Monsieur Pingouin me convie à relayer une chaîne de blogs lancé par Tom Roud. L'alcidé d'ordinaire acide, a cette fois-ci fait preuve de flatterie, me prenant par mon côté faible, en me qualifiant "d'excellent". Comment puis-je ne pas répondre à une telle invitation ? Et pourtant, je suis un peu gêné, car la chaîne de Tom Roud doit essentiellement répondre à la question : "donner 6 raisons pour lesquelles quelqu’un exerçant votre profession devrait ABSOLUMENT tenir un blog sous peine de faute professionnelle grave" (suit un smiley, pour nuancer un peu ce propos il est vrai assez définitif).

Eh bien mon problème est que mon blog n'a pas vraiment de forme fixe : j'aurais mauvaise grâce à dire que je tiens un blog d'historien, puisque je ne suis pas, précisément, historien. Je suis étudiant en histoire, ce qui est tout à fait différent. Par ailleurs, je traite de sujets assez variés, et lorsque le démon de l'érudition (ou ce qui m'en tient lieu) me frappe, c'est essentiellement sur la Révolution française, le seul domaine sur lequel je peux me fier un peu à ce que j'écris. Donc, ma crédibilité est diminuée du fait de ces facteurs... je vais tout de même tenter de répondre.

1°) Les sciences humaines sont globalement mal représentées sur la blogosphère, à l'exception du Droit et de l'Economie. Mais l'histoire en est pratiquement absente : ce manque est fâcheux, et j'ai du reste sondé quelques professeurs que je connais en essayant de savoir pourquoi ils n'imitaient pas certains de leurs éminents collègues, tel le Professeur Rolin, qui, nonobstant la dignité de la chaire magistrale, accepte bien volontiers de se prêter à l'exercice. Pourquoi le juriste et l'économiste pourrait bloguer tout à son aise, faisant apparaître les autres comme des rétrogrades incapables de s'adapter au progrès ?

2°) Toutefois, il est difficile de "faire l'actualité" historique, comme on peut traiter l'actualité juridique (nouvelles lois, décisions de justices...) ou économique (nouveaux chiffres, plan gouvernemental, actualité boursière...). Le choix est difficile, pour le blogueur de formation historienne. On peut traiter l'actualité de la recherche ; mais l'étudiant n'est pas vraiment en position pour faire cela, sauf peut-être lorsqu'il est thésard. C'est une activité à temps plein, sur un terrain assez spécialisé, qui demande du temps, les moyens d'aller aux colloques ou d'acheter des livres. On peut faire, comme la blogueuse d'Histoire mon Amour, de la vulgarisation. Pour ma part, ma formule est bâtarde : j'aurais souhaité pouvoir réagir, au vif, sur tous les éléments d'actualité, en les rapprochant de réflexions historiques ad hoc. Cela demande du temps et beaucoup plus d'érudition que je n'en ai. Il m'arrive de faire cela, mais je suis toujours réticent, car je crains de faire plus de l'histoire de café du commerce qu'autre chose. En même temps, je veux - bien que je n'en trouve hélas que rarement le temps - parler de ma période de prédilection. Bref, le "slogan" de ce blog, "L'histoire et la cité", qui est censé être autoparodique, en assimilant le terme de "Cité", employé par nombre d'universitaires, et qui peut paraître un peu pompeux au premier abord, à un titre de série célèbre. Il s'agit de parler d'histoire et de politique, autant que possible.

3°) Les sciences humaines sont singulièrement fragmentées, et les outils pour s'y retrouver, les images mentales que l'on se fait, sont trop éloignées de la réalité. L'historien politique, l'historien du droit, l'historien de l'économie, l'historien du culturel, etc., font de grands signes et de nombreux colloques pour montrer "qu'ils se parlent", mais ma conviction intime est qu'ils communiquent fort peu. Je suis extrêmement sceptique face aux mirages du "pluridisciplinaire" et du "transversal". Plutôt que de chercher à tout prix à travailler de concert (mon avis personnel est que la recherche est un travail globalement solitaire), il me semble que les historiens devraient exposer, encore et toujours, chaque étape de leurs raisonnements, leurs influences, leur parcours... le blog me paraît idéal pour cela. Evidemment, dans mon cas particulier, ça n'a pas grand intérêt. Mais, dans le contexte de fragmentation de la recherche, qui rend impossible d'avoir une cartographie mentale de tout l'univers historique en dehors de son propre domaine, il est utile que les historiens publient une forme de carnet de travail, qui permet de les situer, non par une étiquette réductrice, mais dans la démarche générale de leur travail.

4°) Pour parler un peu plus de ce blog. J'estime que le milieu universitaire français, et particulièrement en histoire, que ce milieu ou l'aperçu que j'en ai, est singulièrement peu hétérogène. A mon sens, beaucoup d'approches sont insuffisamment relayées. Sans doute, la dispersion dont je parlais au point précédent, crée naturellement une volonté de parler d'une voix "unie". Mais la réalité est que, en histoire, il existe plusieurs manières d'observer les phénomènes, de les faire jouer entre eux ; plusieurs sensibilités autant que plusieurs logiques. Pour ma part, je me reconnais dans une histoire anti-révolutionnaire, touchant légèrement la contre-révolution (sauf sa dimension mystique et esthétique). Cette histoire est malheureusement sous-représenté dans le paysage universitaire français. Non que tous les historiens de la Révolution soient des néo-jacobins sans capacité critique, loin s'en faut. Mais la pensée authentiquement anti-révolutionnaire, qui reconnaît et emploi ce biais, est tout à fait utile. A vrai dire, je pense que tous les historiens sont amenés, fatalement, à se tromper d'une manière ou d'une autre. Je m'agace aisément de lire les générations conspuer le travail scientifique des prédécesseurs, dire d'un tel ou d'un tel qu'il est dépassé. En radicalisant cette position, j'avoue volontiers défendre la liberté d'expression des historiens révisionnistes (dans tous les sens du terme ; celui, étroit, qui désigne ceux qui ne croient pas au génocide juif ; celui, plus large, qui désigne la volonté de reconsidérer le traitement d'une époque). D'une part, parce qu'ils amènent nécessairement à reconsidérer les choses, et que dans l'absolu, reconsidérer les choses n'est jamais mauvais en soi. D'autre part, parce qu'ils ont souvent accès à d'autres sources. Cela est vrai à toute époque. L'historiographie quasi-hagiographique sur Louis XVI, essentiellement menée par Paul et Pierrette Girault de Coursac, pousse sans doute trop loin certaines conclusions, fait dire à certaines sources plus que de raison. Faut-il pour autant, comme ce commentateur, dire que

Ces « historiens » se sont consacrés à la sanctification de Louis XVI et sont largement considérés comme des affabulateurs par la communauté universitaire.

Alors que leurs travaux sont mentionnés par les deux dictionnaires fondamentaux (dont l'un est pourtant peu suspect de royalisme) consacrés à la Révolution Française ? Pour le cas des historiens révisionnistes dans le sens français étroit, c'est à dire les historiens qui nient l'existence du génocide juif, ou le problème est bien sûr autrement plus aigu, j'estime que l'on apprend énormément en lisant des oeuvres qui nous sont connues comme évidemment mystificatrices. Bref, pour conclure sur tous ces points que j'aborde d'une manière évidemment très rapide, sur des débats qui mériteraient un traitement plus complet, le blog permet une liberté d'expression saine. D'autant qu'il permet aux commentateurs de corriger toute erreur ; et je ne pense pas à mes abominables fautes d'orthographe et de grammaire (encore que), mais à toute précision, nuance, voire remise en cause complète qui peut venir d'un lecteur.

5°) Un blog d'étudiant a probablement moins de poids scientifique qu'un blog de professeur, et c'est assez normal. Mais l'étudiant, de son côté, dispose d'une expérience que le professeur ne possède pas ou plus. Il peut témoigner autant des menus tracas de la vie estudiantine, mais aussi être libéré de la relation qu'il entretient nécessairement avec ses professeurs. J'écris libération, mais je ne pense pas une seconde que les étudiants soient opprimés par leurs professeurs (sauf cas extrêmes). Mais il se trouve que la politesse, la courtoisie, et la déférence que j'estime juste dans 99 % des cas, font qu'il y a certaines choses que je ne peux pas dire à un professeur - quand bien même je le voudrais. Non que ce soit d'ailleurs scandaleux en soi, mais simplement par gêne ou par pudeur. Cette pudeur, j'en suis globalement délivré par l'anonymat relatif de ce blog. Je dis relatif parce que les professeurs dont j'ai été les plus proches me reconnaîtraient assez facilement s'ils tombaient sur ce blog. Il est vrai aussi que les étudiants sont globalement assez en colères contre "le système universitaire", pour des raisons souvent très différentes, du reste. Et il n'y aurait guère de sens à houspiller professeurs, administrateurs, ou camarades. N'ayant pas la fibre militante, je trouve grâce au blog un moyen d'exprimer mon mécontentement ou ma farouche désapprobation de certaines choses comme, mettons... l'agrégation ou "l'organisation" de l'enseignement supérieur français.

6°) Je dirais bien qu'un blog contraint à écrire, à s'informer, à faire preuve de régularité, mais compte tenu de mon caractère très irrégulier, de mes innombrables "je ne suis pas spécialiste, mais..." et de la qualité souvent approximative de mon style, je ne peux guère dire que cet argument me paraisse adéquat pour mon blog. Mon sixième point sera donc plutôt sur la forme du discours historique. L'histoire, pour beaucoup, est soit un cours fait par un professeur, soit un texte lu dans les livres. Le blog permet aux discours des sciences humaines, de manière générale, de se montrer sous une autre forme. Ainsi, l'histoire, c'est tout une série de choses, que les cours et les livres permettent du reste de voir. Le goût des sources ; le plaisir de l'anecdote ; une certaine manière de réfléchir ; et, à mon sens, un domaine incertain, et ou l'incertitude est acceptée[1] ; bref un ensemble que le blog peut peut-être plus simplement transmettre que d'autres formes empruntées par le discours historique. L'un des drames de l'historien, c'est que sa matière a souvent une certaine grandiloquence naturelle ; et j'hésite toujours, sauf pour des raisons utilitaristes, à draper l'histoire d'un h majuscule. A mes yeux, ce n'est pas une activité doté d'une dignité toute particulière (je n'en fais pas pour autant une pratique honteuse !). Mais voilà, quand on parle de la Révolution, des grands hommes du passé, de texte parvenu au travers des siècles, eh bien il faut le reconnaître, c'est facilement pompeux. Je ne suis pas sûr d'y arriver, mais j'espère que le blog peut éloigner de ce fâcheux péril, parce que les historiens sont au fond des gens tout à fait normaux, de braves bourgeois qui ne mènent pas une vie particulièrement glorieuse, et qui, sensible au décalage entre leur sujet et leur existence, peuvent en rougir. Cela frappe peut-être plus les historiens débutants ; raison pour laquelle le blog est tout à fait approprié à l'étudiant. Peut-être, en mettant la déférence de côté, pourrait-on la recommander à quelques professeurs - mais la familiarité de l'étude les a rendu autrement moins pompeux.
Ce n'est pas sans paradoxe, finalement, que d'employer le blog, cet outil toujours suspect de narcissisme, pour lutter contre l'emphase et la grandiloquence. Et je doute remporter beaucoup de succès dans cette lutte, mais je crois que je la mène plus facilement avec le blog.


Eh bien voilà. Cela fait un certain nombre de ligne à caractère assez personnel, chose plutôt rare (enfin je crois) à cette adresse. Il me faut maintenant refiler le bébé à six personnes, et cela fait beaucoup. André Gunthert ayant été taggué, je ne connais de professeur d'histoire (au grade universitaire) à inviter à faire l'exercice. Et bien je taguerais donc trois étudiants ou anciens étudiants que je lis: Histoire mon Amour, puisque c'est un blog qui parle d'histoire, quand bien même je n'ai pas du tout la même approche ou couleur idéologique ; Nick Carraway, qui est meilleur théoricien que moi, et qui sait plus articuler histoire et politique ; les Carnets Baroques qui me semblent émaner d'une chartiste. Tout près de mon domaine, je taggue Archéofacts; plus loin, Authueil qui aura la tâche facile, parce qu'il écrit un peu sur la question ; et Cratyle, bien que son emploi ne détermine pas vraiment son type de blogging. Voilà. Ah oui, si vous avez le temps, vous pouvez commenter après avoir effectué cette chaîne à l'adresse : http://tomroud.com/meme-why-blog/.

Notes

[1] C'est une conception de l'histoire qui n'est pas unanimement partagée, mais que je revendique bien volontiers. Ce n'est pas par hasard qu'une forme extrême de "ce mol oreiller du doute" est désignée sous le terme "d'historicisme". L'histoire peut affuter l'esprit critique pour le plaisir de l'esprit critique, sans passer par la profondeur trop exigeante de la philosophie.