Défis pour la gauche en 2009
Par Raveline le dimanche, 28 décembre 2008, 14:30 - Lien permanent
L'heure est aux bonnes résolutions. J'ai cet usage de ne pas en faire pour moi, mais pour les autres. C'est une manière plaisante et irresponsable de se décharger de ses obligations morales. Je ne saurais vous la recommander : mener une vie aussi inconséquente que la mienne n'est pas conseillé. Je doute que quiconque parmi les pontes du PS[1] me lise ; je me contenterai d'avoir l'espoir que quelqu'un, à Solférino ou dans une section, pense un peu la même chose. Voici donc les bonnes résolutions que je conseille au PS, à défaut de motion. On peut aussi les lire comme des défis.
- 1. Penser la gauche sans l'égalité républicaine. Voici sans doute une urgence, car rien n'est plus inéquitable que ce modèle égalitaire[2]. Cette distinction, désormais vieille, entre équité et égalité[3] semble n'avoir pas assez irrigué l'opinion. L'attachement à la République comme à un fétiche est une arme de conservateur. C'est à mon avis une erreur. De tous les mots fréquents dont le sens est un agréable pot-pourri, qu'on manipule à loisir, République est l'un des plus efficaces. Ce terme qui paraît si important, qu'il faudrait toujours défendre, ne doit plus tenir lieu de tout discours de justification. Il fut employé en France à des époques de flou politique complet, et essentiellement à mon sens par opposition à "monarchie"[4]
- 2. Cesser de croire ou de vouloir faire croire, justement, à un péril ou à une dérive monarchique de ce pays. Ou du moins, cesser d'y croire uniquement quand on est dans l'opposition. Cette matrice du discours de gauche, régénéré pour être une antienne anti-gaulliste, fut peut être efficace en son temps (et encore). Il est temps d'en changer. Certes, on peut regretter, chez Nicolas Sarkozy, une personnalisation excessive du pouvoir. On peut être en désaccord avec des mesures comme l'augmentation du salaire présidentiel, la capacité de nommer et révoquer (bien qu'avec avis du CSA) le directeur de France Télévision. Cela ne fait pas une monarchie. Le peuple pourra juger et trancher, et cela nous met du côté de la démocratie.
- 3. Renouveler le personnel politique. Si la gauche se veut progressiste, elle ne peut simplement renouveler (au reste, superficiellement) les pratiques, comme elle l'a fait intelligemment avec, par exemple, le débat des primaires pour la présidentielle de 2007. Il est difficile de faire croire au changement, à l'action, à la défense des humbles, si on continue à maintenir une clique immuable au pouvoir, et qu'on a, en guise de renouvellement des chefs, des guerres intérieures épuisant la crédibilité politique.
- 4. Lâcher la fonction publique pour mieux défendre le service public. Si la droite se fait anti-étatiste, la gauche a un boulevard devant elle pour en faire autant, surtout si le Centre ne paraît pas capable de récupérer ces voix. Paraître défendre la fonction publique à un moment où ni les finances de l'état, ni l'opinion ne le permettent vraiment est de mauvaise politique. A l'inverse, cela ne signifie pas dissoudre le service public; assimiler les deux positions relèverait de la caricature. La fonction publique devrait être l'instrument du service publique. Au lieu de quoi, on a souvent l'impression que c'est l'inverse. Quelle que soit la réalité de ce sentiment, il est désastreux : s'il est vrai, c'est un dysfonctionnement de l'Etat qui prévient toute vraie politique de solidarité et de redistribution des richesses. S'il est faux, il entrave tout de même le fonctionnement de l'Etat et alimente la méfiance de la société envers ses serviteurs. Enfin, il semble qu'à l'heure actuelle, le statut de la fonction publique entrave l'application d'une vraie politique keynésienne, politique qui serait peut-être le moyen d'une sortie de la crise que nous subissons : si on ne peut pas virer de fonctionnaires, en recruter massivement est difficile.
- 5. Assurer l'existence de syndicats forts, représentatifs, et nombreux. Une meilleure représentativité et plus de moyens donne plus de lucidité et modifierait probablement les rapports entre salariés et employeurs, entre fonctionnaires et ministres. Ce devrait être le premier souci de la gauche que d'employer, en la matière, un modèle thatchérien, quand bien même il n'est qu'une caricature, comme repoussoir, et un modèle allemand, quand bien même il n'est qu'illusion, comme idéal. Cette préoccupation existe bien entendu au PS[5] mais ne me paraît pas suffisamment mis en avant.
- 6. Renoncer à tout discours d'inspiration pseudo-chrétienne ou pathétique, pour tenir un discours sur la société dans son ensemble. Il est bel et bon d'avoir du souci pour les handicapés, les "aînés" (comprendre : les vieux), et de manière générale, ceux qui souffrent. Mais il faut remonter à la racine et tenir un discours général sur le contrat social, ou, pour dire les choses plus simplement, sur l'état de la société ; la solidité des liens qui font qu'il existe une société. L'insertion des handicapés, des vieux ou des SDF ne forment pas une série de problèmes isolés ; ils ne sont pas, du reste, éloigné d'autres problèmes sociaux moins frappants ou moins visibles. Sans promouvoir démagogiquement une Nouvelle Société, il faut un discours sur la société de défiance et des solutions pour en sortir (l'expression "société de défiance" tapée sur le site du PS ne donne aucun résultat ; que l'on ne partage pas les analyses de P. Cahuc et Y. Algan se conçoit aisément ; qu'on ne leur réponde pas me paraît plus problématique[6].
Tout ceci sonne certes comme du "y'a qu'à faut qu'on". Admettons. Mais, bon lecteur, si tu as fait des résolutions de fin d'année, ne vois-tu pas que c'est le propre de toutes résolutions ? Plus sérieusement, si mes lecteurs de gauche veulent bien me dire en quoi le PS applique déjà cette politique, ou bien pourquoi il ne faudrait surtout pas l'appliquer, et si mes lecteurs de droite voulaient bien me dire ce qu'ils en pensent, qu'ils soient sûr de ma gratitude.[7]
Notes
[1] C'est essentiellement à cette gauche que je pense, ne croyant ni à la viabilité, ni au sérieux des partis extrêmes, et doutant de l'importance des radicaux
[2] Parmi les maux de l'égalité républicaine, je donnerais trois exemples, parmi de très nombreux autres. La non indexation du RAC (Reste à Charge) sur le revenu en matière de sécurité sociale ; les obstacles à toute statistique "ethnique" qui, sans nécessairement entraîner une politique de discrimination positive, permettrait d'avoir une meilleure compréhension des problèmes d'intégration ; l'attachement à une "école de la République", qui, au lieu de concentrer des moyens publics là où ils sont le plus nécessaires, concentre beaucoup de moyens à former les enfants d'une classe moyenne supérieure et d'une classe supérieure qui pourraient elles-même financer l'éducation de leurs descendances.
[3] Je ne ferais pas à mon lecteur l'affront de le renvoyer à Rawls ; personne ne lit Rawls, et force est de reconnaître qu'il n'a pas fait grand chose pour. Mais on en trouve, partout, d'excellents digest.
[4] Je passe, pour ne pas ennuyer mon lecteur, sur ce que je pense de l'emploi de la Révolution Française par la gauche (voyez la motion Aubry, p. 6, où on a l'impression que les valeurs de la gauche sont celles de 1789) ; de toute façon, cet emploi n'a pas de grandes et graves conséquences, sinon une lecture positiviste et manichéenne de l'histoire. C'est bien dommage, mais je ne crois pas qu'on puisse y échapper, dans quelques pays et de quelque parti qu'on soit.
[5] Voyez par ex. la page 24 de la motion Aubry, C2.
[6] J'ai employé ici le terme de "chrétien" sans faire référence à la démocratie chrétienne ou à des choses comme la Doctrine sociale de l'Eglise. On le prendra dans le sens de "plein de compassion", d'où du reste le "pseudo", la compassion étant certes un élément moteur du christianisme, mais pas, à mon avis, ce qui le définit dans l'absolu.
[7] Je veux pas me la jouer, mais, admettez, cher Toréador, si vous me lisez, que ceci est tout de même plus élégant que "OUI, NON ou BOF ?".
Commentaires
Je découvre à l'instant ce blog. Excellent billet.
J'allais solliciter un complément d'information sur le caractère pseudo-chrétien du discours parcellisé, avant de voir la note de bas de page (tu te la pètes, avec tes notes de bas de page). A la rigueur, n'est-il pas, précisément, pseudo-chrétien parce qu'il est partiel et ne procède pas d'une analyse globale de la société ?
Sinon, pourquoi le qualifier de "pseudo-chrétien" ? Est-ce pour te démarquer de l'adjectif "compassionnel", trop rebattu ?
Je trouve intéressante, en tout cas, cette idée de se consacrer à une analyse globale de ce qui porte atteinte au lien. Je n'ai pas lu la "société de défiance" mais je vais le faire. J'aurais quelques petites idées. Quid du relativisme ? Je sais que le mot est un peu connoté depuis que Josef Ratzinger l'a justement fustigé dans une juste pré-élection, mais tu sais que cela ne me suffit pas à le récuser. Or, c'est un peu ce que je disais hier sur mon blog (http://www.koztoujours.fr/?p=2535#c...) : je vois un relativisme de gauche et de droite. L'un et l'autre sont faits, pour des raisons divergentes, du refus de tout ce qui pourrait s'apparenter à un jugement moral.
Par la même occasion, et par la force des choses, je pense à l'initiative à laquelle j'ai adhérée, Plus digne la vie (http://www.plusdignelavie.com). Si son manifeste est, à ce jour, assez concentrée sur un seul sujet, il y a, dans cette iniative, la volonté de fonder la société sur l'exigence de dignité.
Enfin, je suis passé par chez Autheuil, et ai (re)pris connaissance de l'initiative de Boutin, avec le lancement de son site sur les "valeurs communes". Cela a suscité les sarcasmes (le contraire aurait été étonnant), ne serait-ce que parce qu'une partie de la gauche reste braquée contre le seul terme de "valeurs", pourtant d'une indéniable neutralité. Mais il me paraît toujours préférable qu'un débat s'engage sur le fond, sur nos valeurs, quitte à récuser celles qui sont portées par Boutin, plutôt que de nous en tenir à un débat qui intègre l'exclusion même des valeurs.
Tes résolutions, en tout cas, relèvent globalement d'une même volonté : promouvoir un discours de gauche efficace, effectif. Qu'elle cesse de se payer de mots et d'apitoiements éphémères.
A vrai dire, ton billet m'intéresse d'autant plus que j'envisage d'écrire un billet plus ou moins rétrospectif sur 2008 et le "retour du sens" ("retour", c'est à voir puisque ça signifie qu'il serait parti : je l'intitulerai probablement différemment).
@Rubin : Merci. Je suis heureux que votre première impression soit bonne.
@Koz : Pseudo-chrétien parce que je pense que certains des auteurs de ce discours s'imaginent faire de la "démocratie chrétienne" en agissant ainsi. L'expression m'est venue un peu comme ça, je n'en fais pas un concept très raffiné ; mais en gros, c'est l'hypothèse "parce qu'il ne procède pas d'une analyse globale de la société" qu'il faut retenir.
Sur le relativisme, je crains que nous ne soyons pas d'accord. Je ne crois pas que ce soit le relativisme qui porte, en soi, atteinte au lien. Ceci étant dit, je reconnais qu'il faut un minimum vital de valeurs communes. Ce que j'appelle personnellement le "centre invisible". Ainsi, l'Eglise catholique dispose d'un fond commun de valeur, mais dont l'interprétation peut varier en son sein.
Mais c'est un sujet qui m'embête beaucoup, je le reconnais volontiers, parce que j'ai énormément de mal à avoir une idée déterminée sur la question. Je trouve amusant que Ratzinger tienne un discours singulièrement proche de Leo Strauss, et Strauss comme Ratzinger me paraissent poser de justes questions ; en termes pascaliens, j'agrée mais je n'adhère point. J'ai besoin du relativisme pour penser la liberté. Enfin, par déformation professionnelle, j'ai une certaine tendance à l'historicisme qui me rend plutôt sceptique sur l'universalité des valeurs.
Je ne voudrais pas me tromper sur ce que tu dis, aussi je vais me contenter d'une question. Pour prendre un sujet qui t'es cher, l'euthanasie, est-ce que tu dirais que ceux qui sont partisans de cette solution ne font pas de jugement moral ? Pour ma part, j'ai le sentiment que c'est un jugement d'ordre moral ; et on peut très bien employer la même valeur que celle que tu promeut, la dignité, pour justifier l'euthanasie. Le naïf idéaliste que je suis préfèrerait que l'euthanasie existe, mais soit un recours rare et employé de façon éclairée. Ceci étant, cela ne m'empêche pas d'apprécier certains de tes arguments, sur la difficulté, précisément, d'un emploi éclairé de l'euthanasie.
Je ne suis pas sûr, bref, qu'on puisse vraiment dire que la gauche est braquée sur le terme de valeurs. Ainsi, toujours dans la motion Aubry, tu peux lire, page 6, le sous titre : "Plus que jamais, nos valeurs sont d'actualité". Le caractère parfois fortement identitaire de la gauche ne peut se passer de valeur. Et ces valeurs sont parfois contradictoire avec les objectifs qu'elle promeut (c'est, soit dit en passant, le point de départ de mon analyse de la Révolution française).
Et précisément, parce que je veux un discours "efficace et effectif" (et en ce sens, autre chose que du discours !), la question des valeurs ne me paraît pas la plus importante, parce que les controverses qu'elles entraînent, quoique justifiées, ne devraient pas occuper tout le travail d'une formation politique.
Ezra Suleiman, dans un livre intéressant (Schyzophrénie française, publié il y a peu) dit que le débat français est d'une hypocrisie rare, car tout le monde prétend défendre des valeurs, se battre pour une cause, tout en défendant en réalité ses intérêts particuliers. Sans être toujours d'accord, je trouve qu'il y a un fond de vérité.
Je préfère, en politique, une analyse relativement neutre (autant qu'il est possible), assortie d'objectifs bien définis ; et si pour ce faire, il faut se débarrasser de valeurs mal définies, comme un grand nombre de concepts auxquels on accole "républicain", je pense qu'il faut en faire le sacrifice. Si les valeurs empêtrent le fameux lien social, je suis contre ces valeurs.
Me voilà bien embêté (j'ai bien dit que je n'aimais pas ce sujet !) : je me retrouve entre d'un côté, la dénonciation des valeurs, et de l'autre, la nécessité de leur existence pour le maintient de la société.
En guise de conclusion, je citerais quelqu'un qui avait les idées plus claires que moi : « Un public ne peut accéder que lentement aux lumières. Une révolution entraînera peut-être le rejet du despotisme personnel et de l’oppression cupide et autoritaire, mais jamais une vraie réforme de la manière de penser ; bien au contraire, de nouveaux préjugés tiendront en lisière, aussi bien que les anciens, la grande masse irréfléchie. » Il s'agit d'un passage de "Qu'est-ce que les Lumières" de Kant, qui, à mon sens, résume bien ce qu'avec grandiloquence on peut appeler les apories de l'époque moderne.
Les valeurs sont-elles ce qui permet de tenir lieu de "lumières" au public, dans une perspective cynique, ou un absolu qu'il n'est plus possible de fonder rationnellement ? Quelle que soit la réponse à la question, qui pourrait bien être un faux problème, je crois que la première valeur qui compte est un minimum d'honnêteté. Mieux vaut un silence sur les valeurs, et des résultats, qu'un grand discours sans conséquences.
Et maintenant que tu m'as mis la tête sans dessus dessous, je vais attendre ton billet sur le retour du sens, en espérant qu'il me sauve. (Mais bon, comme on dit chez les crypto-calvinistes cyniques, "M'en fous, j'ai la grâce.")
Pour te répondre, uniquement sur l'euthanasie, parce qu'il faut bien que je l'écrive, mon billet à moi, pour moi celui qui se dispense de jugement moral dans ce cas est celui qui dira en somme : "à chacun de choisir" ou "c'est une question de liberté individuelle". Je préfère encore (ou presque) celui qui y est favorable, et l'assume pleinement.
@Koz : Oui, je vois ce que tu veux dire, mais enfin, le danger de ta position est de ne pas prendre en compte l'individualité des cas. Si on poussait ton argument jusqu'au bout, on aurait l'impression que le choix est entre, d'un côté, les libertés individuelles, de l'autre, le jugement moral, et qu'il faudrait nécessairement sacrifier l'un pour avoir l'autre et vice-versa.
Bon, j'attends ton billet au lieu de défendre mon absence de position sur la question.
Billet intéressant, auquel je pourrais presque souscrire s'il n'y avait le point 4. Néanmoins j'ai un peu de mal à entendre le point 1 :
« Penser la gauche sans l'égalité républicaine. Voici sans doute une urgence, car rien n'est plus inéquitable que ce modèle égalitaire[2]. Cette distinction, désormais vieille, entre équité et égalité[3] semble n'avoir pas assez irrigué l'opinion. L'attachement à la République comme à un fétiche est une arme de conservateur. »
L'égalité républicaine, dans le sens que je lui connais, repose sur l'article 1 de la constitution, c-à-d :
« Art. 1. - La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée. »
Mais, selon votre note n°2, vous semblez prêter d'autres acceptions au terme « égalité républicaine ». Je dois reconnaitre que je n'ai pas lu Rawls et que je ne connais de lui que sa théorie égalitariste. Pouvez-vous expliquer ce que vous entendez par là ?
D'autre part, toujours par rapport à votre note n°2, sur quelles données vous basez-vous pour affirmer que l' « (..) école de la République" (...) concentre beaucoup de moyens à former les enfants d'une classe moyenne supérieure et d'une classe supérieure qui pourraient elles-même financer l'éducation de leurs descendances. »
@Bob : Merci de votre commentaire et bienvenue sur ce blog.
Navré que le point 4 vous heurte. Si cela peut vous consoler, sachez que je ne l'écris pas de gaieté de cœur, étant probablement amené à être part de la fonction publique.
Oui, la définition de la Constitution a le mérite d'exister. Peut-être que si, de mon côté, je vous donne une définition (très rapide) de la distinction entre équité et égalité précisera mon propos. L'égalité consiste à traiter chacun de la même manière. L'équité consiste à donner à chacun selon son besoin (ou, pour d'autres, selon son du, mais je retiendrais plus la notion de besoin). Je pense que l'égalité génère plus d'injustice que l'équité. Et je crains (sans pouvoir en être complètement certain) que l'égalité sert de paravent à des revendications inéquitables, ou à la conservation d'un ordre inéquitable.
L'exemple de la non-indexation du RAC (Reste à Charge, ce que la sécurité sociale - au régime général - ne rembourse pas) sur le revenu en est une bonne illustration(encore qu'il soit partiellement corrigé par les mutuelles complémentaires ; mais du point de vue de la chose publique, chacun est remboursé de la même manière, indépendamment de sa fortune). De ce point de vue, chacun est traité en égal ; mais ce n'est pas équitable, dans la mesure où certains mériteraient d'être remboursés à 100 % et d'autre à 0 % selon leurs revenus (vous noterez qu'il existe de fait un certain nombre de cas de figure où on est remboursé à 100 % ; à l'inverse, aucune disposition ne prévoit, à ma connaissance, le non-remboursement ; du reste, certaines personnes très aisées et d'une haute conscience civique ne se font pas rembourser). Et au-delà des extrêmes (0 et 100), chacun pourrait être remboursé selon ses moyens propres (tout en pouvant, bien évidemment, avoir une mutuelle complémentaire).
Pour l'école de la République, je ne dispose pas de données concernant l'enseignement secondaire (ou plus exactement, pas de données suffisamment fiables). Ceci n'est pas un blog de technicien, je l'avoue sans honte, et je ne pourrais vous fournir de chiffres. Toutefois, une rapide recherche (notamment sur le site de l'Education Nationale) vous permettra aisément de voir que les élèves de classes préparatoires sont les plus coûteux.
Certes, dans certains cas, les classes préparatoires fonctionnent comme un ascenseur social, indubitablement. Ainsi, les prépas scientifiques ont la réputation d'être plus mixtes socialement (et ethniquement) ; je n'ai pas de chiffre non plus sur cette réputation, mais le fait était évident dans la prépa que j'ai suivie. A l'inverse, les classes préparatoires littéraires tendent à être plus homogènes ; certes, on y trouve beaucoup de rejetons de la classe moyenne (notamment des enfants d'enseignants en grand nombre), pas nécessairement très aisées ; mais on y trouve proportionnellement beaucoup moins d'élèves d'origines plus modestes (ainsi que beaucoup moins d'enfants d'immigrés).
Mais je le répète, ceci n'est pas un blog de technicien, et je suis certainement faillible (ceci étant, j'ai lu plusieurs fois, que ce soit dans la presse, les blogs, ou des ouvrages de spécialistes, un tel constat). Je vous laisse la charge de la preuve si vous estimez que je suis dans l'erreur - et croyez bien que cela ne me déplairait pas, être désabusé n'est pas un plaisir.
Ceci étant, en me relisant, je m'aperçois qu'on pourrait résumer (un peu grossièrement) mon billet en estimant que la gauche devrait être un peu plus à droite. Notamment, à propos de l'inéquité, vous pourriez sans doute m'opposer à bon droit la répartition actuelle entre travail et capital. Mais tant que la compétitivité est une condition de possibilité pour financer les politiques sociales, j'avoue ne pas voir ce que peut faire la gauche en la matière, sinon rendre cette compétitivité aussi peu douloureuse que possible (et, peut-être a plus long terme, chercher, ce qui me semble n'être pas encore le cas, un autre modèle que le libéralisme, mais qui soit viable).
J'espère avoir répondu à vos questions, et je suis heureux au moins de vous avoir intéressé. Dois-je comprendre que vous souscrivez aux autres points ? J'en serais déjà très heureux !
Quoique je n'approuve pas nécessairement toutes les orientations de ce billet (notamment le point 2), je ne pense pas qu'on puisse les résumer en disant qu'il s'agirait d'un virage à droite.
En schématisant énormément, on pourrait dire que la droite ne souhaite pas changer la société. Elle accepte d'en corriger certains défauts majeurs, d'assumer les fonctions les plus traditionnelles (la justice) ou d'autres plus modernes (la sécurité sociale) mais elle estime qu'on ne peut changer la société. Cette posture est loin d'être absurde dans la mesure où les tentatives de changement de la société ont lamentablement échoués et ont en plus, généralement, conduit à d'épouvantables gâchis humains - reconnaissons à la Révolution d'avoir, ici comme sur d'autre point, montré l'exemple.
Le parti socialiste a malheureusement lui aussi renoncé à changer la société. Il me semble que les socialistes - la gauche en général - se sent pris au piège : soient ils gèrent le quotidien, soient ils réforment en profondeur. Il n'y a pas de demi-mesure et la réforme en profondeur doit généralement être très brutale pour être très efficace. Avec de telles conceptions, on court droit à la catastrophe. Aujourd'hui, le PS n'est que le syndicat de la fonction publique et de la classe moyenne, c'est-à-dire les privilégiés des 30 glorieuses. Il me semble urgent que la gauche, toute la gauche, assume clairement le pouvoir, avec les mesquineries et les petitesses et les compromis qu'il comporte, sans pour autant renoncer à transformer la société. Transformer la société, ce n'est pas couper des têtes ou virer des gens, c'est agir sur du long terme. Education, Education, Education (Tony Blair, non ?).
@Sôter : Je pense que Sarkozy espère tout de même transformer un peu la société, et qu'il n'hésite pas à s'y prendre un peu brusquement (mais on est loin de la Révolution, je le reconnais); Qu'appelerais-tu exactement une transformation de la société, du reste ? A part ça, nous partageons la même conception sur le PS "syndicat de la fonction publique".
Pour le point 2, peut-être te semblerait-il plus acceptable si je parlais de "moins dramatiser les conflits sur l'étendue des compétences de l'exécutif" ?
Education, éducation, éducation, cela pourrait être du Blair (mais je crois me souvenir que Bush a dit un truc du genre aussi). En tout cas, ça sonne plutôt creux. Education, je veux bien, mais quelle éducation - et avec quels moyens ? Voilà deux questions auxquelles ni la gauche ni la droite ne répondent sérieusement ; entre autre parce que réformer l'éducation est un vrai panier de crabe. Je ferais bien un billet là dessus, mais je risque de n'aborder qu'un ou deux pourcent du problème, et avec une perspective singulièrement biaisée.
http://www.courrierdesmaires.fr/act...
A propos de l'école républicaine...
@Raveline. En bon gauchiste à tréfond chrétien, j'aimerai une société où la répartition de la propriété soit moins source d'injustice sociale (même si j'ai l'immense chance de faire partie des catégories les plus favorisées).
Le point 2 me chagrine dans la mesure où je suis plutôt favorable au parlementarisme et que la concentration des pouvoirs dans les mains de l'exécutif est nuisible si le Parlement ne peut (ou ne veut) réellement le contrôler.
Pour l'éducation, force est de constater que pour le moment, ce n'est pas réellement une priorité politique pour aucun gouvernement, ni de droite ni de gauche. J'ai espéré un temps que François Bayrou porte une politique en ce sens mais il a préféré adopter une ligne "je suis au milieu de tout". Réformer l'éducation est d'autant plus un vrai panier de crabe que personne n'en parle au moment des élections et que personne n'a de réelle légitimité politique à mettre sur la table quand il s'agit de négocier avec les syndicats de l'éducation nationale.
Tout à fait et merci beaucoup pour l'accueil, vos détails sur la répartition du RAC ont été très éclairant par rapport au doute que j'exprimais sur le sens que vous donniez à l'« égalité républicaine ». De même, concernant l'école de la république, je n'avais pas du tout en tête les prépas, j'avais plus l'image des largesses budgétaires dont disposent certains collèges situés dans des quartiers urbains à population pauvre par rapport à d'autres délabrés en pleine campagne.
Sous cette angle, je comprends que votre position au point n°1 consiste, en supprimant la valeur républicaine qu'est l'égalité de tous devant la loi, à favoriser l'équité matérielle entre les citoyens ? Si on pousse le raisonnement, il s'agirait d'adapter les lois selon les citoyens pour permettre une politique de justice sociale, ou d'égalitarisme, en utilisant entre autres des données comme les revenus et les statistiques ethniques afin d'optimiser la distribution des richesses au sein de la population.
Si l'équité est votre fin, il ne me semble pas nécessaire de remettre en cause l'égalité républicaine. Il existe déjà des aides publiques/impôts qui sont calculés en fonction des revenus, on pourrait envisager de l'appliquer au RAC sans que l'égalité républicaine n'en souffre.
Pour les statistiques ethniques le sujet est plus compliqué car inconstitutionnel, néanmoins en quoi celles-ci permettraient une équité entre les citoyens ?
@Sôter : Mon point 2 ne signifie pas pour autant abandonner la lutte en faveur d'un parlementarisme plus actif dans ce pays. Mais, comme tu le dis toi même, reste le problème de la "volonté" des parlementaires... C'est un problème qui, à mon avis, transcende le clivage gauche / droite et mériterait d'être pensé en dehors de cette distinction. (Du reste, les meilleures avancées en la matière sont souvent liée à une coopération des partis : il me semble que la LOLF est un exemple d'effort mutuel - et le premier à réussir après 42 tentatives ratées de modifications de l'OOLF héritées du général).
Je suis d'accord avec toi sur le caractère moins générateur d'injustice sociale de l'inégale répartition de la propriété, mais penses tu que la droite assume complètement les injustices ainsi générées ? (Dans son discours, en tout cas ?)
Pour l'éducation, je te rejoint entièrement.
@Bob : Vous avez raison sur les campagnes. Mais dans mon idée, il s'agirait surtout de laisser payer ceux qui peuvent, et de financer ceux qui n'en ont pas les moyens, i.e. les campagnes autant que les quartiers urbains à population pauvre.
Sur l'idée n°1, j'insiste sur l'idée qu'il s'agit de ne pas en faire l'argument absolu. Mais il faut bien reconnaître que l'égalité républicaine tend à craquer un peu ces derniers temps. Prenez l'obligation de parité. Prenez l'article 72 de la Constitution, modifié lors de l'avant-dernier amendement de ce vénérable texte, et plus exactement l'alinéa 4 :
"Dans les conditions prévues par la loi organique, et sauf lorsque sont en cause les conditions essentielles d’exercice d’une liberté publique ou d’un droit constitutionnellement garanti, les collectivités territoriales ou leurs groupements peuvent, lorsque, selon le cas, la loi ou le règlement l’a prévu, déroger, à titre expérimental et pour un objet et une durée limités, aux dispositions législatives ou réglementaires qui régissent l’exercice de leurs compétences."
Oui, on peut envisager l'application d'une indexation du RAC sur le revenu sans modifier la constitution ; sans que l'égalité républicaine en souffre, en tout cas si on la définit de manière absolue, c'est (je crois) plus contestable. Ce que je souhaiterais surtout, c'est qu'on réfléchisse hors du schéma de l'égalité républicaine. D'où les statistiques ethniques : elles ne permettent pas en elles-mêmes une équité entre les citoyens - évidemment - mais elles permettent d'être informé, de savoir où nous en sommes, et surtout, dans quelle mesure le fait d'être d'origine immigrée plus ou moins lointaine vous porte préjudice.