Versac reproche à Authueil de jouer des "vieilles rengaines anti-européennes".

Tout en reconnaissant que le billet d'Authueil était peut-être un peu discutable, je lui reconnais un mérite. Notre honorable assistant parlementaire écrit en effet, à propos de la différence qui existe entre Conseil de l'Europe et Union Européenne :

Vu d'en bas, c'est kif-kif-bourricot, et toute tentative d'explication se noie dans les sables mouvants du "bon sens populaire".

Je rapprocherais cette réflexion d'un remarquable commentaire de Narvic chez Jules de Diner's Room[1]. Narvic écrit notamment que :

La construction européenne est marquée depuis plusieurs années par une profonde ambiguïté (voire une hypocrisie), toujours maintenue, qui consiste à ce que l'on ne sait toujours pas si elle se dirige vers un modèle fédéral ou vers un modèle confédéral.

Ces deux réflexions ont en commun de pointer un problème de perception, ou plutôt de "perceptibilité" de l'Europe.

Il faut bien dire que sans même être "d'en bas", il n'est pas évident de se retrouver dans l'architecture européenne ; s'il n'est tout de même pas très difficile de faire la distinction entre "Conseil de l'Europe" et "Union Européenne" (encore que Versac ait raison de souligner que les journalistes devraient rappeler la différence), la distinction, entre l'Union et les Communautés, par exemple, ne simplifie pas les choses. De même pour la distinction Conseil / Conseil Européen.
Bien sûr, les partisans des traités me diront que les traités avaient notamment pour objectif de clarifier tout cela.

Plus généralement, l'existence même de ces ambiguïtés montre que la construction européenne n'a pas d'emblée pris en compte deux facteurs essentiels : la lisibilité et la visibilité du pouvoir. Si un pouvoir trop présent peut être impopulaire, rien ne radicalise plus qu'un pouvoir trop abstrait et trop incompris. A partir de là, il y a plusieurs démarches possibles. J'opterais pour ma part pour une démarche cynique.

Eolas argumente contre le referendum, en affirmant qu'on ne peut pas demander au peuple de se positionner sur des sujets trop techniques. Oui, il est plus facile de se prononcer sur la question "Voulez-vous un quinquennat ou un septennat ?" que sur le Traité de Lisbonne ou le TECE. En même temps, on peut faire valoir à Eolas qu'il y a fort peu de gens qui ont pesé complètement les implications du passage au quinquennat, parce que cela demande des connaissances juridiques, politiques, voire historiques que tout les électeurs n'ont pas.

En ce sens, il ne sert à rien de proposer un texte simple ou complexe, une question ou un texte, etc. La vraie est question est la familiarité, la proximité, la visibilité. Or l'Europe n'apparaît ni familière, ni proche, ni visible à la majorité. Il est même frappant, compte tenu des pouvoirs de l'Union et des Communautés, qui ne sont tout de même pas négligeables, de constater l'absence de visibilité de ces institutions. Ce n'est pas l'adhésion qui fait la visibilité, mais l'inverse (c'est cette axiome qui me fait parler d'une démarche cynique).

L'une des premières choses que l'on apprend lorsqu'on on fait l'histoire de la IIIe République, c'est le rôle immense des symboles républicains ; non seulement le consensus sur ces symboles (qui a, il est vrai, pris un peu de temps). Mais en plus la présence, la visibilité encore une fois, de ces symboles. Quoi ! Nous laisserions aux partisans des racines chrétiennes de l'Europe nous parler encore et toujours du manteau d'Eglise qui recouvre le continent, et nous n'aurions, comme architecture européenne, que le Justus-Lipsius, les bâtiments de Strasbourg, du Luxembourg, quelques drapeaux ça et là ?

Certes, il y a l'Euro. Mais chaque euro comprend des symboles nationaux. Les symboles européens - déjà mutilés par le texte de Lisbonne - sont trop rares. De ces réflexions éparses, je tire deux conclusions.

D'abord, il faut simplifier l'architecture européenne, ne serait-ce, dans un premier temps, qu'en modifiant les noms des institutions.

Ensuite, il faut qu'il existe une manifestation matérielle du pouvoir européen, un maillage de bâtiments sur le territoire de tous les Etats Membres.

On me répondra que pour cela, il faut les traités. Ce serait croire que des réglages juridiques président à la volonté politique. Une illusion dont on a vu, par deux fois, les résultats. A vrai dire, cela supposerait surtout que les Etats membres acceptent de perdre un peu de la visibilité de leur pouvoir. Ce qui est une autre paire de manche.

edit : Lire aussi le très bon billet d'Aymeric, qui argumente très bien contre l'argument de "la technicité explique le non" ; et qui envisage le problème de façon plus large. Je trouve très intéressant, à la lumière de mes réflexions personnelles sur "la logique historique" de l'Europe (voyez ce billet, qu'il faudrait que je développe) sa thèse selon laquelle :

Ainsi l’explication du refus irlandais par la complexité du texte proposé ne touche que partiellement sa cible. Selon moi, ce même texte présenté il y a une quinzaine d’années aurait rencontré beaucoup moins de refus. C’est qu’entre temps l’idée européenne s’est usée et c’est bien là le nœud du problème.

Notes

[1] Le lecteur excusera cette cascade de name-dropping.