Sur la dernière proposition de Nicolas Sarkozy
Par Raveline le vendredi, 15 février 2008, 14:58 - Dernière heure - Lien permanent
« J'ai demandé au gouvernement, et plus particulièrement au ministre de l'Education nationale, Xavier Darcos, de faire en sorte que, chaque année, à partir de la rentrée scolaire 2008, tous les enfants de CM2 se voient confier la mémoire d'un des 11.000 enfants français victimes de la Shoah. Les enfants de CM2 devront connaître le nom et l’existence d’un enfant mort dans la Shoah. Rien n’est plus intime que le nom et le prénom d’une personne. Rien n’est plus émouvant pour un enfant que l’histoire d’un enfant de son âge, qui avait les mêmes jeux, les mêmes joies et les mêmes espérances que lui »
Dixit le Président de la République.
Avant toute chose. On parlera dans ce billet (et sur ce blog) du génocide juif, mais point de Shoah; lisez Henri Meschonnic, "Pour en finir avec le mot Shoah" :
Le scandale, que la médiatisation du mot rend inaudible, est que c'est un mot qui, dans la Bible où il se rencontre treize fois, désigne une tempête, un orage et les ravages - deux fois dans Job - laissés par la tempête dévastatrice. Un phénomène naturel, simplement.
Il y a d'autres mots, dans la Bible, pour désigner une catastrophe causée par les hommes. Le scandale est d'abord d'employer un mot qui désigne un phénomène de la nature pour dire une barbarie tout humaine.
L'hébreu dit, par exemple, « hurban ». C'est le mot qu'emploie Manès Sperber dans Etre Juif (Odile Jacob, 1994). Je ne connais que trois auteurs qui emploient ce terme : Manès Sperber, Elias Canetti et Daniel Lindenberg, dans Figures d'Israël (Hachette, 1997), qui note que « hurb (a) n », en hébreu, égale « destruction, ruine (forme yiddish : hurbn ) ». Terme qui serait « peut-être plus approprié pour désigner le génocide nazi des juifs, entre 1941 et 1945 ». (...)
Là-dessus, deux problèmes. L'un est que le choix d'un mot hébreu pour désigner la « solution finale », liée à des siècles de haine, fait dire dans la langue emblématique des victimes un acte entièrement imputable aux hygiénistes de la race. Ce n'était pas la langue de ceux qu'on a massacrés. L'hébreu leur était une langue liturgique. Sans parler des enfants, dont beaucoup ne parlaient pas encore, mais Drieu La Rochelle avait dit de ne pas oublier « les petits ». Nommer cet acte en allemand, Endlösung, serait aussi faire offense à ceux qui ont les premiers rempli les camps, et la langue allemande n'y est pour rien. [1]
Ceci mis au point. Je vous épargne la multitude de liens vers des blogs qui parlent de la dernière idée du Président. Passez par Versac, en lisant son billet, qui est excellent. Bon. Faisons le tour des contre-arguments.
1°) Pourquoi uniquement le génocide juif ?
2°) C'est mélanger histoire et émotion.
3°) En CM2, les gosses sont un peu jeunes. (Je vous parie que Koz qui est toujours "en train de penser à l'enfant" va nous faire un billet là-dessus).
4°) Pour les plus cyniques, c'est un coup médiatique destiné à dévier l'attention, notamment sur ses mauvais sondages.
Bien. Commençons par le numéro 4 : le coup médiatique. Certes, à plus d'un égard, c'est fort bien joué. Le débat va porter sur la question, et en même temps, le débat sera condamné d'avance, puisqu'il est trop tôt pour écrire que le génocide juif n'occupe pas, dans la culture occidentale contemporaine, une place spécifique. Le Président a donné aux intellectuels et associations de tout poil un os à ronger ; mais la moelle ne promet pas d'être fameuse. Je mise personnellement sur une intervention de Claude Lanzmann, qui va nous expliquer que le mieux serait que "tout le monde voit Shoah". Ou nous dire que de toute façon, on ne peut pas comprendre. N'est-il pas l'homme qui nous a expliqué sur un plateau de télévision que "lui seul pouvait comprendre" le livre de Jonathan Littel ?
Ceci étant, Nicolas Sarkozy pourrait bien provoquer, sans le vouloir, un revirement ; faire en sorte que tout d'un coup, les gens écrivent : "Bon, d'accord, le génocide juif était atroce, mais on ne peut pas lui donner une telle place, c'est irrespectueux envers les autres génocides, etc.", et que la majorité aille - ou plus exactement n'ait plus honte d'aller - dans ce sens. Au total, ça ne fera pas beaucoup de bien à l'histoire du génocide, aux descendants des victimes, et au débat public en France.
"Macabre", dit-on ici ou là, chez les gens cultivés et qui connaissent le sens exact des mots, "morbide" chez ceux qui le sont un peu moins. Tragique, surtout. Jadis (un jadis qui s'arrête après la seconde guerre mondiale), lorsque quelque chose n'allait pas en politique, parmi les différentes options, on en avait une qui marchait bien : taper sur les juifs. Depuis qu'on a réalisé que ça n'était pas bien, on a changé de stratégie : maintenant, pour changer de sujet, on parle des juifs. Dans les deux cas, l'objet non identifié "juif" (parce que, vous m'excuserez, mais je n'ai jamais très bien compris qui exactement on faisait entrer dans cette catégorie) sert pratiquement le même dessein. Petit progrès : dans le deuxième cas, il n'est pas physiquement mis en péril. Je n'irais pas jusqu'à dire que parler de cette manière du génocide juif, c'est faire de l'antisémitisme - ce serait tout à fait idiot. Mais au fond, il y a une légère continuité qui me fait tiquer. Maintenant, n'étant pas juif, je laisse trancher ce point à d'autres que moi, sans doute mieux placés pour juger.
Passons au premier contre-argument, qui, on l'a vu, pourrait bien s'imposer. C'est vrai. Il faut préciser cet argument. Samantdi a ainsi écrit une liste non-exhaustive de ceux dont on pourrait parler.
Les enfants arméniens. Les enfants vietnamiens. Les enfants rwandais.Les enfants cambodgiens. Les enfants palestiniens. Les enfants morts de famine, de paludisme, de maladies que nous savons soigner mais qui n'ont pas accès aux médicaments. Les enfants de Tchernobyl. Et tous ceux que j'oublie, à ce moment précis où j'écris ce texte, les morts des jours ordinaires, morts de la haine, morts de la violence et même de la misère.
C'est avoir lu trop vite le propos de notre Président. Celui-ci a parlé des "11.000 enfants français victimes de la Shoah". Il s'agit donc d'un enjeu d'histoire nationale. Dès lors, la liste se réduit tout de même beaucoup, notamment s'il faut se contenter des plus jeunes victimes. A part la croisade des enfants, quelques massacres perpétrés en Vendée, et les familles des harkis, force est de reconnaître qu'on aurait du mal à trouver le chiffre de 11.000 victimes de bas âge dans l'histoire nationale (ceci dit, je suis nul en histoire démographique ; disons que s'il faut combiner les conditions extrême de l'extermination, de la déportation, on peut raisonnablement penser que le génocide juif est en première position). Bien sûr, on prend là uniquement les enfants de nationalité française. Après, il y a dans notre histoire coloniale, et dans l'histoire de la traite, sans doute de quoi trouver des choses dont il serait bon de se souvenir (je raisonne toujours en postulant qu'on parle des victimes enfants). La vraie question n'est donc pas "génocide juif ou pas", mais "parler d'enfants français ou pas", voire tout simplement "parler d'enfants ou pas".
Deuxième contre argument, le risque de mélanger histoire et émotion. J'ai dit plusieurs fois qu'on ne pouvait pas totalement séparer les deux, y compris dans la production historique universitaire et professionnelle. Cette critique est assez juste, mais elle aussi doit être nuancée. L'émotion est un relais pédagogique potentiel et ne saurait être condamnée en soi. Ce qui est triste, c'est d'avoir recours à cette technique (donner un nom de victime à chaque élève de CM2) pour créer de l'émotion, alors que les simples faits devraient y suffire. Le problème, c'est que je vois mal les instituteurs montrer les images des camps de concentrations aux enfants, ou détailler le fonctionnement d'une chambre à gaz. Au collège, certainement. En primaire, ça me paraît quand même assez délicat. Mais bon, comme on me le faisait valoir dans une conversation récente, à cet âge là, on est aussi parfois plus sérieux, plus réceptif. Et nous avons abordé ainsi le troisième contre-argument, sur lequel je me sens bien incapable de répondre.
Je ne regarderais pas les arguments en faveur de Nicolas Sarkozy. D'abord parce qu'ils me paraissent souvent vraiment très stupides (lu sur les commentaires de Versac un argument qui se résumait à "si on avait un Président de gauche, ça ne ferait pas tout ce foin, c'est de l'antisarkozysme primaire, etc." ; certes, on crie souvent au loup avec Sarkozy, ça ne signifie pas que toute critique est infondée). Ensuite parce qu'ils prennent souvent la question à l'envers (autre type de réaction, je résume encore : "quand les élèves musulmans (variante : manipulés par le lobby islamiste) empêchent le cours sur le génocide, c'est pas grave, mais quand Sarkozy veut combattre l'antisémitisme, tout le monde lui tape dessus").
Oui, il y a un problème d'antisémitisme. Ce n'est pas le seul problème. Il y a un problème de racisme, envers les noirs, les arabes, et, ne soyons pas stupides, envers les blancs. Ce racisme primaire n'a rien à voir avec les idéologies racialistes aux origines du nazisme. Il faut combattre tous ces problèmes en même temps, et ça n'est pas facile. Une bonne manière de procéder, en premier lieu, est de ne jamais annoncer une mesure toute seule, en faveur d'une seule communauté visée. Soit, ça fait un peu benêt de dire "aimez vous les uns les autres", mais au fond, c'est un peu ce qu'on voudrait, non ?
Combattre le problème de l'antisémitisme, donc, suppose déjà de combattre les racismes sous toutes leurs formes. Mais, et sur ce point Nicolas Sarkozy a raison, il faut combattre les relents relativistes, négationnistes ou révisionnistes. Il ne faut pas laisser dire que "les juifs ont fait pire que les nazis". D'abord parce que ce sont les Israéliens, non les juifs, ensuite parce que, même si ce ne sont pas des anges, et qu'il y a beaucoup à dire quant au comportement de l'Etat d'Israël, on ne peut pas prétendre qu'il a une logique d'extermination des palestiniens. Simplement, la méthode choisie par Sarkozy n'est probablement pas la bonne.
Elle n'est pas républicaine. L'argument pédagogique (l'enfant est touchée par une tragédie qui concerne un autre enfant) ne justifie pas la méthode (un nom par élève), et va provoquer trop de polémiques inutiles. Il aurait suffi de dire qu'à un moment donné (à mon avis, plutôt la 6e que le CM2), une semaine serait consacrée à la question du racisme et des crimes racistes de manière générale. Au cours de cette semaine, le génocide juif serait abordé, notamment à travers certaines œuvre, par exemple le film Au revoir les enfants, Un sac de bille de Joseph Jopho, le Journal d'Anne Frank, et l'histoire terrible de Janus Korczak (voire le film de Wajda sur Korczak). Ce qui permettrait en outre de lire les romans pour enfant de ce dernier (je me souviens les avoir adoré quand j'étais enfant ; ma mère m'avait raconté l'histoire de Korczak, qui m'avait terriblement ému).
Voilà plusieurs compte-rendus, récits, romans plus ou moins autobiographiques, où il est question d'enfants pendant le génocide juif, et qui apporteront sans doute plus que le projet de Nicolas Sarkozy.
Edit : Simone Veil juge "insoutenable" la proposition de Sarkozy, titre le Monde. On la comprend. On aurait voulu qu'elle ne parle pas en sa faveur il y a un an, mais tous ont le droit à l'erreur.
Notes
[1] Article du Monde daté du 20.02.05.
Commentaires
L'argument du jeune âge me paraît le plus évident. Qu'à cet âge on puisse être sérieux et respectueux, nul n'en doute. Mais beaucoup d'enfants de CM2 restent assez impressionnables. Est-il réellement opportun de mettre dans les pattes des plus fragiles d'entre eux le souvenir d'un autre enfant, auquel ils pourraient s'identifier, mort dans un camp ? N'est-ce pas prendre un peu trop le risque d'un profond de sentiment de culpabilité, pas le sentiment de culpabilité générale qu'on peut éprouver (ma civilisation a fait ça, assez abstrait), mais bien un sentiment personnel : il est mort et je suis vivant. Evidemment, pour beaucoup d'enfant, ça sera une activité pédagogique comme d'autres, qui prend un peu au tripes peut-être. Mais pour certains, je crains que ça soit plus traumatisants. Où ai-je lu qu'à terme, c'est une mesure pour relancer la consommation de divans ?
Et Koz contribue à la reproduction de l'espèce, lui !
Tu l'as lu dans le Monde. Je pense que si on raisonne de façon pragmatique, l'argument de l'âge est effectivement le plus problématique.
Quant à la reproduction de l'espèce, je me demande à quoi aurait ressemblé le couple Koz - Gertrude Stein.
"ou plus exactement n'est plus honte d'aller" => n'ait ?
(quand on pinaille sur "macabre" / "morbide" ...)
Commentaire supprimable.
Corrigé, merci. Ma grammaire est déplorable, et je ne dirai jamais le contraire. Par contre, je suis très psychorigide sur le sens des mots.
Merci pour ce très bon article qui me donne envie d'en écrire un aussi
L'argument du caractère macabre ou morbide avec des enfants me parait discutable. Après tout, dans la région lyonnaise, on passe son temps à emmener les classes voir la maison des enfants d'Yzieu
3dp2005.free.fr/article.p...
Mais on le fait sous une forme adaptée au contexte local
En fait ce qui me choque le plus est cette façon de se mêler de tout: je refuse que le gouvernement aille aussi loin dans les choix d'éducation des enfants
Je reste choquée, durablement et essentiellement (au sens propre) par cette proposition stupide. Quant à ton interprétation : c'est de l'histoire nationale puisque ce sont des enfants français, je la trouve proprement horrible. Le message implicite aux enfants sera donc que seul le mal que l'on fait aux Français mérite qu'on s'indigne et qu'on se batte. Pour quelqu'un (Sarkozy, pas toi) qui se targue d'humanisme, il patauge lamentablement dans le marigot franchouillard.
Merci de montrer une certaine reconnaissance - rare ! - pour l'éducation que je t'ai donnée.
@Verel : Merci ; j'ai vu ton billet, qui est très bon ; effectivement, je n'avais pas développé le caractère unilatéral, autoritaire et intrusif de cette prise en main de l'éducation que tu abordes (mais j'essaie de rester mesuré quand j'écris sur ce blog, et j'aurais du mal à me contrôler sur cette question). Je pense avec toi que, dans le cadre régional, les choses se justifient déjà bien plus.
@Isabelle H. : En effet, il y a lieu de contester le choix des seuls enfants juifs français, et c'est un surcroît de sottise dans la proposition de Sarkozy. Mais là encore, j'ai essayé de rester mesuré. (Sinon, ma reconnaissance t'est tout acquise et tu le sais).
Allmons un peu de serieux president sachons rester neutre vu votre fonction.N'allons pas de cette façon aux voies??
les peuples quel qui soient ont une histoire triste a mettre en avant helas!!!
Un peu de civisme republicain manque fortement a votre palmares??
Partager,ecouter,tenir compte de l'avis de tous avant d'imposer vos idées?????
Ne sommes nous pas en république????et non en dictature!!!