Mystères de l’existence (II) : le caoutchouc
Par Raveline le dimanche, 15 novembre 2009, 10:51 - Pastiches & Textes - Lien permanent
Mon lectorat me pardonnera, j’espère, le peu de temps que je puis lui consacrer. C’est incroyable à quel point le travail peut vous occuper, et cette année étant quelque peu chargée, je crains qu’il faille s’habituer à subir mes divagations que de temps à autre. Cependant, mon cerveau étant désormais complètement envahi par un certain nombre de considérations inutiles, ses instants de lucidité sont consacrés à collecter des informations aussi infimes que stupéfiantes. Témoin notre découverte d’aujourd’hui, où l’on découvrira que la méconnaissance des tribus amérindiennes est un drame ; que lorsque je pense et lorsque Dieu crée le caoutchouc, il n’y a mathématiquement aucune différence ; que le métro est un lieu hautement religieux et alchimique ; que l’homme ne devient point liquide, mais sève d’hévéa ; que l’élastomère de la chair n’empêche point l’acier impitoyable de l’esprit ; et que les dieux qui conçurent le métropolitain nous léguèrent, pour l’étonnement de nos yeux et la perpétuelle soumission à l’inexplicable, de profonds, ou devrais-je dire, de surélevés mystères.
Le caoutchouc est probablement l’une des choses les plus incongrues qu’on puisse offrir à la contemplation de l’esprit humain. Outre son orthographe proprement aberrante, le mot provenant d’un peuple sud-américain indéterminé, le caoutchouc se caractérise par cette volonté divine extrêmement capricieuse : donner une forme à l’informe. Or, donner une forme à l’informe, c’est également l’activité cérébrale quotidienne, fréquemment et vulgairement désignée sous le nom de pensée (encore que, chez un certains nombre de nos contemporains, nous compris, l’opération inverse tient couramment lieue d’activité cérébrale). En d’autres termes, le caoutchouc et le produit de l’esprit humain sont frères dans le royaume des essences.
Or, parlant de royaume, il est un lieu extrêmement étonnant, où le caoutchouc semble envahir notre existence ; bien sûr, à l’amateur éclairé, la substance qui s’est nourrie du même lait que la progéniture de nos synapses se voit à peu près partout, elle envahie même notre existence. Mais il n’est aucun endroit qui évoque autant le caoutchouc que le métro. Toute l’expérience métropolitaine consiste à s’extraire de la surface balayée par l’informe – essentiellement immatérialisé par le vent – pour s’abîmer dans un domaine de matière dure et de formes extrêmes – généralement incarné par des couloirs et des marches d’escaliers – avant d’atteindre, tel l’Âne d’Or au terme de son voyage, la révélation fournie par l’Isis de la régie des transports, ce monstre composite du domaine supra-métropolitaire et sub-métropolitaire, le métro en lui-même. Glissement des portes ; glissement du train pneumatique ; fenêtres encadrées par la fine matière noire ; flux de ceux qui sortent à pas pressés, immédiatement compensés par ceux qui rentrent en jouant des épaules ; oscillation des passagers, bom, bom, bom, qui semblent avoir sous les chausses d’infimes marteaux-piqueurs ; le tout dans cette carcasse immuable, plastique ou métal à l’air profondément hypocrite, cette matière improbable dans ce royaume de souplesse. Qui nierait que le métro réalise les noces de la forme et de l’informe, célèbre tout à la fois le génie de la pensée et le génie du caoutchouc, transforme chacun de nous en cette matière malléable ?
Le souffle du vent se retrouve dans celui de la rame projetée vers ou loin de nous ; dans les frôlements incessants, dans ces frictions inconciliables avec le fuyant élastique, dans ces barrages soudains de contrôleurs, comme une immense rafale, qu’on franchit si péniblement. Lointain écho qui nous protège, nous permet de subir avec douceur la transformation des états.
Ainsi, la science alchimique permet de l’énoncer sans trop de mal : l’homme ne devient point liquide, il devient caoutchouc, chose souple et malléable, non selon la température, mais selon le niveau de la terre. Plongez-le sous la surface, le voici qui devient latex ; sa transformation sera complète lorsqu’il se tiendra dans la rame ; puis, en ressortant, déjà il se tend, il se durcit à nouveau ; replongé à la surface, il est redevenu solide. Je laisse à un autre la démonstration (aisée) qui prouverait qu’en s’élevant par-delà la terre, mettons au moyen d’un avion, l’homme devient gazeux, ou, plutôt, gaze. La postérité expliquera sans doute (chose autrement plus délicate !) pourquoi l’esprit devient si rigide dans ce métro qui fait de nos corps de longues tiges gluantes ; témoin ces rixes qui éclatent à toute occasion, sous prétexte qu’on marche sur les pieds d’autrui, alors qu’à l’évidence, ces pieds ayant perdu forme solide, cela ne saurait causer trop de dégâts. Je soupçonne que le fâcheux tient à protéger le cuir de ces chaussures plus que le pneumatique de ses panards.
Enfin, bien sûr, demeurera toujours écrite en nous l’énigme ancestrale : quelle leçon, alors, notre religion des transformations de la chair humaine a voulu nous donner en inventant le métro aérien ? Gageons que le mystère demeurera toujours.
Et c’est ainsi qu’Allah est grand.
Commentaires
"le métro est un lieu hautement religieux et alchimique", mais aussi chimique : on ne vous a pas dit que c'était là qu'on atrapait la grippe A ? Enfin !
H.S. : tiens de la lecture pour ce week-end http://www.persee.fr/web/revues/hom...
@camille : la grippe A ? Dans le métro ? Fariboles ! Ca s'attrape dans les hôpitaux, ce genre de bestioles !
@aymeric: OOoooooh ! Merci mille fois !
Salut!
C'est la première fois que je viens chiner sur ce site, et j'avoue que ça m'a pris du temps! Votre site est assez original, et encore j'ai cru comprendre qu'il l'était encore plus par le passé! Vu que vous semblez intéressé par la "mort du roi", donc à la fois par l'histoire et par la France, je vous invite à visiter un blog que je viens de créer:
www.lejardindefrance.eklablog.com
Bonne visite, et bonne continuation!