edit : A la suite des remarques de M. Johan Hufnagel (v. commentaires), l'un des auteurs du projet Slate, je signale que le design du site est encore en travaux. Voilà qui devrait tempérer mes remarques acerbes sur la forme.

Encore un média internet ?

Je ne sais pas pour vous, mais en ce qui me concerne, je n'arrive plus à suivre. J'ai déjà du mal à lire le Monde régulièrement. Je suis la plupart des blogs de mon netvibes avec quarante-huit heures de retard. Je regarde de temps à autres les émissions d'Arrêt sur Images. Pour le reste, je n'ai pas le temps.

Pourtant, comme tout le monde parle de Slate, le média qui nous vient d'Amérique, je me suis dit : voyons la chose. D'emblée, trois éléments frappent :

1°) Comme 90 % des médias internet, Slate est laid. Et un peu fouilli. Loin de la sobriété de Causeur ou des efforts de La vie des Idées. Je ne veux pas me poser en expert du webdesign (mon blog est aussi d'une laideur sans nom, mais je ne prétend pas en faire un business-plan. Honnêtement, comparez Slate.com et Slate.fr. Surtout, Slate.fr ne fait pas pro. Titres trop grands et trop compacts à la fois. Les pointillés sont immonde et font "bons à découper" de supermarché. Et en plus, aucune originalité, aucun "petit truc" design (ne serait ce que la barre finissant en triangle dans le logo du site américain), non, ça fait juste plat et moche. De là ma réponse très originale et très pertinente à l'éternelle question : pourquoi Google marche-t-il ? Parce que Google, c'est fonctionnel, simple, pas trop fouilli, et relativement regardable.

C'est marrant, cette manie des journalistes de se dire : "Avec le web, les gens veulent tout savoir", tout en ajoutant : "Mais on va hiérarchiser l'information". Et de vous balancer un site illisible.

2°) C'est peut-être le fait de son design immonde, mais Slate.fr a l'air envahi par la pub. Mal séparée du reste du site, elle ne sait pas se faire discrète. Prenez le bandeau supérieur de la page : en France, 20 % est consacré au titre, 80 % à une grosse pub. Aux Etats-Unis, c'est bien plus 20 % titre, 20 % lien, 20 % pub, et un agréable dernier 5e d'espace vide, pour respirer.

3°) Tout en bas de la page, beaucoup de liens, comme une blogroll géante, où on trouve des ténors de la blogosphère : Embruns, Eolas, Radical Chic... pas éconoclaste ? Un peu dommage. Une grande partie des liens concerne les grands noms de la presse internationale, ce qui est grotesque : je ne vais pas lire die Zeit parce que c'est en lien dans Slate.fr. Et si je veux lire die Zeit, un petit google rapide me suffit amplement (d'ailleurs, à propos de die Zeit, voilà un site pas trop moche). A mon avis, il aurait faire une colonne "magazines numériques", et une colonne "blogs", plus un tri thématique interne.

Enfin, un petit avis sur le fond. Dans la page "qui sommes-nous", on peut lire ceci :

Face à la complexité et aux défis du monde contemporain et en particulier de la crise actuelle, il est impossible de s'abriter derrière des grilles de lecture préconçues. L'analyse de faits avérés, la prise de distance, le recul, la confrontation d'idées, l'argumentation sont pour nous préférables aux réflexes partisans ou militants.

Oui, d'où l'idée d'avoir une chronique tenue par François Hollande, qui n'est ni partisan ni militant, on s'en doute. Bien utile, au passage, la "crise actuelle" (qu'on s'empressera de ne pas définir, situer, problématiser, etc.). Au passage, j'attend encore le média qui affirmera franchement et clairement qu'il offre à ses lecteurs des "grilles de lectures préconçues". Toute mauvaise foi et critique de bas étage mise à part, je suis infiniment plus susceptible de lire un site qui annonce : "Les grilles de lectures traditionnelles ne sont pas mortes, et nous allons vous le montrer" plutôt qu'un site qui vous annonce une grande soupe où surnagent les principes du journalisme contemporain.

Ce qu'on nous vend comme une espèce d'aérolithe furieusement enflammé annonçant la fin du paléozoïque médiocre où nous serions censé croupir, est signé entre autre par Jacques Attali, Jean-Marie Colombani, et Eric Le Boucher. Je n'ai rien de particulier contre Eric le Boucher, qui est conspué par beaucoup. Colombani et Attali, c'est autre chose... Attali, Colombani, le Boucher. Le Monde, quoi.

Entre le Post, Mediapart et Slate, le Monde aura décidément ensemencé la terre vierge du web avec la délicatesse de Villepin voulant prendre la France à la hussarde. Vous haïssez le Monde mais vous ne pouvez pas vous en passer ? Internet vous offre la solution idéale :

1°) Le ton donneur de leçon, la prétention à faire du journalisme d'investigation et le côté noble chevalier journaliste vous fait hurler ? Lisez donc Mediapart.

2°) Le côté "plaisons aux jeunes, faisons de la merde", "notre journal a un lien particulier avec ses lecteurs", et autres billevesées fait cohabiter votre univers mental avec celui de Charles Manson ? Précipitez-vous sur le Post.

3°) Le genre "nous faisons un journalisme unique en son genre", "nous croyons au fait et à la confrontation d'idées" et "la joyeuse bande de potes qui explique à la France comment elle marche" vous permet d'avoir des flash de folie furieuse ? Lisez Slate.

Mais si c'est le mélange inégalable de ton supérieur, de racolage minable et de prétention à la vérité émanant d'un réseau éternel et lassant qui vous plaît, pourquoi changer ? Lisez le Monde, ça ira plus vite.