Noter les images, ne pas les commenter : la menace Google selon le Monde
Par Raveline le samedi, 3 janvier 2009, 18:19 - Dernière heure - Lien permanent
Augustin Besnier[1] publie un article dans les pages débat du Monde à propos de la publication des archives photographiques du magasine Life sur internet à l'aide de Google (voyez le site ici). L'article est un cas d'école de ce que les médias peuvent fabriquer comme discours sur Internet, et montre qu'on est loin d'avoir réconcilié le monde médiatique traditionnel et le web. Ceci indépendamment de la qualité du Monde et de l'auteur de l'article.
J'aborde ici un sujet qui n'est d'ordinaire pas le mien et qui intéressera sans doute plus Narvic ou André Gunthert. Mais sans partager leur expertise ou leurs convictions, cet article est critiquable à plus d'un titre.
1°) Le titre ("Quand Google juge l'histoire par un "clic"), erroné ou mensonger[2].
2°) Ce titre participe d'un autre défaut (à mes yeux) : la critique facile de Google. Voyez plutôt :
Au-delà du fait que Google avance d'une case dans sa conquête de l'ubiquité et qu'il peut paraître incongru de voir ces images, anciennes pour la plupart, estampillées d'un " Hosted by Google " (abrité par Google) qui rappelle la tendance de ce dernier à héberger l'histoire du monde (...)
Puisqu'il s'agit d'aller "au-delà" de "la conquête de l'ubiquité", cette remarque en passant me paraît une facilité. Oui, Google est partout. Mais y a-t-il pour autant une "conquête de l'ubiquité" ? Google est partout parce qu'on laisse Google être partout. Google est partout parce que, dans beaucoup de cas, Google offre un service meilleur que les autres. Aujourd'hui, je comprend qu'on soit choqué de l'omniprésence de Microsoft, qui vend des logiciels mal conçus, souvent installés par défauts, et d'un prix injustifiable, alors que des programmes gratuits et plus efficaces sont disponibles. Mais Google ? Je me permets d'ajouter que ce ne sont pas les images qui sont estampillées "hosted by google" (en tout cas, pas celles auxquelles j'ai eu accès), mais la page d'affichage de ces images, ce qui est tout à fait différent.
3°) Faisons toutefois comme l'auteur, ne nous arrêtons pas là, puisque le problème est : "la possibilité offerte aux internautes d'évaluer les images". Car, ne l'oublions pas, "sur Internet, cette tendance à l'évaluation s'étend à tout type de contenu". Ici, soyons juste. L'auteur regrette, à juste titre, l'absence de la possibilité de commenter les images. En fait, tout ceci lui paraît une vaste imposture en cela que
cette manière d'intégrer partiellement l'internaute en lui accordant un droit d'évaluation sans lui concéder le droit d'expression libre ne laisse pas d'interroger. Dénué de toute finalité apparente, le geste évaluatif vaut pour lui-même.
Voici une formule d'une grande portée philosophique, n'en doutons pas. D'autant que l'on peut effectivement se poser la question : "Or que juge-t-on au juste ?". Il faut donc, en bon intellectuel, arriver à la question cruciale : "Le regard sur le passé se réduit-il à la délivrance d'étoiles appréciatives ?" Il y a derrière tout cela une volonté en action, qui bride le brave internaute, n'en doutons pas :
Nous pouvons supposer que des Etats n'aient pas intérêt à encourager les échanges face à certaines de ces images, et que Google ne veuille pas s'aventurer à forcer cette liberté (il s'est d'ailleurs déjà illustré dans la censure gouvernementale)
Alors, faut-il, comme notre philosophe, "craindre que cette exhumation des photographies ne soit une muséification de l'histoire et reflète une tendance à convertir le verbe critique en clic inoffensif" ?
La première chose qui me vient à l'esprit, à propos d'Internet, est son caractère de work in progress. Ici, on a le sentiment que c'est un produit fini qui est jugé. Google héberge les images sans avoir opté pour une solution logicielle originale. Il s'agit en gros du moteur de recherche de Google, à peine modifié. Avec, il est vrai, cette fonction de notation. Dont, il est vrai, l'intérêt n'est pas évident : j'ai pensé un instant que la notation pouvait affecter l'ordre de présentation des images, mais cela ne semble pas être le cas. De là à dire que l'absence de possibilité de commentaire est de la censure ?
Voici que des images sont disponibles pour le grand public. Que chacun peut les voir sans avoir le moindre effort à fournir. Qu'elles ne sont pas assortie d'un article, d'un commentaire, d'un jugement (sinon une petite notation), ce qui laisse le spectateur libre de se former un jugement. Et on serait dans la régression ?
Au fond, cet article est révélateur par son sous-titre, plus honnête que le reste : "La mise en ligne récente de millions de photos d'actualité pose le problème de leur évaluation par les internautes." Si j'étais aussi paranoïaque que l'auteur de l'article, je dirais que se manifeste ici la peur typique des médias en place de perdre leur monopole sur l'évaluation et le jugement, et que la prétendue défense de notre "verbe critique" n'est qu'une farce. Mais je ne crois même pas que c'est de cela qu'il s'agit. Ce qui se passe, ici, c'est tout simplement l'un des épisodes d'une guerre futile menées entre anciens et nouveaux médias, par philosophe interposés en la matière. Une guerre qui se nourrit, non de noirs et obscurs desseins, mais de réflexes sots, d'une dénonciation de l'adversaire dans tout ce qu'il a de différent - souvent assorti d'une certaine dose d'ignorance de cet adversaire.
Ce qui est fascinant, ici, c'est la manière dont on aborde le sujet par un tout petit bout de la lorgnette ; une fonction d'évaluation - que je n'aurais même pas remarqué si l'auteur de l'article n'en avait pas été si ému - amène à cette grande conclusion. Parce que les rapports entre intellectuels, médias, et nouveau média sont aussi pitoyables que ce qu'ils sont actuellement, voici où nous en sommes. Je veux bien croire que, par exemple, cette idée de "voir l'histoire à travers les photos de LIFE" soit problématique. Mais de cela, il n'est nullement question dans l'article !
Ce qui me désole, c'est que des gens sérieux, compétents, intelligents, comme l'auteur de l'article, soit pris dans cette querelle et y participe, au lieu de former un jugement nuancé et balancé, sur l'ensemble du problème. Une page entière sur une fonction de notation dans Google ? Est-ce bien raisonnable ? Voici, me semble-t-il, une question plus légitime que celle de "la tendance à convertir le verbe critique en clic inoffensif". Cette tendance existe peut-être. Je ne crois pas que ce soit dans la conjonction de la possibilité de noter les photographies, une fonction qui avait peut être un but précis à l'origine et que Google a laissé là, et de l'impossibilité de les commenter, une fonction que Google a peut être prévu de mettre en place, non ce n'est pas là que les éventuels dangers d'Internet résident.
Pour ma part, je continuerais à voir Google comme un allié dans l'émancipation sous toutes ses formes, dans la capacité à juger, à lire ou entendre et à formuler un jugement critique. J'aimerais pouvoir en dire autant de la presse.
Commentaires
developez un peu plus votre raisonnement a part ca, 10/10
juste pour vous dire votre analyse me plais beacouuuup merci
rien a dire toujours le meilleur du web!
et qui n aime pas vivre avec!!!!