La visibilité de l'Europe
Par Enilevar le mardi, 17 juin 2008, 23:00 - Dernière heure - Lien permanent
Versac reproche à Authueil de jouer des "vieilles rengaines anti-européennes".
Tout en reconnaissant que le billet d'Authueil était peut-être un peu discutable, je lui reconnais un mérite. Notre honorable assistant parlementaire écrit en effet, à propos de la différence qui existe entre Conseil de l'Europe et Union Européenne :
Vu d'en bas, c'est kif-kif-bourricot, et toute tentative d'explication se noie dans les sables mouvants du "bon sens populaire".
Je rapprocherais cette réflexion d'un remarquable commentaire de Narvic chez Jules de Diner's Room[1]. Narvic écrit notamment que :
La construction européenne est marquée depuis plusieurs années par une profonde ambiguïté (voire une hypocrisie), toujours maintenue, qui consiste à ce que l'on ne sait toujours pas si elle se dirige vers un modèle fédéral ou vers un modèle confédéral.
Ces deux réflexions ont en commun de pointer un problème de perception, ou plutôt de "perceptibilité" de l'Europe.
Il faut bien dire que sans même être "d'en bas", il n'est pas évident de se retrouver dans l'architecture européenne ; s'il n'est tout de même pas très difficile de faire la distinction entre "Conseil de l'Europe" et "Union Européenne" (encore que Versac ait raison de souligner que les journalistes devraient rappeler la différence), la distinction, entre l'Union et les Communautés, par exemple, ne simplifie pas les choses. De même pour la distinction Conseil / Conseil Européen.
Bien sûr, les partisans des traités me diront que les traités avaient notamment pour objectif de clarifier tout cela.
Plus généralement, l'existence même de ces ambiguïtés montre que la construction européenne n'a pas d'emblée pris en compte deux facteurs essentiels : la lisibilité et la visibilité du pouvoir. Si un pouvoir trop présent peut être impopulaire, rien ne radicalise plus qu'un pouvoir trop abstrait et trop incompris. A partir de là, il y a plusieurs démarches possibles. J'opterais pour ma part pour une démarche cynique.
Eolas argumente contre le referendum, en affirmant qu'on ne peut pas demander au peuple de se positionner sur des sujets trop techniques. Oui, il est plus facile de se prononcer sur la question "Voulez-vous un quinquennat ou un septennat ?" que sur le Traité de Lisbonne ou le TECE. En même temps, on peut faire valoir à Eolas qu'il y a fort peu de gens qui ont pesé complètement les implications du passage au quinquennat, parce que cela demande des connaissances juridiques, politiques, voire historiques que tout les électeurs n'ont pas.
En ce sens, il ne sert à rien de proposer un texte simple ou complexe, une question ou un texte, etc. La vraie est question est la familiarité, la proximité, la visibilité. Or l'Europe n'apparaît ni familière, ni proche, ni visible à la majorité. Il est même frappant, compte tenu des pouvoirs de l'Union et des Communautés, qui ne sont tout de même pas négligeables, de constater l'absence de visibilité de ces institutions. Ce n'est pas l'adhésion qui fait la visibilité, mais l'inverse (c'est cette axiome qui me fait parler d'une démarche cynique).
L'une des premières choses que l'on apprend lorsqu'on on fait l'histoire de la IIIe République, c'est le rôle immense des symboles républicains ; non seulement le consensus sur ces symboles (qui a, il est vrai, pris un peu de temps). Mais en plus la présence, la visibilité encore une fois, de ces symboles. Quoi ! Nous laisserions aux partisans des racines chrétiennes de l'Europe nous parler encore et toujours du manteau d'Eglise qui recouvre le continent, et nous n'aurions, comme architecture européenne, que le Justus-Lipsius, les bâtiments de Strasbourg, du Luxembourg, quelques drapeaux ça et là ?
Certes, il y a l'Euro. Mais chaque euro comprend des symboles nationaux. Les symboles européens - déjà mutilés par le texte de Lisbonne - sont trop rares. De ces réflexions éparses, je tire deux conclusions.
D'abord, il faut simplifier l'architecture européenne, ne serait-ce, dans un premier temps, qu'en modifiant les noms des institutions.
Ensuite, il faut qu'il existe une manifestation matérielle du pouvoir européen, un maillage de bâtiments sur le territoire de tous les Etats Membres.
On me répondra que pour cela, il faut les traités. Ce serait croire que des réglages juridiques président à la volonté politique. Une illusion dont on a vu, par deux fois, les résultats. A vrai dire, cela supposerait surtout que les Etats membres acceptent de perdre un peu de la visibilité de leur pouvoir. Ce qui est une autre paire de manche.
edit : Lire aussi le très bon billet d'Aymeric, qui argumente très bien contre l'argument de "la technicité explique le non" ; et qui envisage le problème de façon plus large. Je trouve très intéressant, à la lumière de mes réflexions personnelles sur "la logique historique" de l'Europe (voyez ce billet, qu'il faudrait que je développe) sa thèse selon laquelle :
Ainsi l’explication du refus irlandais par la complexité du texte proposé ne touche que partiellement sa cible. Selon moi, ce même texte présenté il y a une quinzaine d’années aurait rencontré beaucoup moins de refus. C’est qu’entre temps l’idée européenne s’est usée et c’est bien là le nœud du problème.
Notes
[1] Le lecteur excusera cette cascade de name-dropping.
Commentaires
« Or l'Europe n'apparaît pas ni familière, ni proche, ni visible à la majorité. »
Euh, le « pas » ne serait pas de trop ?
En tout cas, vous devriez parler d'Europe plus souvent !
Houlà, oui, petite faute. Je corrige.
Merci :).
Certes, il y a un indéniable problème de perception. Mais il y a aussi un problème de fond.
Le déficit démocratique des institutions européennes, il est réel, ce n'est pas un simple effet d'optique qui pourra se régler en améliorant la communication.
Lisibilité, visibilité pourquoi pas. C’est vrai que ça aurait l’avantage de donner quelque chose comme un nouveau lustre à l’Europe.
Mon hypothèse – ouè, je fais dans l’auto-promo, je viens chercher des commentateurs chez les autres si c’est pas pitoyable ça – est que c’est l’idéal européen qui s’est usé au point que la déception se mue même de plus en plus en défiance.
Le problème est que tout ça ne se décrète pas et qu’en dehors d’un peu de comm’, donc des changements uniquement cosmétiques, j’ai peur que les lourdeurs institutionnelles (que le traité, précisément, avait pour volonté de fluidifier) ou l’ambigüité des partis en présence sont un frein puissant à la simplification espérée.
(Rien à voir : on poursuit dans le calimérisme, c’est l’humeur du jour ; ton classement wikio me nargue du haut des 16000 places qui nous séparent…)
@Authueil : Je ne parle pas tellement de communication que de visibilité. Je pensais plutôt à l'architecture qu'aux communiqués. Mais s'il existait un journal européen, ou une chaîne de télévision européenne, à large diffusion, la question du déficit démocratique - qui est en effet réelle - passerait au second plan.
@Aymeric : Oui, j'ai vu ton billet, et je n'ai pas commenté parce que je n'avais pas encore lu tous les liens. Je suis tout à fait d'accord avec toi (et d'ailleurs, je vais te rajouter un petit lien en edit, parce que j'ai bien aimé ton billet et que c'est une de mes sources d'inspirations).
La comm', quelque forme qu'elle prenne, n'est pas tout ; mais ça n'est pas rien ! Je crois que c'est une condition de possibilité de l'adhésion populaire. Considère la manière dont le pouvoir communique dans un Etat-nation européen et compare avec l'Europe. Il y a clairement un problème de ce côté là.
Sur Wikio :
1°) Tu es classé dans "Divers" et pas politique.
2°) Le classement est loin d'être un gage de qualité. La preuve : mes billets fumistes me valent d'être dans le top 100, tandis que tes analyses fines et bien étayées ne sont pas valorisées.
3°) Que cela ne soit pas une excuse pour retrouver ton rythme de non-publication !
Ah, tu t'y entends pour réconforter ceux qui se plaignent (méfie-toi, ce don peut bien vite devenir une plaie pour celui qui le possède.).
((tes "billets fumistes" Vs mes "analyses fines et bien étayées" ? N'importe quoi ! Sans vouloir tomber - Ah mince ! Trop tard ! – dans le potlatch de compliments mais je ne peux te laisser te dénigrer ainsi. Par contre je propose qu’on arrête là ; une telle profusion d’amabilités pourrait virer à l’écœurant pour tes lecteurs.))
(Je sais que ça peut devenir une plaie, mais ce que tu dis est vrai lorsqu'on se force ; ce qui n'est pas le cas avec toi, pas d'inquiétude).
Héhéhé... au moins, laisse-moi déspamer tes commentaires honteusement supprimés par l'antispam automatique. Dotclear n'aime vraiment pas ton job !
Quand tu dis renommer les institutions tu parles de changer Conseil de l'Union européenne en Conseil des ministres, la cour de justices des communautés européennes en cour de justice, la Commission des communautés européennes en Commission européenne, etc. ou des trucs plus profond ?
Pour ton maillage, l'idée est séduisante, mais seulement je m'interroge, que met-on dans ces bâtiments ? (Personnellement, j'y mettrai des centres d'information questions/réponses, qui propose des guides, des conférences, des fiches hebdomadaires de rapport de ce qui s'est passé au parlement européen, au conseil et à la commission, et dans les autres institutions)
Mais il y a des raisons d'espérer avec l'apparition de nouveaux établissement européens, je pense au très actuel institut technologique européen.
Je pense aussi que l'Union a des outils qu'elle n'a pas encore utilisé. Par exemple tout un tas de dépenses qu'elle fait se retrouve immédiatement "captées" par les politiques locaux. Elle pourrait donner ses subsides en contre-partie de publicité. Par exemple pour le TGV Paris-Strasbourg payé à hauteur de 20% par l'Union, mettre le drapeau de l'Union sur toutes les voitures, avoir obligé la France d'acheter des pages de publicités dans les journaux "L'Union investit pour vous".
Autre exemple, entre la Grande-Motte et Palavas-les-flots, haut lieu de rendez-vous estival de ceux qui ont le "bon sens populaire", la plage a été agrandie d'une dizaine de mètres pour le plaisir des vacanciers, entièrement payé par l'Union. La pose de panneaux "L'Union a agrandi cette plage pour votre confort et vous souhaite de bonnes vacances" peut aider les tout le monde à ce rendre compte de ce que l'Union fait pour nous au quotidien.
(Rien à voir, mais tu ferrais bien d'agrandir le cadre de texte pour déposer les commentaires, il est ridiculement petit, ce n'est pas génial pour déposer des commentaires un peu longs)
Cher Celui,
Non, je pense plutôt que l'Union devrait avoir des noms sans ambiguïtés (la moindre des choses serait de trouver un autre nom pour le Conseil Européen ; de manière général, on devrait arrêter ce terme de "Conseil", puisqu'il est déjà pris par le Conseil de l'Europe) et si possible des noms qui lui serait propre. La commission, c'est pas funky comme nom (le Prytanée, c'est plus classe, non ?). Ceci dit, il y a le problème de la traduction.
J'ai bien vu ton billet, et je me défend d'avoir "discrédité l'Union sur ses aspects de forme, l'est tout autant" pour te citer, et je ne crois pas non plus que ça soit la démarche d'Authueil, mais c'est une autre question. Par ailleurs, je crois que tu te fourvoies dans ta première partie sur les institutions. (Franchement, la codécision commission / parlement / conseil, il y a plus simple ; je sais que la pratique parlementaire n'est pas non plus limpide si on se penche dessus, mais malgré tout, je crois qu'il y a un grand problème de "lisibilité de la norme", qui n'est pas propre à l'Union et aux Communautés, mais auquel elles sont très exposées).
Honnêtement, peu m'importe ce qu'on met dans les bâtiments. A vrai dire, même des sculptures, des fontaines, ou que sais-je !, des "Arbres de l'Europanéité" comme il y eut des arbres de la liberté me paraîtrait déjà mieux que le vide actuel. Ceci étant, ton idée de centre d'information est très bonne.
Je suis tout à fait d'accord avec ton quatrième paragraphe. Le premier problème est que les gens ne savent pas, ne voient pas tout ce que l'Europe fait pour eux.
Et je suis également d'accord avec la taille du formulaire. Dès que je trouve où est le CSS qui gère ça, je corrige.
Pour le discrédit sur les "aspects de forme", je ne parlais pas de toi, mais de tout ceux qui argumentent en shorter, "parce qu'il y a plein de noms qui se ressemblent, l'Union c'est mal".
Je n'ai jamais dit que le fonctionnement de l'Union est simple, il me semble même dire que parfois ça ressemble à un capharnaüm de par son histoire. Mais son fonctionnement, pour autant qu'on se donne la peine de l'examiner n'est pas forcément beaucoup plus compliqué que celui de la France. Je pense aussi qu'il n'est pas possible à l'Union d'avoir un fonctionnement simple, pour la raison que l'Union n'a de pouvoir que dans certains domaines (et encore plus dans certains que dans d'autres) et qu'il faut mettre 27 pays d'accord. Je pense encore que le traité de Lisbonne clarifie légèrement le fonctionnement. Je n'ai jamais été convaincu que c'était un traité idéal, il reste trop d'exceptions pour faire plaisir à tout un chacun, mais je pense que c'est un pas vers la clarification. (Et que le TCE en faisait 3 — la simplicité de n'avoir qu'un seul traité et les symboles)
En ce qui concerne les noms, je propose :
- Commission
- Parlement
- Chambre des représentants (conseil des ministres, ça fait trop pouvoir exécutif)
- Présidence