matin, à les entendre, étaient plutôt d’avis que tout sera fini dans quelques jours. Reste la question de l’alliance avec l’Angleterre. Lâcher les Anglais ? Ce ne sera pas très joli. Je le disais ce matin au maire : « Renversez la situation, que ce soient les Anglais qui nous lâchent. Qu’est-ce que nous dirions ! »
Il est minuit. Il y a encore de la lumière chez moi. Si une patrouille allemande passait ! Il se pourrait bien qu’elle se montre curieuse. Heureusement, mes arbres me cachent.
Samedi 15 juin. Je le disais tantôt à mon voisin Gagenco : l’entrée de Hitler à Paris, l’armée allemande à Paris, la honte et le désespoir des Français ! Et l’entrée de Napoléon à Berlin, et l’armée française à Berlin, et la honte et le désespoir des Allemands ! L’un vaut l’autre, autant, ou pas plus. Les choses ont changé de côté, voilà tout. Hitler est dans son rôle. Nous n’avions qu’à être dans le nôtre.
Lundi 17 juin. (…) La défaite m’est tout à fait indifférente. Aussi indifférante que la première vue d’un soldat allemand l’autre matin. Elle est le prix de trop de bêtises, d’incapacités, d’imprévoyances, de montage de coup. Cela compte plus pour moi. (…)
Et l’Angleterre ! Plus atteinte que nous. Son prestige effondré. Nous, Français, seuls, nous ne pouvions qu’être vaincus. Mais, l’Angleterre, avec nous, vaincus ensemble. Elle, la nation puissante entre toutes, la reine des mers, jamais vaincue ! Oui, plus atteinte que nous.
Et ce Mussolini, le fourbe et le lâche ! Il aurait pu avoir tout ce qu’il veut sans entrer en guerre contre nous, en s’en tenant à sa « guerre blanche ». Il aurait ainsi évité le mépris et le ressentiment que lui garderont les Anglais et nous, pour sa façon de nous tomber dessus quand nous étions partis. (…)
Nous avons maintenant une bonne durée de paix devant nous. L’Allemagne sera si forte ! »
Mardi 18 juin. (…) « Jamais ils ne sauront faire cela ». Si simple, si élégant. Comme notre littérature, légère, spirituelle, moqueuse, si pleine d’idées sous la légèreté. Comme en peinture, un Embarquement pour Cythère, cette merveille qu’aucune critique d’art ne peut expliquer, devant laquelle il n’y a qu’à être confondu d’admiration et dont ils ont d’ailleurs à Berlin l’exemplaire le plus beau. Ils sont bien trop lourds d’esprit et de corps, bien trop empêtrés de métaphysique et de romantisme épais. (…)
Au bar qui fait le coin de la rue de l’Ancienne-Comédie et de la rue de Buci, d’une clientèle si douteuse, la terrasse pleine de soldats allemands, côte à côte avec les habitués et habituées.
Je serais allé voir Ménilmontant, s’il y avait des autobosu. J’ai horreur du métro de Paris.
Mercredi 19 juin. (…) A la garde de Fontenay, je dis un mot de tout cela au chef de gare. Il s’écrie : « Pourquoi voulez-vous qu’ils s’arrêtent ? Puisqu’il n’y a rien pour les arrêter. » Et comme je dis : « Mais c’est lamentable, alors ! – C’est encore bien plus lamentable que vous ne le supposez. » (…)
Elle me raconte à ce sujet : à la caisse, un soldat allemand prétendait, très poliment, que le caissier ne lui rendait pas exactement la monnaie. Le caissier lui expliqua son compte. Le soldat reconnut qu’il était exact et s’excusa de sa réclamation. Quand il fut parti, le caissier, d’une pâleur de linge : « Salaud ! » On sentait, dit Georgette, qu’il s’était maîtrisé presque au-delà de ses forces.
Jeudi 20 juin. (…) « Les bonnes façons des Allemands, leur politesse, leur conduite convenable, leurs propos aux réfugiés, font leur effet. Des gens célèbrent tout cela. On nous avait dit qu’ils étaient si terribles ! Mais ils sont très bien. Benêts ! Toujours le Français gobeur, qui ne voit pas plus loin que ce qu’il dit, voit ou entend. Si la situation changeait, ces gens auraient de quoi déchanter.
Je ne serais pas étonné, à quelques propos que j’ai entendus, qu’il se produise plus ou moins un mouvement d’opinion anti-anglais. » (....)
Le Matin d’aujourd’hui annonce aussi que « MM. Jeanneney, président du Sénat, et Herriot, président de la Chambre, ont donné leur démission ». Deux sots qui rentrent chez eux. Que va faire le fantôche Lebrun[4] ?
Voilà plusieurs semaines que je me le dis : la guerre ressemble beaucoup au jeu des enfants : les choses qu’on se jette dessus, la poursuite tantôt des uns tantôt des autres, le monticule dont on se déloge tour à tour, etc. Il n’y en plus que les morts et les ruines.
Je comprends tout, j’excuse tout, je me rends à tout. Pas la bêtise.
Vendredi 12 juillet. Nous allons certainement entrer dans un nouvel « Ordre Moral ». C’est bien ce à quoi je m’attendais. M. Abel bonnard, dans une conférence à la Sorbonne : L’art classique, exprime déjà l’espoir que l’ère des « romans morbides et don juanesques soit à jamais close ».Ce sot, qui n’a jamais écrit que pour ne rien dire, en poussant plus avant son point de vue, censurerait sans doute aujourd’hui la déclaration de Phèdre à Hippolyte comme attentatoire à la saine morale. Nous pouvons nous attendre à des excès de ce genre.
Lundi 22 juillet. – Dans Le Matin : échange de télégrammes d’effusions entre Hitler et Mussolini, se félicitant du « combat commun pour la liberté des deux peuples ». Ces deux forbans se valent, - l’Italien, la lâcheté en plus. Qui diable en a jamais eu à la liberté de leurs peuples ? Je croyais, par-dessus le marché, que l’Italie devait son unité à la France.
Jeudi 25 juillet. – (…) Arrivé place de l’Odéon, je vois la librairie Lipschutz, au coin de la rue Crébillon, fermée depuis les premiersj ours de juin, l’étalage demeuré visible, avec tout un étagement de caisses d’emballage, fort bien faites, en bois neuf, comme celles que j’ai vues à Sainte-Geneviève, lors de l’inventaire des livres rares. Je vais à la porte. Elle est contre. Je la pousse. J’entre. J’appelle à plusieurs fois. Aucune réponse. La concierge de l’immeuble (8, rue Crébillon) est sur sa porte. Je lui demande : « Il n’y a personne à la librairie ? La porte est ouverte. J’ai appelé, personne ne répond. » Elle m’assure qu’il y a quelqu’un et vient avec moi. J’entre devant elle. Elle m’oblige à sortir. Elle appelle à son tour. Personne. Je lui dis, pour sa façon de me mettre dehors : « Je connais M. Lipschutz depuis vingt ans. S’il était là, M. Lipschutz me recevrait très bien. » Elle me répond d’un ton mauvais : « Il n’est pas là, M. Lipschutz. Il est loin ! » Je comprends : la fuite, comme juif.
Au Mercure[5], je parle de cela à la concierge. Elle est au courant. Elle l’a appris par les gens du commissariat de police. Ce sont les Alleamdns qui ont ouvert la librairie et la déménagent. J’en ai un moment d’une tristesse, d’une désolation, d’une pitié. Juif, c’est entendu, mais si charmant, si courtois, si obligeant, si désintéressé ! Il y avait de petis trésors dans sa librairie. Cela devait représenter pour lui une fortune. Et les Allemands s’approprier cela ? De quel droit ! C’est un vol, absolument. On se représente le malheureux, fuyant au plus vite, abandonnant tout. Qu’un Etat prenne les mesures qu’il veut, justes ou injustes, à l’égard des juifs (qui, hélas !, ont beaucoup fait pour cela), bon, mais qu’il ne les dépossède pas, qu’il ne les chasse pas en leur enlevant tout. C’est abominable. Encore plus abominable quand c’est le fait d’étrangers, parce qu’ils sont plus ou moins les maîtres provisoires. Jamais je ne pourrai approuver de pareilles choses. (…)
Dans les journaux ce matin, projet du gouvernement français pour le retrait de la nationalité française, avec confiscation de leurs biens, pour les hommes politiques et les fonctionnaires ayant quitté la France au moment du péril. Je ne les plaindrai pas. Quand on a tous les profits du bon temps : places, argent, honneurs, considérations, privilèges, etc., et filer comme des lapins devant le grabuge ! Pauvres bonshommes. Au contraire, il y a une sorte de jouissance à rester.
Ces bonshommes sont piètres de toutes les façons.
Mardi 6 août. Tous ces soldats allemands, procréés, puis dès l’âge de cinq ans, élevés, dressés, nourris, domestiqués, en vue de la guerre. C’est d’un répugnant, à y songer !
L’aviateur Lindbergh a donné son opinion sur la guerre actuelle, la question de l’Angleterre et c’elle de l’Amérique. Le Matin publie cela. Parce qu’il a traversé l’Atlantqiue, cet individu se croit un grand politique. Il tranche des problèmes les plus importants aujourd’hui, universellement. C’est à se tordre ! Ce n’est vraiment pas la peine qu’on nous annonce de si grands changements politiques et sociaux, si c’est pour nous continuer ces farces. A ce train, nous verrons un jour un champion de boxe, une vedette de cinéma ou un coureur automobile s’ériger en grand diplomate. Ce sera la dégringolade qui continuera, commencée avec les bavards de la Révolution française. Le progrès continue depuis, des « masses ». Il a bien décidément des choses qui sont révolues à jamais.
Lundi 12 août. « Il y a, rue Suger, un lycée Fénelon. Jeunes filles. Autant que j’en puisse juger, de douze à seize ans. Je me suis trouvé passer là à la sortie de midi. Certaines sont déjà fardées comme des catins. Si Fénelon voyait cela ! »
Dimanche 25 août. A considérer cela du point de vue de la pure raison, on n'a qu'un mot : stupidité humaine. Côté bouffonnerie : un jour on se retournera réciproquement des ambassadeurs, on échangera des congratulations, on s'invitera à prendre part à des expositions, après avoir voulu s'anéantir. S'enflammer pour cela !
Samedi 5 octobre. Quand je disais que les mesures contre les juifs auraient tout de suite leur succès chez pas mal de gens d'une certaine sorte. La France au travail d'aujourd'hui, journal immonde qui recommence la démagogie du Front populaire, publie la lettre d'un lecteur qui réclame qu'on mette les citoyens en mesure de faire les mouchards pour signaler les juifs qui essaieraient de se soustraire à ces mesures. Je le disais hier à Fauchois : le mouvement s'accentuerait, on chaufferait exprès en conséquence : on trouverait des gens pour tuer.
Jeudi 14 novembre. (...) Il y a certainement eu un combat d'avions au-dessus de Villacoublay. (Aérodrome). J'ai regardé à ma fenêtre. Le bruit de chutes de bombes. Détonation du canon de défense. Le ciel brillant de petis feux rouges rapides. Au loin, le sifflet d'une sirène. Cela n'a pas duré plus de cinq minutes. Même pas.
Quel beau paysage, j'ai devant moi, par les fenêtres de ma chambre : l'étendue du jardin, des arbres, jusq'au delà de Robinson, pas de maison, les arbres dépouillés mon jardin couvert de feuilles mortes, le silence, la lune sur tout cela, et dans le jour, le matin surtout, toute la beauté de l'automne. Et j'en jouis si peu.
Vous imaginez, donc, une série avec une voix-off lisant de pareils extraits ? Je sais, jamais la télévision française ne ferait un truc pareil. Et pourtant, quel dommage. Aussi bizarre que cela puisse paraître, un olibrius antisocial comme Léautaud permet de comprendre la période mieux que n'importe quel analyste profond qui ne se serait jamais trompé.
Notes
[1] Jour de l’arrivée des Allemands à Paris.
[2] Fontenay-au-Rose, où il habitait.
[3] Paul Reynaud, président du conseil et ministre des affaires étrangères. Reynaud, comme tout le gouvernement, avait quitté Paris dès le 10 juin.
[4] Albert Lebrun, Président de la République française jusqu’au 10 juillet 1940.
[5] I.e., bien sûr, au Mercure de France.
mardi, 27 janvier 2009
Europe, nations et histoire
Par Raveline le mardi, 27 janvier 2009, 18:58
Je réponds ici à un commentaire / billet de blog de Michel Renard, posté à la suite de mon billet sur le musée de l’histoire de France souhaité par le Président de la République. Michel Renard défendait le projet de musée, parfois avec beaucoup de bonheur. Je ne reprendrais pas à mon compte tous les arguments qu’il énonce, certains étant trop éloignés de mes opinions ; je suis particulièrement gêné par un point de son argumentation, auquel j’aimerais répondre ici. Voici, pour mémoire, un extrait de ce qu’il écrit en répondant à certaines critiques contre le projet de musée :
L'Europe, tueuse d'identités nationales ?
(…) "Cela a-t-il un sens, alors que notre cadre de référence est aujourd'hui l'Europe, de faire un musée qui célèbre, comme le dit Max Gallo cité dans le rapport Lemoine, l'"âme de la France" ?", se demande ainsi Nicolas Offenstadt, maître de conférences à l'université Paris-I et coauteur de Comment Nicolas Sarkozy écrit l'histoire de France (Agone, 2008)" (...).
Réponse - De quoi l'Europe est-elle le "cadre de référence" ? De politiques économiques et sociales (?) communes peut-être. Certainement pas d'une identité commune. Pour une raison élémentaire. La base de l'identité étant la langue, on ne parlera jamais (c'est à espérer... ou alors quel désastre culturel...!) la même langue dans les nombreux États de l'Union européenne. On n'aura jamais les mêmes références historiques. Cela n'empêche pas de lire l'histoire nationale dans ses rapports avec l'Europe, évidemment. Comment comprendre le patriotisme de Jeanne d'Arc sans référence à l'histoire anglaise, comment comprendre la monarchie des XVIe et XVIIe siècles en dehors du conflit avec les Habsbourg, comment comprendre la "Grande Nation" et l'épopée napoléonienne en dehors de l'hostilité des monarchies européennes à la Révolution française...?
Il est dommage de voir un contre-argumentaire prêter si aisément le flanc à la critique. Le point d’interrogation après sociale me paraît une facilité (mais je ne doute pas que M. Renard soit familier de la Charte des droits fondamentaux de l’Union Européenne, et notamment son chapitre IV « solidarité ») de mauvais augure.
Surtout, le caractère extraordinairement péremptoire de la phrase : « la base de l’identité étant la langue » laisse pantois. Voici bien, je crois, les excès d’une idéalisation de « l’âme de la France » ! Est-ce à dire que la Suisse et la Belgique n’ont pas d’identité ? Je reconnais que pour la Belgique, l’Etat politique du pays laisse songeur. Est-ce à dire que l’Espagne n’a pas d’identité ? Je laisserais Ernest Renan poser de justes questions à ma place :
Comment la Suisse, qui a trois langues, deux religions, trois ou quatre races, est-elle une nation, quand la Toscane, par exemple, qui est si homogène, n'en est pas une ? Pourquoi l'Autriche est-elle un État et non pas une nation ?
Et dire que « la langue invite à se réunir ; elle n'y force pas ». Et plus encore : « Il y a dans l'homme quelque chose de supérieur à la langue : c'est la volonté. » Si je crois au génie français, je le croirais volontiers logé dans ces excellents raisonnements. On peut m’accuser de jouer sur les mots : j’aurai glissé « d’identité » à « nation » comme j’ai glissé de Renard à Renan. Mais à regarder le titre de partie dans lequel se trouve l’argumentaire de M. Renard, il s’agit bien « d’identités nationales » qu’il est question ici.
Qu’on me permette ensuite une remarque impertinente. Je n’ai pu m’empêcher, en voyant la photographie de M. Renard, de remarquer que c’était un homme d’âge mûr. Sans doute de cette génération où Hubert Védrine pouvait obtenir l’ENA en commençant son oral par la légendaire formule : « My name is Hubert Védrine, and I suggest we continue this conversation in french. » Ou peut-être celle où l’on trouvait un président de la République, qui, si j’en crois wikipedia, ne put obtenir son diplôme à l’IEP en raison d’un trop mauvais niveau en Anglais (comme quoi, ça n’empêche pas de réussir dans la vie).
Bref, une génération très cultivée, capable de réciter du Hugo en veux-tu en voilà, n’oubliant jamais la date du couronnement de Charlemagne et croyant fermement au « patriotisme de Jeanne d’Arc » (hum !), mais où l’enseignement des langues étrangères était parfois… sinon souvent… déficient.
Que les Européens ne parlent qu’une langue, grand dieu !, ce serait effectivement terrible. Qu’ils aient, indépendamment de leur langue nationale, une langue commune, on peut - et si on est europhile, on devrait ! - le souhaiter.
Autant je ne répondrais pas sur Jeanne d’Arc et son patriotisme précoce, autant je bondis à la lecture de la phrase suivante : « comment comprendre la "Grande Nation" et l'épopée napoléonienne en dehors de l'hostilité des monarchies européennes à la Révolution française...? » L’ « épopée napoléonienne », passe encore (ce genre d'expression sont en soi des obstacles épistémologiques). Mais il faudrait quand même rappeler que la Révolution française ne s’est pas montrée non plus très amicale envers les monarchies européennes. Faut-il rappeler que c’est elle qui déclare la guerre à l’Empereur (certes, sur proposition de Louis XVI, mais en favorisant en grande partie la stratégie politique des Girondins à ce moment précis) ? Problème complexe, en tout cas, qu’on ne saurait résumer aussi vite.
« On n’aura jamais les mêmes références historiques », enfin. Le manuel d’histoire franco-allemand témoigne justement de la volonté, progressiste, de donner un maximum de références communes. L’histoire des pays en Europe depuis la CECA jusqu’à aujourd’hui est une histoire qui rapproche plus que jamais les peuples européens.
Il est intéressant que les exemples donnés par M. Renard soient uniquement liés à des conflits militaires : la Guerre de Cent Ans, les conflits avec les Habsbourg, les guerres révolutionnaires et napoléoniennes.
Qu’est-ce que l’idéal européen ? C’est une question très compliquée, j’en conviens. Mais je crois qu’un résumé qui éviterait d’être trop cavalier pourrait être le suivant : la recherche des modalités d’une histoire commune hors de la violence. Quel est le génie de cet idéal ? Le choix de l’histoire longue, contre la foi en l’instant, l’immédiateté, le pouvoir de la « journée »[1]. De même que la représentation est en politique une dilatation de la volonté et de l’action, donc en partie une dilatation du temps, de même la construction européenne repose sur une même dilatation du temps, ainsi que je le disais dans un autre billet. Cette dilatation que notre histoire nationale a beaucoup de mal a accepter... c'est l'histoire elle-même.
Donc, l'histoire européenne, c’est proprement de la vraie, de la pure, de l’authentique histoire. Une histoire qui ne détruit pas les identités nationales antérieures (voilà bien une manière française, ou en tout cas révolutionnaire, de concevoir les choses), mais se contente de lui succéder sans abolir le passé.
On peut, bien sûr, ne pas être d’accord avec Nicolas Offenstadt. On peut aussi arrêter d’être hypocrite, et au lieu de faire comme si l’histoire était une heuristique, laisser les questions politiques au vestiaire du temps présent. Si le problème est celui de la souveraineté, ce n’est pas un problème historique. Si le problème est celui de l’identité, ce n’est pas un problème historique.
On n’aura jamais les mêmes références historiques ?
Heureusement, l’histoire ne s’arrête pas brutalement avant 1957. Ni l’histoire, ni son étude.
Post-scriptum, pour donner matière à réfléchir. Voici ce qu’on peut lire dans la page Wikipedia, en anglais, sur « l’humour dans Astérix » :
The humour encountered in the Asterix comics is typically French, often centering on puns, caricatures, and tongue-in-cheek stereotypes of contemporary European nations and French regions.
(L’humour d’Astérix est typiquement français ; il est très souvent composé de jeux de mots, de caricatures, de stéréotype parodique des nations européennes contemporaines et des régions françaises).
On parle très souvent, pour désigner la France, d’un complexe du « village gaulois ».
Astérix, cette œuvre typiquement française, bardée de références historiques typiquement françaises (et latines, il est vrai)… a été traduit en 107 langues, et est un succès universel ; c’est sauf erreur de ma part la bande dessinée la plus traduite au monde.
René Goscinny était français, d’origine polonaise. Albert Uderzo est français, d’origine italienne.
Leur oeuvre est une référence mondiale.
Notes
[1] Une incise : la journée « d’action sociale » de jeudi se présente comme « une grève politique, au sens noble du mot ». La politique en vingt-quatre heure, c’est le spectre négatif de notre génie national.
dimanche, 11 janvier 2009
De la Révolution, d'un docu-fiction, en forme de digression avant les partiels
Par Raveline le dimanche, 11 janvier 2009, 19:35
Avant les partiels, parce que la semaine prochaine, je risque d'être un petit peu occupé à disserter sur des sujets comme "Travailler en grèce antique", "Pouvoir et violence en France, Germanie et Bourgogne (IXe-XIIe)", "Mourir pour sa foi au XVIe-XVIIe siècle" et "Les intellectuels et l'Europe au XXe siècle" (par exemple). Autant de sujets sur lesquels, pour l'heure, je me sens complètement incapable de dire grand chose. Mais il paraît que c'est normal.
Donc, divertissons nous en attendant, et lisons le dernier billet du blog Révolution-Française.net. Pour dire les choses franchement, mon école historique est plutôt éloigné des auteurs de ce blog, et il m'arrive souvent de ne pas être d'accord avec ce qu'on y écrit. Simplement, mon temps étant occupé par des trucs inintéressants (voir paragraphe précédent), je trouve rarement le temps de commenter les billets qu'on peut y lire.
Faisons une exception. Le dernier billet est une lettre ouverte aux inspecteurs pédagogiques d'histoire-géographie de l'académie de Paris. Grand est l'émoi des signataires de cette lettre. Car voyez-vous, on suggère aux enfants de notre beau pays de regarder un docu-fiction sur l'évasion de Louis XVI, derrière lequel on trouve Jean-Christian Petitfils qui, outre écrire une biographie plutôt favorable à Louis XVI (parmi de nombreux autres livres consacrés aux bourbons), est un des auteurs du Livre noir de la Révolution Française. Initiative regrettable que ce livre noir, mal écrit, au titre facile, et qui fait dans l'outrance là où il faut rester calme.
Mais comme le milieu des amateurs de la Révolution Française ne comporte pas de haines individuelles, certes non !, ce n'est pas la présence de J.-C. Petitfils qui choque les signataires de la lettre ouverte. Non, il s'agit du résumé de ce docu-fiction. Le voici :
Pour sauver ses enfants de la terreur, et sa femme Marie Antoinette de la vindicte populaire, le roi Louis XVI, déguisé en bon bourgeois, s'enfuit incognito du palais des Tuileries où il est prisonnier. Mais rien ne va se passer comme prévu. L'échec de sa fuite se soldera un an plus tard par la décapitation du roi et de la reine de France.
"Ignorance ou falsification ?", s'interrogent les signataires, avec un ton un peu pénible. Même si, à titre personnel, je n'ai pas beaucoup d'estime pour M. Petitfils, je m'abstiendrais d'en faire un ignare ou un faussaire. On a parfois du mal à comprendre ceux qui sont heurtés par la moindre atteinte à leur vision de la Révolution Française. Honnêtement, où est l'enjeu ? Crois-t-on sérieusement que le Roi va revenir en France ? Certes, j'ai quelques commentateurs qui semblent vouloir y croire très fort. J'ai aussi quelques lecteurs royalistes (que je salue au passage). Mais enfin, je pense que les enjeux sont tout de même un peu faibles... enfin, il est vrai que j'adhère à une école de pensée où le premier axiome est que la Révolution est terminé.
Vous songez bien que, dans la mesure où ce sont des gens sérieux qui ont écrit cette lettre ouverte, ils argumentent. Et cette argumentation est en soi très intéressante. A coups de citations, parmi "les historiens les moins suspects de partialité en faveur des jacobins tant vilipendés aujourd'hui", ils s'emploient à attaquer ce qui est évidemment problématique dans le résumé, i.e. que Louis XVI peut difficilement fuir une terreur qui n'existe (en tout cas, de façon officielle) qu'en 1793. Ceci est, d'un point de vue un peu "au ras des pâquerettes", on ne peut plus exact, et dans la mesure où le docu-fiction semble destiné à des lycéens, on peut souhaiter qu'ils soient capables de dater le moment où les révolutionnaires proclamèrent la Terreur. Ergo, sur le fond, je suis tout à fait d'accord avec les auteurs de cette lettre.
Ceci étant, il me peine de lire que :
Quelles que soient les divergences d'appréciation sur les intentions du roi Louis XVI, ce roi incertain et secret, tous les historiens sont d'accord sur les faits suivants : la terreur comme système de gouvernement usant de moyens de coercition terribles sur les contre révolutionnaires a été mise en oeuvre à partir de septembre 1793 pour atteindre son plein déploiement en mai- juin 1794, soit plus de deux ans après la fuite de Varennes. Elle n'est donc pas la cause de cet événement majeur, elle en est la conséquence différée !
Bon, outre mon étonnement pour l'expression "fuite de Varennes"[1], il faut bien dire que le propos est ambiguë. Disons qu'en toute honnêteté, la phrase est vraie : comme système de gouvernement, et surtout comme système auto-baptisé, oui, la Terreur naît en septembre 1793. Maintenant, une certaine honnêteté commande, surtout quand on cite les gens peu suspects d'aimer les jacobins, de dire que certains estiment que la Terreur existe en puissance avant.
Après, je ne vais pas me plaindre quand je lis que :
Et c'est cet immense bouleversement des consciences, cette modification fondamentale des rapports de forces qu'on voudrait ramener à la dimension d'un drame domestique ? Louis XVI avait une plus haute idée de sa fonction, de ses responsabilités ! N'en déplaise à France 2 et à sa directrice des magazines et documentaires !
Assez curieusement, focalisé sur la Terreur, et refusant d'aborder la question de fond (est-ce une Terreur réelle, ou la volonté de Terreur, que Louis XVI fuit ?), nos auteurs n'argumentent même pas sur le caractère le plus énorme du résumé, c'est à dire l'absence d'allusion aux projets politiques de Louis XVI une fois la fuite accomplie. Je pensais que, sur la question, on était plutôt dans le flou, mais depuis que j'ai vu les travaux sur la correspondance de Louis XVI par l'excellent Munro Price, je pense que les finalités militaires de la fuite sont difficiles à occulter (peut-être pas impossible, mais en tout cas difficile). C'est peut-être sur ce point qu'il eut fallu attaquer le plus.
On retrouvera sinon des critiques classiques : ainsi, J.-C. Petitfils "reprend avec une éloquence digne du vicomte de Chateaubriand les images noires mises en circulation par les libellistes royalistes". L'émotion l'emporte un peu sur l'argumentation, où l'on s'émeut sans répondre à des formules piochées dans la biographie : "Le procès du roi ? Une anticipation des procès staliniens ! « Portée par un minorité agissante animée d'une utopie totalisante sinon totalitaire la république mettra plus d'un siècle à s'en remettre »." Ma foi, que la République ait pu pâtir de ce procès ne me paraît pas si aberrant. Et puisque les auteurs de la lettre vont citer Quinet pour leur cause, qu'ils n'oublient pas que le même homme a écrit, non sans raison : "A qui donc peut servir pareil procès, qu’à la victime ?". Enfin, ce n'est pas le lieu de reposer cet éternel débat.
Ce qui m'attriste plus encore, c'est que, malgré tout, pareille lettre se justifiait sans doute. Elle ruine, par ses effets faciles, son intention. Elle s'éloigne par trop du coeur du problème. Voyez, par exemple :
Grotesque, cette façon de présenter l'aventure du 21 juin 1791 s'inscrit également dans un courant historiographique bien précis : celui qui a envahi les médias et produit toutes sortes de « livres noirs » dont « Le livre noir de la révolution française » publié par les éditions catholiques du Cerf.
Certes, les éditions du Cerf ne sont pas réputées pour être un antre de bouffeurs de curés. Est-ce vraiment la peine de le rappeler ? Peut-on parler "d'invasion des médias" ? Trois fois oui, ce sont encore les médias qui sont en cause :
Le tripatouillage de la chronologie ne révèle pas seulement le mépris des faits, il signe la volonté de s'inscrire dans un courant politique qui a la faveur des médias et qui vise à déconsidérer la révolution dès son origine !
Hélas, j'aimerais qu'un jour où s'entende avec les Amis de Robespierre et les défenseurs de la Révolution. Oui, une école historiographique (plusieurs, en réalité) tapent sur les origines de la Révolution. Oui, des efforts sérieux sont faits pour "déconsidérer" la Révolution. Non la République. Non la démocratie. Ni même, nécessairement, toute forme de socialisme. Se servir de J.-C. Petitfils, et du résumé d'un docu-fiction, pour régler ses comptes avec ses ennemis intellectuels dessert la cause des auteurs. Je peux tout à fait comprendre qu'on trouve que le documentaire n'est pas assez balancé. Finir, par contre, avec ces propos amers et frondeurs :
Libre à J C Petitfils de cultiver cette veine politico-littéraire prometteuse de succès médiatique. Mais nous sommes surpris et choqués de découvrir que l'inspection régionale d'histoire de l'académie de Paris a jugé bon d’accorder à cette entreprise la caution de son autorité pédagogique. N’est-ce pas là un abus de fonction ?
Finir ainsi, est-ce bien constructif ?[2]
On sent finalement percer, dans tout ce propos, une méfiance envers les médias. Méfiance de bon aloi, et tout à fait compréhensible chez les enseignants, lesquels ont parfois à protéger leurs élèves contre ces médias, ou en tout cas à leur apprendre à s'en méfier un peu. Maintenant, peut-être que si l'école de pensée qui s'exprime dans cette lettre ouverte écrivait ses livres comme Chateaubriand plutôt que comme Sophie Wahnich, par exemple (je parle bien sûr ici du style et non des idées, bien que je sois tout sauf un amateur de celles de Mme. Wahnich), peut-être auraient elle plus la faveur des médias ?
Je regrette qu'une cause juste soit desservie par de si mauvais moyens. Je pourrais dire au fond la même chose de la Révolution Française, mais je vais m'abstenir de tout mauvais esprit, et relayer l'idée d'origine des auteurs de la lettre. Que l'on tente d'intéresser par des docu-fictions les jeunes à l'histoire, et notamment à l'histoire révolutionnaire qui est tout de même un moment important pour comprendre le temps présent, tout ceci est très bien. Mais transformer en une espèce de conte domestique un événement qui n'en a pas vraiment besoin, n'est probablement pas la meilleure manière de s'y prendre. Un bon documentaire porterait plutôt sur les problèmes d'interprétation, et vulgariserait les thèses en présence. Oui, c'est un travail très difficile. Mais il serait, en fin de compte, probablement plus utile et plus enrichissant.
Notes
[1] Mon lecteur n'ignore pas que le snobisme de l'historien révolutionnaire consiste à ne point dire "fuite à Varennes", parce que ce n'est pas la destination de la fuite ; ce n'est que son point d'arrêt. "Fuite de Varennes" laisse entendre que ce serait de cette ville que le Roi s'est enfui, d'où ma surprise.
[2] Un petit mot rapide sur l'usage de l'adjectif "politique". Il me gêne beaucoup, parce que je ne pense pas que l'historiographie jacobine (pour faire vite) soit dénué de toute arrière pensée politique. Cette idée qu'on a les faits pour soi, qu'on est plein d'objectivité et de science, et qu'on ne saurait soi-même être victime de biais, est un peu arrogante.
vendredi, 21 novembre 2008
Brève réflexion sur la commémoration
Par Raveline le vendredi, 21 novembre 2008, 13:18
Sujet très à la mode en ce moment, la commémoration et les lois mémorielles. Nick Carraway a fait une bonne série sur la question.
On lira aussi avec intérêt la réflexion du Chafouin sur l'idée de génocide vendéen. J'ai un peu répondu sur le fond de la question en commentaire chez lui ; en gros, mon point de vue est que le génocide est en soi difficile à démontrer. La discussion chez le Chafouin est parti à plusieurs moments vers d'autres directions. Criticus, notamment, avec lequel je suis rarement en accord sur les sujets historiques, écrit :
La France naît au baptême de Clovis au moins, voire à la romanisation de la Gaule après la conquête par César. Ne me fais pas dire ce que je n'ai pas dit. En revanche, Louis XVI, c'est le traître à la patrie. Dois-je te rappeler qu'ont été trouvés dans sa fameuse « armoire de fer » des documents attestant de son intelligence avec l'ennemi (les Habsbourg) ?
Donc la Convention montagnarde, jacobine, c'est bien la France, oui.
Et les Émigrés de Coblence, c'est le même haïssable parti de l'étranger.
Je dois dire que j'ai beaucoup de mal à prendre cela au sérieux. Cette vision un peu "à la Michelet" est considérablement passée de mode chez les historiens (surtout pour la "date de naissance"), mais cela ne la discrédite pas pour autant - après tout, les historiens ont une tendance à changer d'avis à chaque génération. Malgré tout, cette manière d'objectiviser la France, d'en faire quelque chose d'autre qu'une notion positive, inscrite dans ce que Gauchet appelle la condition historique, une espèce de droit des peuples à disposer d'eux-même et à décider de leur destinée, ne me paraît pas du tout raisonnable. Je passe sur Louis XVI et le parti de l'étranger, car les choses me paraissent beaucoup plus complexe, mais je ne veux pas entrer dans cette polémique pour le moment.
Non, je crois surtout qu'il faut revenir à la racine même des choses, au problème essentiel de la commémoration. Déjà, je voudrais m'étonner de ce mot qui devient trop souvent synonyme de reconnaissance ou de cérémonie publique. Au risque de paraître couper les cheveux en quatre, commémorer, n'est-ce pas d'abord, littéralement, "se souvenir avec", "se souvenir ensemble" ? Au nom de quoi cet "ensemble" serait systématiquement la nation ou le peuple tout entier ? La commémoration n'est pas moins grande de n'être pas nationale, et je suis plutôt heureux de voir qu'A. Kaspi plaide pour un "statut régional" de certaines commémoration, quand bien même c'est encore prendre la commémoration du point de vue de la chose publique.
Il y a de nombreuses commémorations privées. En un sens, bien que j'imagine que tout le monde ne s'entendra pas là-dessus, l'eucharistie chrétienne est, sinon totalement, selon les églises, au moins partiellement une commémoration ("vous ferez cela en mémoire de moi"), d'ordre privée, qui n'engage en rien la République.
Une fois qu'on a précisé ce point, et surtout qu'on postule qu'une commémoration n'est pas moins digne de ne pas être nationale, il y a globalement deux attitudes vis-à-vis de l'idée même de commémorer, en public ou en privé.
La première attitude, celle vers laquelle je tend à titre personnel, est celle bien connue des lecteurs du Go-Between: The past is a foreign country: they do things differently there. (Le passé est un pays étranger : là bas, ils ne font pas les choses comme nous.) La commémoration est une menace perpétuelle d'oubli des différences. C'est un vieux problème, que de savoir si nous sommes radicalement différents de nos ancêtres ou non. Il change considérablement selon la manière dont on l'aborde. Une partie du travail de PIerre Manent, d'un point de vue essentiellement philosophique, a été de nuancer l'opposition, célèbre depuis Constant, entre les Anciens et les Modernes, et il est souvent très convaincant de ce point de vue. Mais la vie quotidienne a peu à voir avec la philosophie politique, et mille et une différences surgissent de partout. Le jeu des différences entre la France de 1918 et la France de 2008 fournirait une bien longue liste, et on peut se demander ce qu'ont en commun ces deux pays. De manière générale, l'aperçu du passé que l'on peut avoir reste toujours partiel. Pour se faire une idée sinon complète au moins un minimum réaliste du passé, il faudrait prendre en compte un nombre de variables, parmi les plus triviales, bien trop nombreuses. On en trouverait un exemple, parmi d'autres, dans cette amusante réflexion de Claude Duneton :
(Les puces) ont grouillé autrefois à la ville comme à la campagne, dans la bonne comme dans la mauvaise société. On se grattait sous les haillons mais aussi sous les habits de fête, sur les pailles et sous les baldaquins ; dans les cours les plus huppées les princes et les princesses étaient soumis à des démangeaisons subites et à des gesticulations que négligent toujours les auteurs de films historiques, mais qui surprendaient beaucoup un observateur moderne habitué au maintien sobre et gracieux qu'arborent les royautés dans les magazines en couleur !
La deuxième attitude, à l'inverse, repose sur cette vieille idée, inlassablement reprise qui voudrait que "qui ignore le passé se condamne à le répéter". Fausse bonne idée, en fait, car on ignore toujours plus ou moins le passé. Aussi opère-t-on une nécessaire sélection. Cette sélection ne se fonde pas sur la vérité, sur de l'absolu, mais sur quelque chose de plus subjectif. C'est bien tout le problème de la concurrence des mémoires. Dans l'absolu, le passé est nourri d'une infinité de crimes. Ce n'est pas que l'esclavage ou la Vendée. Et bien sûr, ce n'est pas que le génocide juif.
Simplement, il se trouve que ce qu'il y a de plus énorme, qui fut commis le plus récemment, et qui eut une influence sur le destin de l'ensemble du monde occidental, était le génocide juif. On peut trouver un grand nombre d'autres explications, mais je ne crois pas qu'elles dépassent celles-là. Dire, comme Adorno, qu'« après Auschwitz, c'est un acte de barbarie que d'écrire un poème » est puéril (ou plus exactement, il serait puéril de prendre cette phrase au premier degré ; je crois qu'ici, Adorno se laisse emporter par son sens de la formule). Toutes les générations ont usé et abusé de grandiloquences pour dire combien un crime marquerait à jamais l'histoire. Ce n'est pas simplement qu'on ne compare pas les horreurs, qu'il n'y a pas d'échelle Richter de la douleur, et toutes ces idées souvent ressassées. C'est que le ressenti de l'événement est plus important que l'événement lui-même.
Or c'est le problème de la commémoration. Elle fait coexister le ressenti et l'événement, et en cela, elle bafoue non seulement la vérité de l'événement, mais en plus la capacité à interpréter l'événement. Elle tente de faire oublier que le passé est un pays étranger, que l'on y séjourne toujours en touriste. On s'imagine être natif de ce pays étranger, on ne fait qu'en singer les habitants si singulier et inimitables.
En dernier lieu, elle menace toujours de manquer de respect à l'événement, et donc de se trahir elle-même. Parce qu'elle perd le sens de l'événement, elle ne le prend plus pour ce qu'il est. La République commémore avec tous ses ors la première guerre mondiale - mais le dernier Poilu lui-même ne voulait pas de funérailles nationales. Vouloir que la culture soit morte après Auschwitz (après le génocide juif, faudrait-il corriger, parce que si on veut vraiment commémorer, il est absurde de ne citer qu'Auschwitz), c'est tout de même une drôle d'idée ; n'est-ce pas, par exemple, en se récitant du Dante que Primo Levi parvint à trouver un minimum de réconfort lorsqu'il était dans les camps ? N'est-ce pas, précisément, par un poème que s'ouvre Si c'est un homme ? Vouloir donner un passé aux esclaves du commerce triangulaire, alors que ce qui qualifie le crime de la traite des noirs, c'est qu'on les a privé de ce passé, ce n'est pas corriger le crime, c'est partir dans une quête absurde qui finit par perdre de vue un des éléments les plus abominables de ce crime.
Se souvenir publiquement de l'héroïsme ou du crime a sans doute une fin pédagogique. Mais en cela, et je voudrais conclure sur cette question, est-ce le présent qu'on met au service du passé, ou le passé qui est asservi par le présent ?
lundi, 15 septembre 2008
Des petits trous
Par Raveline le lundi, 15 septembre 2008, 01:43
Le lecteur sait que je suis amateur de Beyond Stone & Bone, le blog d'Archaeology Magazine. Dans son dernier billet, Heather Pringle remarque avec beaucoup de pertinence, dans son dernier billet :
What might otherwise have been a story suitable only for scientists interested in the origins of matter became a huge media event. (...) The LHC even generated a clever rap song, posted on You Tube.
Ce qui aurait pu être une histoire n'ayant d'intérêt que pour les scientifiques spécialisés dans les origines de la matière devint un immense événement médiatique. (...) Le Grand Collisionneur de Hadrons a même inspiré une chanson de rap pleine d'esprit, disponible sur You Tube (Ce rap est ici, et c'est effectivement assez rigolo).
Notre archéologue s'interroge alors :
I found myself wondering why archaeologists have failed to capture the public imagination in quite the same spectacular way.
Je me suis alors demandé pourquoi les archéologues ne sont pas parvenus à frapper l'imagination du public d'une manière aussi spectaculaire.
La question mérite d'être posé, souligne l'auteur du blog : après tout, si on peut rendre aussi palpitant un truc qui repose quand même sur des tas de théorèmes tous plus ou moins incompréhensible, il devrait être relativement facile d'intéresser les gens à l'archéologie, qui n'est quand même pas la chose la plus rébarbative au monde.
Et notre auteur de s'inquiéter plus avant :
The new media (...) place a huge emphasis on what is happening now, in the present tense. To many teenagers and young adults, events that took place even 50 years ago now seem dull and irrelevant. This, of course, is very bad news for archaeologists, who need public funding and public interest to keep expensive digs going.''
Les nouveaux médias insistent surtout sur ce qui est en train de se passer là tout de suite, dans le présent. Pour nombre d'adolescents et de jeunes adultes, des événements qui ont eu lieu ne fut-ce que 50 ans auparavant paraissent ennuyeux et sans intérêt. Bien sûr, c'est une mauvaise nouvelle pour l'archéologie, qui a besoin des fonds et de l'intérêt public pour pouvoir continuer à mener ses fouilles onéreuses.
Bref, comme le résume l'auteur, il s'agit de la lutte des black holes (trous noirs) versus les excavators' hole (les "trous" des excavations des archéologues). Jusqu'ici, malgré quelques réserves concernant sa vision un peu pessimiste de la situation médiatique contemporaine, je suis plutôt d'accord avec ce blog. Et ce, même si j'espère secrètement que l'archéologie va disparaître (parce que j'aime l'idée de ne connaître le passé que par des textes, ce qui est une très très mauvaise tendance pour un historien, j'en conviens).
Mais la solution proposé par le blog est mal amenée : un projet suffisamment enthousiasmant et ambitieux pour attirer l'attention du public. Si je suis d'accord pour dire qu'une partie de la production historique en général, et probablement archéologique, souffre d'un manque d'ambition, il me semble que cette "solution" n'en est pas une, et qu'elle part d'une mauvaise approche du problème.
Partons d'un constat. La fascination du public pour le LHC (qui me paraît tout de même assez relative) est ambiguë. En effet, une "caisse de résonance", si on peut dire, a amplifié le phénomène : l'espèce de paranoïa alimenté autour des dangers de l'expérience (dont Verel vient de faire un historique, mâtiné de rapprochements audacieux mais intéressants). Le scientifique (au sens : qui pratique les sciences pures) inquiète autant qu'il fascine.
Reconnaissons que les archéologues ont au moins cet avantage, de ne pas être des figures angoissantes. Et là, on est tenté de se demander : mais au fond, pourquoi ? Parce que personnellement, je trouve les archéologues assez bizarres ; ils traitent parfois de questions voisines des miennes, et il est très rare que j'aime leur angle d'approche. Et quand j'y pense, les archéologues m'angoissent. Mais je vois bien que globalement, l'archéologue jouit d'un regard assez bienveillant (peut-être alimenté par une espèce de mythe de l'archéologue, un effet "Indiana Jones" si on veut, comme le soulignait récemment Archéo Facts).
La différence est - on s'en doute - facile à trouver : les praticiens des sciences dures manipulent le réel. Ou du moins, c'est l'impression qu'on en a. Archimède, avec un levier assez grand, peut soulever le monde (on se demande l'intérêt d'une telle opération, mais passons). Hérodote ne sert qu'à préserver de l'oubli (mission aujourd'hui partiellement remplie par Internet, en un sens). Franchement, soulever le monde, c'est un petit peu plus impressionnant.
Un des commentateurs du billet est particulièrement vachard. Il écrit :
Thats because most archaeology is boring and MOST people think your just bullshitting your way thru it. Wow another piece of pottery that tells us that some ass backwards tribe 4000 years ago stored food, how fascinating. If you find Atlantis, let us know, we will find that very interesting. Until then, stfu, archaeology is boring as hell.
C'est parce que la majeure partie de l'archéologie est ennuyeuse, et la PLUPART des gens pensent que vous racontez n'importe quoi. Super, un autre tesson qui permet de savoir qu'une tribu primitive il y a 4000 ans stockait la nourriture, passionnant. Si vous trouvez l'Atlantide, surtout dites le nous, ça, ça nous intéresserait. Mais d'ici là, fermez là un bon coup, l'archéologie, c'est chiant comme un rat mort. (Traduction un peu personnelle, j'en conviens).
Eh bien, croyez-le ou non, mais je comprend la position de l'auteur de ce commentaire (qui va sous le doux pseudonyme de dregawd), lequel, dans un second commentaire, semble vraiment étonné de ce que personne ne s'intéresse à l'Atlantide. Ce n'est pas tout à fait exact, mais enfin, suivons l'invitation de cet honorable citoyen, et, pour une fois dans ce blog, tentons de ne pas enculer les mouches.
Si on passe sur le caractère légèrement grossier et caricatural de cette position, force est de reconnaître qu'elle caractérise bien le problème dans lequel se retrouvent aujourd'hui les sciences humaines. Je ne sais pas si on classe l'archéologie dans les sciences humaines, donc je vais me concentrer sur "l'analyse du passé" de manière générale.
Jadis, les ambitions de ceux qui se tournaient vers le passé étaient immenses, déraisonnables, et pour nos yeux de contemporains blasés, quelque peu ridicule. Surtout, la question de l'intérêt de la connaissance historique en général ne se posait pratiquement pas. C'était quasiment un impératif moral. Ainsi, Bossuet :
D’ailleurs il seroit honteux, je ne dis pas à un prince, mais en général à tout honneste homme, d’ignorer le genre humain, et les changemens memorables que la suite des temps a faits dans le monde.
Et il n'avait pas honte, le bougre, de qualifier son livre de discours sur "l'histoire universelle". Thucydide abordant la guerre du Péloponnèse, qui n'est jamais qu'une guerre entre petites cités états, dit franchement que :
Ce fut l'ébranlement le plus considérable qui ait remué le peuple grec, une partie des Barbares, et pour ainsi dire presque tout le genre humain.
Et sans remonter jusque là, au XIXe siècle encore, on pouvait écrire avec superbe :
L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes.
Il n'en existait pas moins déjà une histoire plus portée à l'érudition, bien entendu. Et sans doute, Bossuet, Thucydide, et Marx (entre autres) ont dit beaucoup de conneries, notamment parce qu'ils partaient avec d'aussi vastes intentions. Mais en ces époques où on ne craignait pas ce que pour aller vite j'appellerai l'idéologie, où on la revendiquait même, hé bien on écrivait de l'histoire avec l'espoir d'avoir au moins autant d'impact qu'un collisionneurs de hadrons.
Les "grands projets" proposés par l'auteur du Archeology Magazine Blog ne sont pas dénués d'intérêts. Mais il s'agit de répondre à de grandes questions ("comment les humains ont-ils fait pour s'adapter à des environnements climatiques peu accueillants ?") qui méritent certes que l'on s'interroge, mais à mille lieu de "retrouver l'Atlantide". Que les sciences humaines ne veuillent plus vendre du mythe, cela se comprend. Du reste, les sciences dures non plus. Que cela signifie l'abandon de grandes ambitions est bien dommage. Répondre aux questions, c'est bien. Les monographies, c'est bien. Mais si on ne touche pas un peu au cosmique, on ne passionnera jamais les foules. Le cosmique de l'historien, ne serait-ce pas, paradoxalement, le futur ?
lundi, 1 septembre 2008
Stonehenge Confidential
Par Raveline le lundi, 1 septembre 2008, 10:38
Dans un billet récent, je concluais (avec facilité, j'en conviens) sur la formule suivante : "Lascaux n'est point Stonehenge".
Quelle n'est pas ma surprise d'apprendre qu'on a découvert une espèce d'immense palissade en bois destinée à entourer ce même Stonehenge (merci The Telegraph). Apparemment, elle n'aurait pas eu de fonction défensive, mais visait à "cacher la vue", afin que les prêtres qui officiaient ne soient pas vu des classes inférieures. Pour citer l'archéologue Mike Pitts :
"In modern terms, you had to be invited or have a ticket to get in."
(En termes contemporains, il fallait une invitation ou des tickets pour pouvoir entrer.)
Quels boutes-en-train, ces archéologues.
vendredi, 8 août 2008
Maudire ce que l'on fait
Par Raveline le vendredi, 8 août 2008, 18:24
Il est difficile de ne pas avoir un minimum de foi pour perpétuer une activité, mais la causalité entre cette activité et la foi qui l'anime est incertaine. En d'autres termes : je fais de l'histoire, ergo je crois en l'histoire ; ou je crois en l'histoire, ergo je fais de l'histoire[1].
Je dis foi, parce que je crois que le propre de la foi est d'être incertaine, et victime de grandes crises, d'ébranlement ; parce que je crois, en outre, que la foi est une affaire individuelle, privée (à tel point que l'étalage public de foi me paraît l'une des choses les plus condamnables qui soit), or il s'agit bien là de la manière dont un individu considère son activité essentielle. Tout ceci pour dire que la réflexion qui va suivre est plus personnelle que politique, bien qu'elle ait une portée politique.
Donc, crise du moment : et si au fond l'histoire n'était pas un problème ?
Je lis dans un livre lambda : "l'homme du XVIe siècle a vécu une crise, nous n'avons pas fini d'en voir les conséquences". Et soudain, je me dis : mais en subirions nous les conséquences si nous ne connaissions pas le XVIe siècle ? Ou si au moins, nous ne le scrutions pas à la lunette des textes et des événements, comme un astronome examine les étoiles ?
Mais si l'astronome cesse d'examiner les étoiles, les lois astronomiques se perpétuent.
En est-il autant de l'histoire ? Non, puisque toute science humaine a cette propriété d'altérer, fut-ce de manière minimale, la réalité qu'elle examine. L'astronome n'influera pas sur le mouvement des astres en l'étudiant. L'historien peut, moins aujourd'hui qu'hier il est vrai, inventer en grande partie son objet, et surtout l'influence de cet objet.
Or l'histoire met si aisément du sel sur les plaies. Elle crée si facilement des identités là où il n'y a qu'un magma. Elle compose si facilement une kyrielle de rancoeur, de remous, de sottise. Obsédé par le devoir de mémoire, obsédé par les crimes passés, nous perdons le sens des proportions ; ou plus exactement, nous n'avons même plus de repère essentiel pour les proportions.
Ainsi, la lourdeur de l'humour d'un Siné déclenche toute une polémique, parce qu'il y a eu une seconde guerre mondiale, et que les crimes commis à l'occasion de cette guerre ont lacéré la conscience occidentale au point d'en faire l'un des axes fondamentaux, sinon le seul, de notre temps. On ne ferait pas tant d'histoire s'il n'y avait pas cette obsession de l'histoire. Encore cela est peu de chose à côté d'innombrables conflits civils, mais là, la question déborde celle du passé et repose sur d'autres considérations qui appartiennent pleinement au présent. Peut-être les choses seraient elles moins atroces, ceci dit, sans le poids de la retranscription du passé - qui est, en plus de tout, toujours plus ou moins infidèle.
Surtout, au fur et à mesure que nous conservons ce musée de nos obsessions, que nous l'enrichissons, en revisitons les ailes, en reconstruisons d'autres, nous oublions ce présupposé de la modernité : on peut construire le futur indépendamment du passé ; et jusqu'à un certain point, on doit.
L'une de mes convictions fondamentales, c'est que rien ne se bâtit sans l'apport du temps, raison pour laquelle je refuse catégoriquement toute vertu majeure à une révolution (je crois que la révolution est un acte de fois contre le temps). Mais le temps ne doit pas être mis au service du passé, dans la longue tradition immortelle et quasi-organique que déploie un Burke, par exemple. Au contraire, le temps peut-être mis au service de la destruction du passé. En fait, qu'on le veille ou non, il le fera. Mais mieux vaut le faire consciemment, et détruire dans le passé ce qu'il a de pire (c'est, en partie, ce que souhaite le devoir de mémoire) mais aussi ce qu'il a de dominateur, d'obsédant (et là, c'est tout le contraire du devoir de mémoire).
L'idée qu'en faisant de l'histoire, je vais contre la destruction du passé, qui me paraît si souvent souhaitable ; que je vais même contre un présupposé de la modernité, n'est pas sans provoquer quelque effroi.
Notes
[1] Histoire a dans tout ce billet le sens : la science historique, pas l'objet de cette science. Infini problème de la langue française que de mélanger le nom d'une science et de son objet.
jeudi, 7 août 2008
Le cas John Titor
Par Raveline le jeudi, 7 août 2008, 19:59
Je découvre aujourd'hui, grâce à World History Blog l'invraisemblable affaire de John Titor. Mon ignorance de ce joyaux de la culture du Web balbutiant montre, ô combien !, à quel point je ne suis pas un geek digne de ce nom.
Pour ceux qui comme moi, ignorent tout de John Titor, voici un résumé de l'histoire. Plus de détail sont disponibles sur Wikipedia.
TimeTravel_0, futur John Titor est le pseudonyme employé par un utilisateur de forum et de chat informatique, qui affirmait venir du futur. Plus exactement, de l'année 2036. Il prétendait être en mission militaire, devant se rendre en 1975 pour récupérer un ancien ordinateur IBM (j'avoue que la logique de la chose m'échappe, mais je ne suis pas spécialiste). Je l'affirme tout de suite, je ne crois pas une seule seconde à toute cette histoire, qui a tout du "hoax", comme on dit quand on est chic, du canular, comme on dit quand on parle un français standard.
Il y a trois choses intéressantes dans cette affaire.
1°) L'auteur du canular a assez bien préparé son coup : manifestement, il avait de solides connaissances en informatique et en physique. Au plus grand plaisir de Celui, il affirmait la validité du modèle Everettien, dit many worlds ou monde multiple, postulant une multiplicité de monde possibles, ce qui empêche le paradoxe du grand-père dans un voyage dans le temps (pour plus de détails, demander à Celui, qui ne manquera pas de commenter ce billet).
2°) Parce qu'il avait bien préparé son coup, il a fait un certain nombre d'émules. Je recommande la lecture des commentateurs de World History Blog, qui montre à quel point les gens peuvent se laisser convaincre par cette histoire, en dépit d'une multitudes d'arguments qui l'invalident (outre le caractère en soi peu probable de la chose). Ceci dit, le choix du modèle physique théorique de l'affabulateur était astucieux : dans le schéma many worlds, si je le comprends bien, vous pouvez modifier l'histoire. Je vais simplifier outrageusement les choses. Votre père a été assassiné en 2000. Vous remontez le temps pour empêcher son assassinat. De retour chez vous, votre père aura toujours été assassiné en 2000 ; mais vous aurez en quelque sorte créé (ou visité) une réalité paralèlle, où votre père ne meurt pas assassiné. Un tel schéma permet bien sûr d'empêcher la vérification des propos prophétiques de John Titor, puisque nous sommes dans une réalité parallèle à celle qu'il connaît (ou plutôt qu'il affirme connaître).
3°) En soi, que l'on invente un canular pareil me paraît fascinant. Je confesse une faiblesse devant les mystificateurs. Pourquoi et comment se lève-t-on un beau jour en se disant : "Tiens, si je prétendais être un explorateur du futur ?".
4°) Un élément de réponse à ce point trois réside dans ce qui m'a le plus intéressé dans l'histoire. John Titor répondait à des questions sur le futur, en offrant un aperçu de l'histoire à venir (essentiellement entre 2004 et 2015), histoire du reste peu reluisante. C'est de cela que je vais parler.
A partir de 2004, une guerre civile aurait éclaté aux Etats-Unis[1]. La désorganisation progressive du pays aurait entraîné un chaos mondial, qui se conclut en 2015 par une IIIe guerre mondiale express, où la Russie bombarde à coups d'armes nucléaires les principales villes américaines.
La guerre civile opposant les campagnes aux villes (et par delà cette opposition géographique, les partisans du pouvoir local contre le pouvoir centralisé), la guerre civile américaine se terminait par une victoire de la campagne, les villes ayant été les cibles des bombes atomiques. Cette guerre atomique semble aller plus loin qu'un simple conflit Russie / Etats-Unis, dans la mesure où elle tue trois milliards d'individus, soit un peu moins de la moitié de la population mondiale estimée en 2015 (environ 7,2 milliards d'après l'ONU). En fait, au lieu d'avancer toute sorte d'argument sophistiqués pour démonter le canular, ce scénario du futur est en soi facteur de doute.
On notera d'abord à quel point l'enchaînement guerre civile / guerre mondiale paraît répéter l'histoire contemporaine. On a souvent présenté la guerre de sécession comme une préfiguration à la guerre mondiale (par sa configuration stratégique, tactique et en partie économique). En réalité, c'est plutôt du côté des guerres napoléoniennes, je pense, qu'il faut chercher la racine de la guerre moderne (surtout pour le rôle de l'artillerie dans l'armée de Napoléon), mais je ne suis pas spécialiste. Ce que j'entends souligner, c'est que l'enchaînement, notamment dans l'horreur de la guerre, entre guerre civile et guerre mondiale est peut-être induit dans la représentation mentale de l'histoire que peut avoir un américain ayant un haut niveau d'étude.
Le monde post-apocalyptique dans lequel vit John Titor répond globalement à la morale qu'il prêche et aux formes politiques qu'il semble apprécier. Pas de gouvernement central[2] , ou sous une forme adoucie ; "retour à la terre", puisque les micro-communautés produisent leur propre nourriture ; haut degré de conscience des problèmes environnementaux, liés aux retombées radioactives ; sens de la communauté et en même temps diminution des phénomènes de rejets des différences, "la survie passant avant tout" ; religiosité induite par l'atmosphère d'apocalypse, mais relative tolérance ; liberté de porter des armes ; forte présence de la technologie, essentiellement informatique, sans qu'elle joue un rôle organisateur (par exemple, il y a des voitures, mais elles ne structurent pas l'espace ; il y en a trop peu pour cela). En fait, c'est l'Amérique des débuts, ou plutôt l'Amérique des débuts idéalisées : de petites communautés vaguement associées, mais intérieurement soudées ; un environnement hostile, mais par endroit maîtrisé ; un puissant sentiment de liberté et de religiosité ; et, comme cela transparaît dans la manière dont John Titor parle aux terriens de l'an 2000, moralement supérieure. Tout se passe comme si l'apocalypse était à l'Amérique ce qu'a été l'exil des immigrants puritains. Et c'est pour cela qu'il considère les américains de 2000 un peu de la même manière que certains Américains ont, peu à peu, considéré les européens.
Ce récit est beaucoup trop téléologique, au fond, pour être crédible. Elle pourrait nous en dire beaucoup, toutefois, sur la manière dont nous percevons l'histoire. Je ne suis pas psychanalyste, mais je dirais qu'elle exprime une certaine frustration. Si l'homme derrière John Titor épouse vraiment son idéologie libertaro-communautaire, et surtout ce sens aigüe d'un monde décentralisé, son récit de la destruction des grands ensembles centralisés paraît comme le châtiment qu'il rêverait de voir appliqué au monde actuel.
Ce qui nous ramène à une grande question, toujours posée sur internet, celle d'un monde centralisé ou d'un monde décentralisé. Ce n'est pas par hasard que c'est sur internet, vecteur d'une puissante idéologie décentralisatrice[3], que le canular Titor est apparu. Cette histoire inventée d'un monde où la centralisation est vaincue, où la puissance de l'individu revient au prix d'une guerre mondiale, est avant tout une histoire fantasmée.
De ce fait, elle est probablement plus attirante, peut-être même plus convaincante au premier abord, plus fascinante que la vraie histoire. Au milieu du rêve de décentralisation, l'envie de chaos. Et derrière l'envie de chaos, une espèce de lutte contre l'ennui. Le passé, le futur, réels ou imaginaires, offrent toujours plus d'attraits que le présent.
Une histoire sincère et réelle laisserait toute sa place à l'ennui ; le vrai ennui, pas sous une forme sublimée (comme, par exemple, le mouvement actuel de retour en force de la "mélancolie"). Non, l'ennui sous sa forme la plus pure et pesante. Mais qui peut souhaiter une telle histoire ?
Notes
[1] Ici, il faut garder en tête un problème majeur dans la réflexion historique, et surtout dans la mise en commun de réflexion historique. Nous parlons essentiellement de la "Guerre de Sécession", une expression quasi-inexistante aux Etats-Unis. Il est tout à fait intéressant de voir que dans le débat sous les commentateurs de World History Blog, beaucoup on contesté la prédiction, par Titor, d'une guerre civile à partir de 2004, au nom de ce qu'était "LA" guerre civile, i.e. 1861-1865. Mais Titor lui-même est resté assez ambigu sur ce qu'il entendait par ce terme. Il la décrit comme prenant d'abord la forme d'une suite d'incidents (il emploie le terme de "Waco", en référence au siège du ranch d'une secte en 1993, où cent civils ont été tués), puis s'aggravant progressivement autour de 2008-2010. Sur la question du "nom" de la Guerre de Sécession, Wikipedia en anglais propose une page qui résume bien la question.
[2] Il est tout à fait intéressant de souligner que plusieurs conversations internet avec Titor ont tourné autour de la question du "WGO" ou World Global Order, la peur d'un gouvernement mondial aliénant l'individu, qui marque profondément la culture américaine, populaire ou non. A l'époque où Titor apparaît, X-Files, qui exprime magnifiquement la peur du "complot mondial" est encore diffusé.
[3] Attention : c'est un vecteur de cette idéologie comme de beaucoup d'autres, je ne crois pas qu'Internet soit le lieu "d'une" idéologie en particulier. Mais il est certain que cette technologie permet de rendre plus réaliste un modèle de société inimaginable auparavant. Je pense que Cratyle aura des choses plus profondes à dire sur la question que moi ; encore que je tendrais à penser que ce sont surtout ce que je crois comprendre de la pensée de Versac qui a des chances de s'accomplir.
mercredi, 6 août 2008
"On savait", ou la morale des simples
Par Raveline le mercredi, 6 août 2008, 15:01
Il y a des triomphes faciles.
L’un d’entre eux est de pouvoir clamer : « Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas ». Une variante, hélas trop courante : « Déjà à l’époque, on savait. » L’argument se décline de nombreuses manières et sur de nombreux domaines, mais il a un terrain de prédilection : l’histoire contemporaine. Et en son sein, deux zones favorites : les crimes de guerre du national-socialisme et ceux de l’Union Soviétique.
La mort d’Alexandre Soljenitsyne a fait souffler à nouveau ce vent de reproche. Que cela vienne répondre aux critiques balourdes qui elles-mêmes répondent aux hagiographies simplistes se conçoit.
Pourtant, il est difficile de saisir le plaisir ou même le sens qu’il peut y avoir à dire cela. On savait. Comme s’il ne pouvait y avoir de responsabilité que là où il y a connaissance. Et quand bien même on aurait ignoré, ne serait-on pas coupable de ne pas avoir cherché à savoir ?
La platitude de cet argument, qui tient trop souvent lieu de jugement moral, esquivant la complexité des choses, ne montre pas simplement, une fréquente ignorance du passé (que le lapidaire « on » contient tout entier) ; elle marque une incompréhension remarquable du présent. Oui, lecteur, ne sais-tu pas toi, tout ce qui se passe en Chine, en Tchétchénie, au Darfour, dans tant de lieux qui sont autant de nœuds sur les fils de dépêches ? Quel bien t’apporte cette connaissance ? Quel pouvoir ? Quelle responsabilité ?
Et ne la remets tu jamais en cause, cette connaissance ? Toutes les informations, les prends-tu comme une vérité incontestable ? En vérité, cet argument ne fait que nourrir une mythologie de l’information ; mythe d’une connaissance simple, pure, droite et directe ; mythe d’une puissance de l’information qui n’est pas plus le moteur de l’histoire que ne l’étaient les masses.
Triompher du passé n’est à l’honneur de personne. Dans le présent, le doute l’emporte toujours, et c’est un ennemi autrement plus coriace.
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