L'heure est aux bonnes résolutions. J'ai cet usage de ne pas en faire pour moi, mais pour les autres. C'est une manière plaisante et irresponsable de se décharger de ses obligations morales. Je ne saurais vous la recommander : mener une vie aussi inconséquente que la mienne n'est pas conseillé. Je doute que quiconque parmi les pontes du PS[1] me lise ; je me contenterai d'avoir l'espoir que quelqu'un, à Solférino ou dans une section, pense un peu la même chose. Voici donc les bonnes résolutions que je conseille au PS, à défaut de motion. On peut aussi les lire comme des défis.

  • 1. Penser la gauche sans l'égalité républicaine. Voici sans doute une urgence, car rien n'est plus inéquitable que ce modèle égalitaire[2]. Cette distinction, désormais vieille, entre équité et égalité[3] semble n'avoir pas assez irrigué l'opinion. L'attachement à la République comme à un fétiche est une arme de conservateur. C'est à mon avis une erreur. De tous les mots fréquents dont le sens est un agréable pot-pourri, qu'on manipule à loisir, République est l'un des plus efficaces. Ce terme qui paraît si important, qu'il faudrait toujours défendre, ne doit plus tenir lieu de tout discours de justification. Il fut employé en France à des époques de flou politique complet, et essentiellement à mon sens par opposition à "monarchie"[4]
  • 2. Cesser de croire ou de vouloir faire croire, justement, à un péril ou à une dérive monarchique de ce pays. Ou du moins, cesser d'y croire uniquement quand on est dans l'opposition. Cette matrice du discours de gauche, régénéré pour être une antienne anti-gaulliste, fut peut être efficace en son temps (et encore). Il est temps d'en changer. Certes, on peut regretter, chez Nicolas Sarkozy, une personnalisation excessive du pouvoir. On peut être en désaccord avec des mesures comme l'augmentation du salaire présidentiel, la capacité de nommer et révoquer (bien qu'avec avis du CSA) le directeur de France Télévision. Cela ne fait pas une monarchie. Le peuple pourra juger et trancher, et cela nous met du côté de la démocratie.
  • 3. Renouveler le personnel politique. Si la gauche se veut progressiste, elle ne peut simplement renouveler (au reste, superficiellement) les pratiques, comme elle l'a fait intelligemment avec, par exemple, le débat des primaires pour la présidentielle de 2007. Il est difficile de faire croire au changement, à l'action, à la défense des humbles, si on continue à maintenir une clique immuable au pouvoir, et qu'on a, en guise de renouvellement des chefs, des guerres intérieures épuisant la crédibilité politique.
  • 4. Lâcher la fonction publique pour mieux défendre le service public. Si la droite se fait anti-étatiste, la gauche a un boulevard devant elle pour en faire autant, surtout si le Centre ne paraît pas capable de récupérer ces voix. Paraître défendre la fonction publique à un moment où ni les finances de l'état, ni l'opinion ne le permettent vraiment est de mauvaise politique. A l'inverse, cela ne signifie pas dissoudre le service public; assimiler les deux positions relèverait de la caricature. La fonction publique devrait être l'instrument du service publique. Au lieu de quoi, on a souvent l'impression que c'est l'inverse. Quelle que soit la réalité de ce sentiment, il est désastreux : s'il est vrai, c'est un dysfonctionnement de l'Etat qui prévient toute vraie politique de solidarité et de redistribution des richesses. S'il est faux, il entrave tout de même le fonctionnement de l'Etat et alimente la méfiance de la société envers ses serviteurs. Enfin, il semble qu'à l'heure actuelle, le statut de la fonction publique entrave l'application d'une vraie politique keynésienne, politique qui serait peut-être le moyen d'une sortie de la crise que nous subissons : si on ne peut pas virer de fonctionnaires, en recruter massivement est difficile.
  • 5. Assurer l'existence de syndicats forts, représentatifs, et nombreux. Une meilleure représentativité et plus de moyens donne plus de lucidité et modifierait probablement les rapports entre salariés et employeurs, entre fonctionnaires et ministres. Ce devrait être le premier souci de la gauche que d'employer, en la matière, un modèle thatchérien, quand bien même il n'est qu'une caricature, comme repoussoir, et un modèle allemand, quand bien même il n'est qu'illusion, comme idéal. Cette préoccupation existe bien entendu au PS[5] mais ne me paraît pas suffisamment mis en avant.
  • 6. Renoncer à tout discours d'inspiration pseudo-chrétienne ou pathétique, pour tenir un discours sur la société dans son ensemble. Il est bel et bon d'avoir du souci pour les handicapés, les "aînés" (comprendre : les vieux), et de manière générale, ceux qui souffrent. Mais il faut remonter à la racine et tenir un discours général sur le contrat social, ou, pour dire les choses plus simplement, sur l'état de la société ; la solidité des liens qui font qu'il existe une société. L'insertion des handicapés, des vieux ou des SDF ne forment pas une série de problèmes isolés ; ils ne sont pas, du reste, éloigné d'autres problèmes sociaux moins frappants ou moins visibles. Sans promouvoir démagogiquement une Nouvelle Société, il faut un discours sur la société de défiance et des solutions pour en sortir (l'expression "société de défiance" tapée sur le site du PS ne donne aucun résultat ; que l'on ne partage pas les analyses de P. Cahuc et Y. Algan se conçoit aisément ; qu'on ne leur réponde pas me paraît plus problématique[6].



Tout ceci sonne certes comme du "y'a qu'à faut qu'on". Admettons. Mais, bon lecteur, si tu as fait des résolutions de fin d'année, ne vois-tu pas que c'est le propre de toutes résolutions ? Plus sérieusement, si mes lecteurs de gauche veulent bien me dire en quoi le PS applique déjà cette politique, ou bien pourquoi il ne faudrait surtout pas l'appliquer, et si mes lecteurs de droite voulaient bien me dire ce qu'ils en pensent, qu'ils soient sûr de ma gratitude.[7]

Notes

[1] C'est essentiellement à cette gauche que je pense, ne croyant ni à la viabilité, ni au sérieux des partis extrêmes, et doutant de l'importance des radicaux

[2] Parmi les maux de l'égalité républicaine, je donnerais trois exemples, parmi de très nombreux autres. La non indexation du RAC (Reste à Charge) sur le revenu en matière de sécurité sociale ; les obstacles à toute statistique "ethnique" qui, sans nécessairement entraîner une politique de discrimination positive, permettrait d'avoir une meilleure compréhension des problèmes d'intégration ; l'attachement à une "école de la République", qui, au lieu de concentrer des moyens publics là où ils sont le plus nécessaires, concentre beaucoup de moyens à former les enfants d'une classe moyenne supérieure et d'une classe supérieure qui pourraient elles-même financer l'éducation de leurs descendances.

[3] Je ne ferais pas à mon lecteur l'affront de le renvoyer à Rawls ; personne ne lit Rawls, et force est de reconnaître qu'il n'a pas fait grand chose pour. Mais on en trouve, partout, d'excellents digest.

[4] Je passe, pour ne pas ennuyer mon lecteur, sur ce que je pense de l'emploi de la Révolution Française par la gauche (voyez la motion Aubry, p. 6, où on a l'impression que les valeurs de la gauche sont celles de 1789) ; de toute façon, cet emploi n'a pas de grandes et graves conséquences, sinon une lecture positiviste et manichéenne de l'histoire. C'est bien dommage, mais je ne crois pas qu'on puisse y échapper, dans quelques pays et de quelque parti qu'on soit.

[5] Voyez par ex. la page 24 de la motion Aubry, C2.

[6] J'ai employé ici le terme de "chrétien" sans faire référence à la démocratie chrétienne ou à des choses comme la Doctrine sociale de l'Eglise. On le prendra dans le sens de "plein de compassion", d'où du reste le "pseudo", la compassion étant certes un élément moteur du christianisme, mais pas, à mon avis, ce qui le définit dans l'absolu.

[7] Je veux pas me la jouer, mais, admettez, cher Toréador, si vous me lisez, que ceci est tout de même plus élégant que "OUI, NON ou BOF ?".